‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., augmentée de pièces échappées aux premiers éditeurs, et d'un discours préliminaire (volume 5)Chapitre 62 sur 73 · DE M. DAGUESSEAU · texte numérisé non relu

DE M. DAGUESSEAU

bien plus volonliers en ce moment. De combien d'aclions mémorables nous a-t-elle enlevé la connoissance! Dieu, qui les a vues, en sera la récompense éternelle; mais nous les ignorons, et elles manqueront toujours à notre instruction. Mon père parloit si peu de lui-même, et il le faisoit si sobrement, quand il ne pouvoit l'éviter , que nous ne savons presque de ses actions, que celles qu'il n'a pu nous cacher. Encore falloit-il le surprendre en quelque manière pour les savoir, et ce n'a été que par une espèce de larcin, o\r, si l'on veut , par une industrie louable , que nous avons pu lui dérober, au moins, quelques traits de sa vie.

Mais, c'est ce qui m'excite encore plus à en recueillir les restes précieux , pour immortaliser sa mémoire dans ma famille avec ma juste reconnoissance; heureux, si je pouvois employer pour lui tout ce que j'ai reçu de lui ! Je lui dois le peu que je suis, je lui dois même ce que je ne suis pas, puisqu'il n'a pas tenu à lui que je ne le fusse; et si je n'ai pas eu le mérite de répondre pleinement à ses soins , j'aurai au moins celui de le mettre à ma place , et de vous dire, mes chers enfans , remontez directement à votre aïeul, oubliez le degré qui vous en sépare , et , vous rapprochant ainsi de ce grand exemple, rendez- vous dignes d'en profiter beaucoup mieux que celui qui n'est propre qu'à vous le montrer.

Je m'arrête peut-être trop long-temps à vous expliquer les motifs du discours que je vous adresse. La vie d'un tel père , écrite à de tels enfans , ne demande point de préface; mais, c'est ici bien moins une production de mon esprit qu'une effusion de mon cœur. Vous vous en apercevrez souvent dans la suite, mes chers enfans. IjC sentiment me conduira dans ce récit, beaucoup plus que l'ordre des temps; et vous ne devez le regarder que comme une espèce de conversation libre et indépendante des règles du style historique, que j'ai avec vous sur le caractère, sur les mœurs cl sur les vcrîus de mon père.

Il pouvoit dire de lui , ce qu'il nous a mis en état de dire de nous-mêmes. Nous sommes les enfans des saillis.

11 e'toit fils d'un père (i) et d'une mère dont il avoit reçu la sainteté , comme par une espèce de succession j mais il ne put jouir des exemples du premier. IJ avoit à peine sept ans, lorsqu'une mort prématurée le lui enleva , et le laissa entre les mains d'une mère vraiment chrélienne, qui ne resta dans le monde, que pour l'élever dans la vertu : contente de son ouvrage, elle eut la force de renoncer à en jouir j et, se détachant d'un <;bjel si digne de sa tendresse, elle se consacra entièrement à Dieu dans le monastère des Carmélites du faubourg Saint-Jacques, où elle n'eut plus qu'à lever les mains au ciel pour un lils qui vcnoit d'entrer dans le tourbillon des atraires; et ce fut là que , malgré la délicatesse de son tempérament, et les grandes infirmités dont elle étoit afïligée, elle soutint, pendant près de vingt-cinq ans, l'austérité d'une vie sainte, que Dieu couronna par une plus sainte mort.

Un frère aîné (2), qui étoit beaucoup plus Agé et d'un antre lit que mon père, eut aussi pour lui des soins presque paternels; mais par des vues plus humaines que celles de ma grand'mcre. Né avec beaucoup plus de génie, et capable de s'élever par son mérite , il n'éloit pas aussi exempt d'ambition que mon père l'a toujours été, et il pensoit peut-être encore plus à avancer son frère qu'à le former.

Mais Dieu sembloit prendre soin de l'instruire et de le former lui-même; il suppléoità ce qui manquoit aux coimoissances de la mère, et il prévenoit même h's souhails aud)iticux du frère, par l'heureux naturel et les inclinations vertueuses qu'il avoit données à

(i) Antoine d'Aguesseau , premier présidcril du parlement de Bordeaux.

(2) François (rAguesscau, maître des rcijnêtcs et président du grand-conseil.

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mon père, dont l'esprit, né pour ainsi dire raisonnable, le conduisoit dès l'enfance et lui tenoit lieu du père le plus sage et le plus vi^nlant.

On le mil au collège de Navarre, qui e'toit alors le plus célèbre de l'université, et on lui donna un précepteur qui eut plus besoin de le retenir , que de l'exciter à s'instruire.

Il marchoit d'un pas si rapide , qu'il fut en état d'entrer en rhétorique à l'âge de douze ans. Toutes les années du cours de ses études, le virent sortir victorieux de la carrière, c'est-à-dire, après y avoir remporté les quatre premiers prix qu'on distribue à la fin des classes. Toutes les heures que les exercices ordinaires du collège lui laissoient libres , et une grande partie même des jours de repos, il les donnoit à ]a lecture suivie des plus grands modèles de l'antiquité grecque et latine. Les poètes embellissoient son imagination, sans y laisser la moindre impression , dont sa timide vertu put être alarmée. Il en savoil cueillir toutes les fleurs, sans en prendre le poison qu'elles cachent souvent sous une surface agréable. Les beautés de la poésie et de la prose frappoient tellement son goût, et il avoît reçu de la nature une mémoire si heureuse , que , quoique ses occupations eussent rompu de bonne heure ce commerce étroit qu'il avoit d'abord lié avec les muses, on eut dit, même à l'extrémité de sa vie, qu'il ne l'avoit employée qu'à étudier les belles-lettres. Des passages entiers de poètes , d'historiens, d'orateurs, vcnoient s'offrir à lui comme d'eux-mêmes; et il en répétoit les propres paroles avec une facilité et une exactitude dont lui seul n'étoit pas surpris, parce qu'il croyoit que tous les hommes étoient nés aussi heureusement que lui. Sa vertu se déclara aussi proraptement que son amour pour la science, et il en donna une marque si rare dès son enfance, qu'elle mérite bien que j'en conserve ici la mémoire. Il n'est rien d'indifférent dans la vie des grands hommes, et ce sont quelquefois les traits les plus foil)les en apparence, qui découvrent le mieux leur caractère.

2'j'6 DISCOLRS SUR LA VIE ET LA. MORT

Les camarades de mon père , qui connoissoient la bonté' et la facilite de ses mœurs autant que celles de son esprit, le venoient souvent prier de faire leur ouvrage pour eux. Il se pretoit d'abord, de tout son cœur, à leurs de'sirs; et la facilite' de son génie éloit si grande , qu'il lui en cuùtoit peu pour les satisfaire : mais il s'aperçut bientôt de lui-raeme qu'il les servoit trop bien pour leur paresse, et fort mai pour leur instruction. Il se reprocha de contribuer, par son travail , à les mettre en état de tromper leurs maîtres , ou plutôt de se tromper eux-mêmes, en prenant une habitude d'ignorance et de dissipation dont ils se lepentiroient un jour. Il les pria donc de trouver bon qu'il ne leur rendît plus un service si dangereux; et, après leur avoir fait aimer sa complaisance , il commença, dès-lors, à leur faire honorer sa vertu. J'ai su ce fait d'un de ceux mêmes qui avoient reçu de lui d'abord ce secours et ensuite cette instruction. Aussi, m'a-t-il assuré , plus d'une fois, que les enfans, du même âge que mon père , le regardoient mojns comme le compagnon de leurs éludes, que comme un modèle qui cxcitoit plus d'admiration que d'envie, parce que sa modestie, égale à ses talens, ne leur inspiroit pour lui qu'une tendresse mêlée de respect, et déjà même d'une espèce de vénération.

l! sortit fort jeune du collège, où je ne sais si on lui laissa le temps d'achever sa philosophie : c'étoit peut-être celle de toutes les sciences qu'il avoit le moins cultivée. On l'enseignoit assez mal de son temps; mais il n'avoit presque pas eu besoin de l'apprendre. La science du raisonnement et la connoissance de la morale, en quoi consiste la plus solide philosophie, étoient pour lui comme des sciences infuses. A voir l'ordre simple et naturel qui régnoit dans tous ses écrits , il sembloit qu'il eùl passé sa jeunesse à étudier la logique et les mathématiques, La connoissance du cœur lui avoit encore moins coûté ([ue celle de l'esprit humain. Il n^'ivoit eu qu'à étudier le sien pour y trouver les règles de tous les devoirs, cl jamais il n'y a eu d'homme dont on ait pu dire,

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avec plus tle vérité, qu'il avoit appris à connoître Dieu en raitnant , et la vertu en la pratiquant.

Ce tut avec de si heureuses dispositions que mon père entra dans l'élude du droit; et, comme il aimoit la science par devoir, encore plus que par inclination , il s'appliqua entièrement à cette étude, parce que c'étoit celle de son état. Peu content de savoir la jurisprudence en disciple, il voulut la posséder en maître , remontant jusqu'aux premiers principes , pour en descendre par degrés jusqu'aux dernières conséquences; et toujours plus attentif à la raison de la loi qu'à la loi même, il la dégageoit de ce mélange de subtilités dont la science du droit est comme surchargée, pour la ramener à la pureté de sa source , je veux dire à ce que l'idée de la juslice naturelle présente sur chaque matière à des esprits raisonnables qui savent la méditer attentivement. C'est ainsi que se formoicnt en lui cette étendue et cette supériorité de lumières qui étonnoient, dans la suite, les plus célèbres avocats, lorsqu'ils travailloient avec lui; ce qui leur faisoit dire, qu'ils avoient appris le droit en jurisconsultes, mais que mon père le savoit en législateur.

Il entra dans la carrière de la magistrature par une charge de conseiller au parlement de Metz, qui lui laissoit le temps de mettre ordre à ses affaires, dont l'état demandoit qu'il s'y livrât d'abord entièrement ; mais un événement singulier lui donna bientôt beaucoup plus de richesses qu'il n'en désiroit, et il s'en fallut peu que son désintéressement ne le mît hors d'état d'en profiter.

Son frère, marié depuis peu de temps, et dont la femme étoit grosse, tomba dans une maladie de langueur qui parut enlin incurable. 11 voulut faire son testament et donner tout son bien à mon père , en cas que l'enfant dont sa femme étoit sur le point d'accoucher , vînt à mourir. 11 confia ses intentions à mon père , et il le pria plusieurs fois de lui amener M. Auzanet, avocat d'une grande capacité, avec lequel il vouloit faire le projet de sa dernière disposition. Mon

aSo DISCOURS SUR LA VIE ET LA MORT

père éludoit toujours ses instances , en le remettant (l'un jour à un autre, jusqu'à ce qu'enfin, le malade voyant bien qu'il ne seroit jamais obéi , précisément parce que mon père avoit intérêt de le faire, envoya lui-même cbercher cet avocat, et lit peut-eLre plus de plaisir à mon père, en ménageant ainsi sa pudeur, que par le don de tout son bien : il mourut peu de temps après avoir fait son testament, sa femme le suivit le même jour, elle perdit la vie en accoucliant , et son fils ne vécut que pour recevoir le baplême. La mort qui les avoit joints, fit aussi qu'on réunit leurs funérailles; et le public vit passer la lugubre cérémonie du père , de la mère et du fils unique , portés tous trois en terre dans le même convoi ; spectacle touchant , même à l'égard d'une famille particulière , mais qui de nos jours a excité bien plus justement les larmes de toute la France sur les pertes redoublées de la maison royale.

Plus affligé de la mort de son frère que content d'en avoir recueilli la succession, mon père y trouva une charge de maître des requêles, dont il demanda l'agrément, et dans laquelle il fut reçu à l'âge de vingt-trois ou vingt-quatre ans. Son goût y eut peu de part, encore moins les conseils de l'ambition. Il y entra par l'avis de sa famille , qui crut que cet établissement convenoit à l'état de sa fortune ; et je lui ai entendu dire plusieurs fois, que s'il avoit pu suivre son inclination naturelle, il se seroit borné à passer SCS jours dans une charge de conseiller au parlement de Paris. G'éloit ce qu'il appcloit la pure et véritable magistral ure : rien ne lui paroissoit plus heureux que de vivre dans l'indépendance de la cour, au milieu d'une compagnie qui, faisant gloire de ne connoîlre que les règles de la justice , trouve sa route toujours tracée par des lois immuables, ou par des maximes qui ne sont pas sujettes aux variations du gouvernement ou du ministère. L'homme de bien ne craint point ces reproches secrets de la conscience , dont il est souvent niciiacé dans les

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emplois où il faut trouver ce tempérament si diflicile , ce milieu si rare, entre la soumission qui est due au prince, et la fidélité qu'exige le devoir. Si le conseiller au parlement s'élève moins haut qu'un petit nombre de ceux qui réussissent au conseil, il n'est point en danger de tomber aussi bas que le plus grand nombre.

Les maîtres des requêtes ressend^lcnt aux désirs du cœur humain, ils aspirent à n'être plusj c'est un état qu'on n'embrasse que p(jur le quitter 3 un corps où l'on n'entre que poiu' en sortir ; et quiconque y vieillit se sent tous les jours dépérir et tomber dans l'oubli j pendant que le magistrat, qui s'est fixé au parlement , vit content dans son état , parce qu'il ne veut être que ce qu'il est^ toujours sûr, s'il a du mérite , de voir croître sa considérai ion avec le nombre de ses années , et de recevoir des mains de la vieillesse, suivant l'expression de l'écriture, cette couronne de dignité , qui ne se trouve que dans les voies de la justice.

Ainsi parloit cet homme vertueux , dans un temps où il n'avoit pas sujet de se repentir du parti qu'il avoit pris , et où l'opinion publique lui promettoit ce qu'il avoit beaucoup mieux mérité que son fils.

Mais je tombe déjà dans les digressions que je vous ai annoncées, mes chers enfans , et les sentimens de mon père me font perdre le fd de son histoire. Il enira donc dans la charge de maître des requêtes , mais avec les dispositions du plus sage sénateur. On ne le vit point, comme la plupart de ceux qui font ce premier pas dans la route de la fortune , s'empresser de faire sa cour, se ménager des protecteurs, s'insinuer par toutes sortes de voies auprès des ministres qui sont les maîtres ou le canal des grâces , et ne donner à la justice que les restes d'une attention usée par les soins et les mouvemens de l'ambition; il ne parut à la cour que par nécessité; et il ne connut dès -lors , comme dans toute la suite de sa vie, d'autre protecteur que son mérite, d'autre degré pour s'élever que sa seule réputation ,

d*autre vue que celle de remplir son devoir. Il fallut en effet, comme vous le verrez bientôt , que la pro- -vidence prit soin de sa fortune j mais, sans en désirer ie progrès , il ne pensoit qu'à le mériter ; et je présume que ce fut dans les premières années de son service au conseil , qu'étant moins, chargé d*occupations, il trouva le loisir d'étudier à fond les ordonnances de nos rois, et les principales règles de Tordre public , dont il étoit plus instruit qu'aucun magistrat du royaume.

Tranquille dans le pays même de l'inquiétude et des désirs, la seule chose qui manquoit à son bonheur étoit d'en jouir avec une femme de son caractère. Il la chercha, et il la trouva , ou plutôt le ciel lui fit ce présent si rare, et qu'il n*accorde pas loujours, même à l'homme de bien.

M. de la Houssaye , maître des requêtes , qui se distinguoit au conseil par sa vertu autant que par ses talens , et qui avoit connu mon père dès le collège, éloit lié étroitement avec lui, par la conformité des inclinations , et par cette espèce de sympathie naturelle qui unit les hommes vertueux. Il voulut en resserrer les noeuds , en y joignant ceux de l'alliance j et comme M.® de Perigny, dont il avoit épousé la fille aînée, en avoit une seconde, dont il connoissoit tout ie mérite , il crut qu'elle étoit née pour mon père, comme mon père étoit né pour elle. La providence venoit même de rompre un mariage presque conclu pour mon père, et qui, selon toutes les apparences, n'auroit pas été aussi heureux. M. de la Houssaye profila de l'occasion, et , le ciel secondant ses soins , il parvint heureusement à faire son beaufrère de celui qui éloit son meilleur ami.

Le mariage n'a peut-être jamais uni tant de raison et de vertu de part et d'autre, dans cette espèce de société, où les biens de l'esprit doivent entrer encore plus que ceux du corps. J'ose dire néanmoins que mon père et ma mère y ap {portèrent des caractères fort différens, et des genres de mérite dont on pouvoit dire qu'ils éloicnt plutôt égaux que semblables :

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égaux par l'esprit et par la manière de penser, égaux par le cœur et par la noblesse des sentimens , égaux par la raison qui étoit la règle commune de leurs actions, égaux enfm par la religion, qui les rendoit encore plus grands aux yeux de Dieu , que la raison à ceux des hommes ; mais celte égalité de mérite étoit variée en eux, dans tous les degrés, par la différence de leurs caractères.

L^esprit de mon père avoit naturellement, je ne sais quoi de plus doux et de plus également aimable ; c'étoit, pour ainsi dire, une raison vivante et animée, qui agissoit si simplement et si uniment en lui , que , comme elle étoit toujours la même au dedans, elle paroissoit toujours la même au dehors, sans qu'il eut jamais besoin de détendre ou de remonter l'harmonie de son ame, qui se soutenoit sans peine et sans efforts sur un ton toujours uniforme.

Ma mère étoit née avec un esprit plus vif , plus rapide , plus impétueux; et si elle s'étoit livrée à son caractère, on auroit pu l'admirer d'abord par estime , plutôt que Faimer par cet attrait sensible que la douceur de mon père repandoit naturellement : sa raison avoit quelque chose de plus haut et de plus dominant ,• elle auroit pu même devenir impérieuse, si ma mère n'eût été toujours attentive à la tempérer par sa sagesse. L'un, du côté de l'esprit, donnoit plus qu'il ne promettoit dans le premier abord j l'autre , promettoit davantage , et ne donnoit pas moins. Le génie de mon père étoit plus fécond et plus facile. Capable d'acquérir toutes les sciences , et surtout celles qui dépendent de la beauté de l'esprit, également propre à plaire aux hommes par des charmes naturels , et à les conduire par la force de sa raison. L'esprit de ma mère, quoique très-aimable , paroissoit plus déterminé à ce dernier genre de mérite; esprit véritablement mâle dans un corps de femme , on eut dit qu'elle étoit née pour gouverner ; et elle l'auroit pu faire par goût , au lieu que mon père s'y portoit par devoir plutôt que par inclination.

Le cœur . qui a tant de part aux opérations de i'esprit , e'ioit aussi distingué en eux par des caractères différens : ils l'avoient tous deux également tendre, également capable d'amitié et de charité; mais la tendresse de mon père étoit plus douce , et celle de ma mère étoit plus vive.

Les malheurs- ou les déiauts de ceux qu'elle aimoit Ja touchoient beaucoup plus que mon père , et elle scnloit peut-èue aussi plus fortement leur bonheur el leurs vertus. L'imagination est toujours bien plus proche du cœur ; mon père n'en avoit qu'autant qu'il est nécessaire pour le secours et pour l'ornement de la raison, dont elle ne faisoit chez lui que suivre et animer les mouvemens. Ma mère en avoit assez pour dominer par son imaginalion même , si elle n'eût trouvé qu'il étoit plus digne d'elle de ne régner que par la raison ; et comme la raison peut bien réprimer , mais non pas prévenir les premiers mouvemens , la sensibilité et la délicatesse de son cœur étoient si grandes que sa santé en soufTroit quelquefois. 11 sembloit que son corps se fut chargé de toutes les foiblesses de la nature , pour n'eu laisser aucunes à son ame.

Sa religion même étoit égale à celle de mon père, sans lui être entièrement semblable. La piété paroissoit avoir eu plus à combattre dans l'un que dans l'autre. Ma mère étoit née avec plus de goût pour le monde, et son caractère même avoit beaucoup plus besoin d'une espèce de dissipation. Une conversation vive et animée auroit eu de grands charmes pour elle, et personne n'y étoit plus propre quand elle vonloit bien s'y prêter. Peut-être même, si la religion n'avoit étouffé en elle tous les sentimens humains , n'auroit-ellc pas été entièrement insensible à l'ambition et à celte espèce de politique dont les femmes, d'un génie supérieur, sont encore plus touchées que les hommes. Elle avoit un air de dignité et un talent naturel pour la roprésenlation , qui auroit pu faire le mérite d'une autre femme , mais qui ne servoit en elle que de matière; aux effort s

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