‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. précédée d'une noticeChapitre 10 sur 67 · I.A TER HE · texte numérisé non relu

I.A TER HE

Et tantôt , sur son sein plus radieux encor,

A plis étincelants traîne des vagues d'or.

Quand l'Aul)e , rougissant les portes matinales ,

Fait briller de son teint les couleurs virginales ,

Elle ouvre , de ses feux , le brouillard passager,

Qui va blanchir les monts de son voile léger :

Dépouillé de vapeurs , tout le lac étincelle ,

Et roule enorgueilli de sa pompe nouvelle.

Mais quand près de Téthys , qu'il brûle de revoir,

Le Soleil , s'avançant vers son palais du soir,

Semble se partager entre le ciel et l'onde ,

Et d'un dernier regard éclaire encor le monde ,

Léman ! d'un autre éclat tes flots vont s'enrichir.

La Lune , dans le Ciel , qui commence à blanchir,

Se lève, et fait glisser sur ta superficie

De son frère éloigné la splendeur adoucie :

Et bientôt de la nuit argentant les rideaux ,

De sa clarté paisible elle enchante tes eaux.

Ainsi l'illusion , des doux songes suivie,

Jette un rayon mourant sur le soir de la vie.

Voyez sur le gazon dormir sans mouvement

Ces feux qui sur les eaux flottent si mollement ;

Phœbé s'y réfléchit , et le Zéphyr volage

Caresse tour à tour et brise son image.

Oh! combien j'aime à voir, dans un beau soir d'été,

Sur l'ondo reproduit re rroissant argenté,

Ce lac aux bords riants , ces cimes élancées Qui dans ce grand miroir se peignent renversées : Et l'étoile au front d'or, et son éclat tremblant , Et l'ombrage incertain du saule vacillant !

Tels sont ces Monts fameux dont tout l'art du poëte Peut ébaucher à peine une image imparfaite. Mais quelle main puissante éleva dans les airs Ces Alpes dont le pied repose au fond des mers ? Qui traça de ces rocs l'ordonnance hardie? Est-ce dans un déluge ou dans un incendie Que , par les mains du Temps , lentement façonnés , Ces abîmes , ces monts ont été dessinés ?

Un jour, m'entretenant de ces grands phénomènes, Solitaire et pensif , je parcourais les plaines- Qu'ombrage du Jura le front majestueux.

C'était l'heure paisible où, tempérant ses feux, L'Astre brillant du jour, au bout de sa carrière , Nous lance , en traits plus doux , son oblique lumière. Sur la cime des Monts son disque descendu Entre deux grands rochers paraissait suspendu. Le silence du soir enchantait la Nature. Tout à coup , au détour d'une vallée obscure , Un vieillard s'offre à moi : son front était serein , Une barbe à longs flots descendait sur son sein; En lui tout paraissait noble , grave et modeste ; Ses grands yeux noirs , qu'anime une douceur céleste ,

Sont du feu du génie encore étincelants , Et l'âge ne parait que sur ses cheveux blancs : « Jeune homme , me dit-il , quelles peines secrètes « Ont adressé tes pas au fond de ces retraites? « Accablé sous les maux que ton âme a soufferts , « Viens-tu chercher la paix dans nos humbles déserts ? « Révèle-moi ton cœur : parle avec confiance ; <t Je puis de mes longs jours t' offrir l'expérience ; « Quoique vieux , avec toi je puis encor pleurer, « Et quels que soient tes maux on peut les réparer. « — Mon père, grâce au ciel , l'infortune et les peines « Ne m'ont point amené vers ces forêts lointaines. « Du désir de connaître épris depuis longtemps, « J'ai fui de nos cités les plaisirs inconstants : « Je vins au pied des Monts , méditant la nature , « De vos Alpes moi-même observer la structure, «■ Et chercher quelle main éleva leurs remparts. « — Mon fils, tes vœux sont grands, répondit le vieillard ; « Mais si mon zèle en tout ne peut les satisfaire , « Si je ne puis t'offrir un flambeau qui t'éclaire , « Je t'apprendrai du moins à modérer tes vœux. « Écoute : Avant que l'âge eût blanchi mes cheveux , « Chez les grands d'ici-bas j'avais quelque puissance; « Né riche, et dans un rang qu'illustrait la naissance, « De Versailles jadis j'habitais le séjour, « Et la faveur des rois m'honora dans leur cour.

« Je connus, j'entretins et Buffon et Voltaire :

« J'accrus encor pour eux l'hommage de la terre.

« J'étudiai longtemps leurs systèmes divers,

« Et je crus me connaître , ainsi que l'univers.

« Mais enfin , détrompé d'une vaine doctrine ,

« Je pleurai dans le sein de la bonté divine ,

« Et de mon repentir elle accueillit les pleurs.

« Dès lors , foulant aux pieds mes anciennes erreurs ,,

« Et plaignant des mortels l'orgueilleuse faiblesse ,

« Au fond de ces déserts j'ai cherché la sagesse.

« Mon fils , viens avec moi , ma grotte est ici près ,

« Tu pourras , cette nuit , y sommeiller en paix ;

« Et demain nous verrons si , dans leurs vains systèmes,

« Nos savants ont du monde expliqué les problèmes. »

J'accepte avec transport les offres du vieillard. Nous marchons , et bientôt s'offre à notre regard Cette tour d'où la cloche, à grand bruit balancée , Appelle à la prière une foule empressée. Nous saluons le temple , et l'if religieux Qui protège la tombe où dorment les aïeux. La Lune , en ce moment , dévoilant sa lumière y Des pâtres décédés venait blanchir la pierre , De la nuit par degrés écartait les rideaux , Et semblait enchanter ces paisibles tombeaux.

Mais déjà nous touchons à la grotte sauvage. Le pin, le sycomore ^unissant leur feuillage,

Forment au-dessus d'elle un abri spacieux :

Une onde en murmurant s'échappe de ces lieux.

J'entre, avec le vieillard, dans l'asile modeste.

Du luxe qu'il connut on n'y voit aucun reste ;

Une cruche d'argile et des vases de bois

Remplacent les grandeurs qu'il trouvait chez les rois.

Par ses soins , cependant , une table frugale

Dans sa simplicité fut encor libérale :

Quelques rayons de miel , des fruits et du lait frais

Du champêtre festin composent les apprêts.

Un utile entretien vint charmer la soirée :

« La Lune de la grotte éclaire enfin l'entrée ,

«■ Dit le vieillard , pour moi, c'est l'heure du sommeil;

« Allons nous y livrer. Avant que le Soleil

« Sur nos rochers blanchis ait commencé de luire ,

« Demain nous partirons ; et je veux te conduire

« Sut ce mont dont la tête a voisine les cieux.

« Là je satisferai tes désirs curieux. »

11 dit, et des vieux pins la mousse ramassée,

Par les soins du vieillard mollement entassée ,

S'élève, et vient offrir à mes sens réparés

Un sommeil qui s'enfuit loin des palais dorés.

Aucun rayon des cieux ne blanchissait la voûte , Que déjà, plein d'ardeur, le vieillard est en route. Non marchons; tout dormait, hors le coq matinal v Oui du labeur « )inmj>«-l i «■ annonçait le signal.

Nous franchissons les rocs , les ravins , les abîmes T Et de la Dôle enfin nous atteignons les cimes.

Le Soleil se levait aux Alpes du Valais ; Et , dorant de l'Hiver le radieux palais , Semblait , en paraissant sur ces sommets antiques , Du Ciel, dans le lointain, dessiner les portiques. Le Léman devant nous , tout plein des feux naissants Brillait d'or et de pourpre; et ses flots rougissants, En silence roulaient des vagues de lumière. Dans le fond du tableau , ( pompe sauvage et fière ! ) Le Roi des Monts offrait ses trois sommets blanchis r Pour la première fois par Saussure franchis ; Et les Alpes, au loin, formant l'enceinte immense Où finit l'Helvétie, où la France commence, Encadraient à souhait ces merveilleux tableaux. 0 contraste imposant et des Monts et des eaux ! On eût dit qu'au séjour de sa toute-puissance , S'entourant à dessein de sa magnificence, La Nature voulût de son voile jaloux Lever l'obscurité , pour mieux s'offrir à nous.

A cet aspect , rempli d'un transport qui l'embrase , Le vieillard , un moment , est plongé dans l'extase. Puis commençant : « Mon fils , ces Monts religieux «. Dont l'auguste sommet nous rapproche des Cieux , « Ne devraient inspirer que les chants du poëte ; « C'est bien un fol orgueil , une audace indiscrète

« De vouloir des vieux temps soulever le rideau ,

« Et croire de nos Monts y trouver le berceau.

« Ces Monts veulent un hymne et non pas un système.

« Pour te plaire pourtant j'exposerai moi-même

« Les deux opinions qui , seules , dès longtemps ,

« Sous leur double étendard partagent les savants.

« Le feu , nous dit Buffon , est le père du monde ,

« Et, si j'en crois Pallas , tout est formé par l'onde.

« Mais ébauchons d'abord les pensers de Buffon :

« Ce sublime écrivain, esprit vaste et profond,

« Veut que ce Globe , errante et fragile planète ,

« Par le rapide essor d'une immense comète,

« A son berceau de feu brusquement arraché ,

« Du globe du Soleil ait été détaché.

« Longtemps , dit-il , la Terre , avant d'être solide ,

« A roulé dans l'espace et brûlante et liquide.

« L'Océan tout entier en vapeurs dispersé,

« Au sein de l'atmosphère à grand bruit repoussé,

« N'osait alors du Globe embrasser la surface :

« Tout était nu, désert, sur cette ardente masse.

« Mais ce Globe embrasé , lentement refroidi ,

« Sous le compas du Temps enfin s'est arrondi.

« Des Monts, enfants du feu, d'abord naissent les cimes. « A leurs bases déjà sont creusés les abîmes « Qui des mers à venir formeront les berceaux , h Quand du vaste Océan vont retomber les eaux.

« Il tombe , et , couvrant tout de son onde puissante , « Brasse , mêle , pétrit , et l'argile naissante , « Et le schiste et le marbre, et tous ces longs dépôts « Qu'en lits moins élevés amoncellent ses flots , « De là sont nés alors tous ces Monts secondaires , « Ces sommets moins âgés , et ces rochers calcaires , « Qui seuls, nous dit Buffon, sont les enfants des mers ; « Et cependant des Monts découvrant les déserts , u L'Océan s'écoulait dans ses grottes profondes , « Où, las de ses travaux, il reposa ses ondes.

« Les Monts voisins du pôle , enfin sortis des eaux , « Des animaux d'abord devinrent les berceaux : « Mais le froid détruisit ou dispersa les races , « Quand le pôle , entouré d'un long rempart de glaces , « N'offrit plus que la mort au milieu des frimas. « Alors il fallut fuir, ou subir le trépas ; « Et de tant d'animaux les légions pressées , « Vers des climats plus doux se virent repoussées. <c Mais combien ont péri ! De là ces ossements , « D'animaux inconnus antiques monuments , et Prodigieux débris de ces races perdues , « Aux champs de Sibérie en foule répandues. h Le Globe cependant , par le froid engourdi , « Doit changer en déserts les climats du midi. (c Bien plus : le feu qui brûle au centre de la terre « Un jour refusera sa chaleur tributaice ;

LA TERRE. Il

« Un étend hiver, une éternelle nuit

« Couvriront le tombeau du genre humain détruit;

« Et notre Terre en deuil , planète désolée ,

« Roulera dans les cieux , de ses ombres voilée ,

« Sans que l'Astre du monde, armé de tous ses feux ,

« Puisse un jour ranimer ces déserts ténébreux.

« Voilà ce que Buffon pour nos neveux apprête.

« D'autres savants , Saussure et Pallas à leur tète , « Ont dit, en s'appuyant sur des calculs profonds, « Que l'Océan fut seul l'arckitecte des monts. « Ces dépôts , dont l'Atlas a reçu sa naissance , « Nageaient tous suspendus dans une mer immense. « Après quelque mille ans , les granits les premiers , « Se formant par degrés en cristaux réguliers , « Et dressant vers les cieux leurs hautes pyramides , « S'élancèrent d'abord de leurs berceaux humides. « Le palais de la Terre alors fut dessiné ; « Le Taurus , par sa base , aux Alpes enchaîné , « A d'autres monts lointains vint rattacher ses chaînes. « Le Globe , alors témoin des plus grands phénomènes, « Vit , sous l'œil du Soleil , les mers de l'équateur « Des Andes jusqu'aux cieux élever la hauteur; « Tandis que vers le pôle une Mer moins profonde , << Architecte affaibli , dessinait dans son onde « Des sommets moins hardis, et qui , privés de im*uds,

N» purent «'affermir ni s'allier entre eux.

« Et cependant l'argile , en couche horizontale ,

« Ceignait des premiers Monts la bande verticale :

« Sur le flanc des granits largement appuyé,

« Le schiste , dès longtemps aux marbres allié ,

« Forma le second plan de ce portique immense,

« Que la main d'Amphitrite élevait en silence.

« Mais déjà l'édifice est partout altéré :

« Tout est changé , confus , détruit ou réparé :

« Des bandes de granit déjà sont affaissées ,

« Par le feu des volcans d'autres sont redressées ,

« Et la Mer épuisée , invoquant le repos , ^

« Ne fait plus que rouler ses antiques dépôts.

« Alors pour l'univers des temps calmes naquiren t ; « De vastes continents alors se découvrirent ; « La Mer, enfin peuplée, au limon de ses eaux « Allia les débris des premiers végétaux. « Dans l'ardoise azurée alors l'humble fougère « Laissa de son feuillage une empreinte légère : « Le gypse , vieux témoin des grands événements , « Des peuples expirés garda les ossements ; « Et le monde animé , pour former nos collines , « Aux ruines des monts vint mêler ses ruines. »

Le vieillard, oppressé d'un profond sentiment , Ici fit une pause , et se tut un moment. Tous ses traits avaient pris je ne sais quoi d'antique ; Le génie éclatait sur son front prophétique;

Tout son maintien respire un air d'autorité. Tel sans doute Platon, ce sage si vanté, Parut, lorsque entouré de disciples fidèles, Qui venaient recueillir ses leçons immortelles , Au cap de Sunium , en présence des mers , Sa voix leur expliquait les lois de l'univers.

« Voilà donc, en sondant la" Nature infinie, « Tout ce qu'a pu de l'homme inventer le génie ! « Reprit le sage : Hé quoi ! ces esprits éclatants « N'ont pu lire un feuillet du grand livre du Temps , « Et toi , tu'prétendrais vaincre notre ignorance ! « Jeune homme ! de tes vœux calme l'intempérance : « N'étends point tes désirs par delà ton pouvoir ; « Dieu t'a fait pour jouir et non pas pour savoir. « L'homme ici-bas voyage entouré de mystères ; « Craignons donc d'y porter des regards téméraires. « Heureux le vrai savant qui sait l'art d'ignorer ! « Dans les secrets où l'oeil ne saurait pénétrer, « Plus on croit découvrir, plus l'erreur est profonde. <« Vainement nous cherchons les époques du monde : « Le monde est d'un seul jet. Quand Dieu dit : à sa voix, « Fleuves, montagnes, mers , tout parut à la fois. <« Le monde eut , en naissant , des marches régulières. « L'Orénoque , au sommet des hautes Cordillères , « Pour nourrir l'urne immense où puisèrent ses flots ,

D« frimas tout formés trouva de longs dépôts.

« La Mer vit à la fois remplir tous ses abîmes.

« Mais comment Dieu des Monts éleva-t-il les cimes ?

« Voilà le grand mystère. On ne saura jamais

« Par quels leviers puissants Dieu dressa leurs sommets.

« Tout prouve que l'ouvrage est d'une main divine;

«. Mais il voile à nos yeux son obscure origine.

« Sur le berceau des Monts rien encor n'est prouvé :

« C'est le secret de Dieu, Dieu se l'est réservé.

« Ah ! sur ces grands secrets loin d'épuiser tes veilles ,

« Chante plutôt des Monts la pompe et les merveilles.

« Crois -moi , saisis la lyre , et laisse le compas.

« Des sentiers plus riants s'ouvrent devant tes pas.

« Ici l'Enthousiasme inspire l'harmonie,

« Et l'aspect de ces monts enflamme le génie.

« Sois le rival d'Haller ; sur nos sommets fameux ,

« Comme lui , chante au bruit des torrents écumeux ;

« Et que ces grands tableaux , dont l'austère rudesse

« De la Muse française effrayait la mollesse ,

« Jusqu'au ton de Linus élèvent ton essor ! »

Il cessa de parler ; je l'écoutais encor, Tant pour moi ses discours étaient remplis de charmes ! Enfin je le quittai , non sans verser des larmes. Mais , plein de ses leçons , ivre d'enchantement , Je crus, je l'avouerai, sentir en ce moment Quelques rayons du feu dont brûle le poëte : Je voulus du vieillard devenir l'interprète;

Et dès lors j'essayai de peindre dans mes vers •

Les tableaux qu'à mes yeux ces Monts avaient offerts.

Mais vers ses bords riants Parthénope m'appelle. Là, se présente aux yeux une scène nouvelle; Là , je vois rassemblés , dans de vastes tableaux , Tous les effets du Ciel, et des feux et des eaux. Combien de souvenirs consacrés par l'histoire, Combien d'illusions chères à la mémoire, Dans ce premier berceau de la gloire et des arts , Viennent au cœur ému s'offrir de toutes parts ! Eh ! quel lieu fut jamais en grands noms plus fertile ? Ici naquit le Tasse , et là mourut Virgile. C'est là , c'est dans ces champs qu'Hésiode à la main , Épris de leurs beautés , le poète romain Chantait, dans le repos, ses douces Géorgiques ; C'est là qu'il exhalait les plaintes énergiques Où vivra de Didon l'éternelle douleur.

Mais d'un sol vigoureux qui peindra la couleur, Et le pampre accablé sous la grappe opulente , Et des Volcans noircis la flamme étincelante , Et l'ile au triple front, et ce Ciel enchanté, Et d'une double mer la double immensité?

0 vieux Géant ! ô toi dont la bouche embrasée , Sur ces bords qu'embellit l'éclat de l'Elysée, Épanche trop souvent les laves des enfers , Vésuve | tu rugis ; tes flancs se sont ouverts.

L'onde qui bat tes pieds a fait fumer ta cime ;

La mer, dans tes fourneaux , que sa fureur anime ,

Se roule , et tes torrents s'échappent à grand bruit.

Mille langues de feu se croisent dans la nuit.

0 ravage ! ô terreur ! la lave qui bouillonne

Court sur les flancs du mont qu'elle embrase et sillonne ;

Puis, rassemblant au loin tous ses flols irrités,

Emporte dans son cours les débris des cités ,

Gronde jusqu'à Pouzzole, où le brûlant orage

Entre enfin dans la Mer qui nourrissait sa rage :

La Mer, en mugissant, le reçoit dans son sein.

O quel combat alors ébranle son bassin !

Le Volcan à la Mer vient rendre sa secousse,

Et heurte avec fracas les ondes qu'il repousse.

Ainsi lorsque Vulcain, près de ces mêmes lieux,

Forge , aux flancs de l'Etna , des foudres pour les Dieux,

Dans la mer frémissante il trempe le tonnerre ,

Et des deux éléments renouvelle la guerre.

Cependant l'eau bouillonne", et d'immenses vapeurs

Enveloppent les Cieux de leurs voiles trompeurs :

Et le Soleil , qui sort de la mer enflammée ,

Parmi les flots , rougis d'une ardente fumée ,

De son disque agrandi montre les bords sanglants ,

Et d'un œil effrayé voit ces gouffres brûlants.

Enfin, quand Amphitrite à pas lents se retire, Le. noir Typhon s'apaise, et son courroux expire,

Et Vulcain fatigué meurt , faute d'aliment.

Mais le monde alarmé te revoit rarement ,

0 Vésuve ! ô fléau ! qui, par de longs ravages,

Signales ton retour dans les fastes des âges ;

Et des tours et des murs , en ton sein foudroyés ,

Entretiens si longtemps les peuples effrayés !

Les peuples cependant près de toi se rallient ;

A tes pieds embrasés les fleurs se multiplient ;

Tu redoubles la vie et la fécondité.

Lorsque, effaçant les pas du Volcan irrité,

Le Temps réparateur, par qui tout recommence ,

Aura mêlé , pétri cette ruine immense ,

On verra le Soleil , armé de tous ses traits ,

Ceindre deux fois l'été des gerbes de Cérès :

Ce sol , fertilisé par ses propres ravages ,

Doit se couvrir encor de palais et d'ombrages ;

Et la lave , à jamais s' emparant de ces bords ,

Y dresser des écueils ou dessiner des ports.

Mais quand le noir Typhon des coups de son tonnerre Pour la première fois effraya-t-il la terre ? Ce fut ( l'antique histoire ainsi l'a raconté ) Quand jadis, sous Titus, au monde épouvanté, Des vieux remparts d'Hercule il offrit la ruine. D'assez fameux débris marquent son origine. Muse ! viens me prêter tes plus tristes couleurs : Une grande victime a demandé tes pleurs.

Quand Pline commandait la flotte de Mysène , Le bruit se répandit qu'un nouveau phénomène , Un rival de l'Etna menaçait l'univers , Et qu'enfin le Vésuve avait brisé ses fers. C'était l'heure où le peuple est aux fêtes publiques. Mais du cirque , à ces bruits , désertant les portiques , La foule des Romains dans les temples sacrés Court porter sa terreur et ses pas égarés. Pline , se confiant à son grand caractère , Seul , veut sonder de près cet effrayant mystère , Et brûlant d'épier, dans ce grand mouvement , Du Volcan en travail l'horrible enfantement, 11 s'apprête à partir. Mais sa sœur en alarmes Se jette à ses genoux , qu'elle arrose de larmes : « 0 mon frère ! en courant à des dangers certains , « Ne crains-tu pas, dis-moi, de tenter les destins? « J'ai perdu mon époux , mon frère le remplace , « Et ta mort , ô mon frère ! aujourd'hui nous menace , « Et tu veux nous quitter ! Ne m'as-tu pas promis « De veiller en tout temps sur les jours de mon fils ? « Si tu meurs , de ce fils que devient la jeunesse ? « Et quel bras désormais soutiendra sa faiblesse ? « Oh ! qu'en toi de son père il retrouve l'appui ! « Et si ce n'est pour moi , conserve-toi pour lui ! »

Elle dit. Aux accents de cette sœur chérie , Pline hésite un moment , son âme est attendrie ;

Mais bientôt, dans son sein renfermant ses douleurs, Il s'arrache, pensif, à sa famille en pleurs. Il se rend dans le port : il monte une galère; Et déjà ses rameurs sillonnent l'onde amère. Mais la nuit approchait, et les ombres du soir Sur les vieux Apennins commençaient à s'asseoir. De Rhétine d'abord on cherche les rivages. Partout s'offraient aux yeux les plus tristes présages : Les airs sont endormis dans un morne repos, Et l'Océan plombé sent frissonner ses flots ; L'orfraie , avant-coureur des désastres célèbres , Trois fois , rasant la nef , poussa des cris funèbres , Les nochers ont pâli. Pline sans s'émouvoir, Tranquille , observe tout , et s'apprête à tout voir.

On avance ; et déjà se découvre à la vue , Au-dessus du Vésuve, une effroyable nue, Qui , telle qu'un grand pin , allonge dans les deux Et son tronc gigantesque et ses bras spacieux. Cette horrible vapeur, ce nuage de cendre Sur l'Océan noirci commence à se répandre : L'Italie agitée en ses vieux fondements, Prolonge, sous les mers, de sourds frémissements; De ce bruit qui s'accroît la rive est ébranlée, Et l'onde d'Amphitrite est au loin refoulée. Déjà roulent en l'air des rochers allumes Qui tombent, en sifflant, sous les (lots enflammés ;

Et la vague en fureur, qui s'élève en colonne,

Autour de la galère et mugit et bouillonne.

Pline veut aborder. Tout à coup à ses yeux

Le nuage s'approche, et, du plus haut des cieux,

S'abat , et couvre au loin et la plaine azurée ,

Et le cap de Mysène , et l'Ile de Caprée :

Le monde a disparu dans une immense nuit.

Un vent affreux s'élève , et la nef, à grand bruit ,

Dans cette obscurité , sur les flots balancée ,

Du rivage à la mer est vingt fois repoussée.

Enfin dans l'orient le jour ressuscité

Ramène aux yeux de Pline une morne clarté.

Épouvantable jour plus affreux que les ombres !

Combien il offrira de morts et de décombres ,

Que dérobait la nuit sous son voile incertain ,

Et que vont révéler les clartés du matin !

Cependant Pline aborde, et fort de son courage,

Seul , avec un esclave , il s'élance au rivage.

Tu dois revivre aussi pour la postérité,

0 toi ! mortel obscur, dont la fidélité

Partagea ces périls , pour toi plus grands peut-être ,

Puisque la gloire au moins dédommageait ton maître.

Ils marchaient en silence à travers les débris.

Mais qui pourrait redire et les pleurs et les cris,

Et cet effroi croissant de la foule agitée,

Qui dans les temples saints courait épouvantée?

Les uns , s'humiliant aux pieds des immortels . De leurs tremblantes mains embrassaient les autels , Et d'autres, des Dieux même oubliant la mémoire, Blasphémaient leur saint nom , ou refusaient d'y croire. Partout le désespoir, l'épouvante et la mort !

0 Pline ! quels dangers t'attendaient sur ce bord ! Mais lui : « Marchons , ami , vers les murs de Pompée : «» Là , si notre espérance , hélas ! n'est pas trompée , « ( Et le veuillent les dieux ! ) nous pourrons de plus près « De ce grand phénomène épier les secrets. » Il a parlé : soudain, redoublant de courage, Vers Pompéia tous deux ils cherchent un passage. La chaumière embrasée et les palais brûlants A travers les débris guident leurs pas tremblants. Sous leurs pieds incertains le sol gronde et chancelle : Ils marchent , en foulant une terre infidèle , D'où l'on voit des éclairs sans relâche sortir, Qui s'ouvre , se referme , et veut les engloutir.

Cependant le Volcan rugit dans ses abîmes. De nouveaux tourbillons, rassemblés sur ses cimes, S'arrondissent en globe , et , noircissant les airs , Font partir de leur sein d'effroyables éclairs. Dans cette fausse nuit, la Nature alarmée Sous ses propres fureurs semble s'être abîmée : L'Océan se déborde , et ses flots courroucés Par la lave en furie au loin sont repoussés.

C'est peu : du vieil Etna la foudre se rallume : Neptune , que Vulcain et tourmente et consume , Répond , du fond des mers, au bruit des deux Volcans. Tels du cri des combats retentissent deux camps. De Mysène à Sorrente on ne voit que ruine : La flamme inonde au loin et Stabie et Rhétine. Sous le double courroux de Vulcain, de Téthys, Les murs de Pompéia déjà sont engloutis : L'antique Herculanum n'est qu'un monceau de cendre, Et dans la même tombe un jour les vit descendre. Quel spectacle pour Pline ! A de si grands malheurs La pitié du grand homme a donné quelques pleurs. Toutefois , au milieu de ces terribles scènes , 11 poursuit les secrets de leurs grands phénomènes : Nature ! il t'admirait au sein de ton horreur, Et tu lui paraissais belle de ta fureur.

Peut-être ce génie , avide de connaître , Eût surpris en ce jour les desseins du Grand Être. Mais celui dont le bras , sur ce monde arrêté , Se cache dans la nuit de son éternité Ne permit pas que Pline , à la race mortelle , Révélât des secrets toujours voilés pour elle. Tandis qu'à son esclave il commence à dicter Ses grands pensers , qu'à Rome il voudrait remporter, 0 décrets ! ô douleur ! une nue enflammée Le couvre tout entier d'une ardente fumée.

LA TERRE. (i3

Il tombe, il se relève ; et d'un regard mourant

Cherche encore une fois son esclave expirant.

C'en est fait, il n'est plus; et, du monde effacées,

Dans sa tombe, avec lui , s'enferment ses pensées.

Tels on voit , aux déserts de l'antique oasis ,

Ces monuments , chargés d'emblèmes obscurcis ,

Qui gardent les dépôts de la sagesse antique :

Mais ces pensers , que voile une ombre énigmatique ,

Kn vain vivent encore au fond de ces déserts :

La voix de ces vieux Temps n'instruit plus l'univers.

ÏIN DU SECOND CUANT.

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