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CHANT DEUXIEME

La Terre et les lion tagnes.

Ut his exordia primis

Omnia et ipse tener mundi concreverit orbis. ( ViRG., Églogue 6. )

Muse ! c'est trop longtemps t'égarer dans les Cieux ;

Arrête , arrête enfin ton vol ambitieux :

Quitte les champs d'azur, redescends sur la terre.

Tu sais que ma pensée, errante et solitaire,

Se plaît à s'égarer dans de nouveaux chemins ,

Où l'œil ne vit jamais la trace des humains..

Ah ! si la source pure inconnue aux poètes

Me rouvrait à ta voix ses richesses secrètes ,

J'y puiserais encor des charmes plus touchants !

Soyez, a votre tour, le sujet de mes chants,

Terre, dont le berceau se cache dans les âges; Vous, abîmes des Mers, qu'assiègent les orages; Volcans , vous qui sous l'onde allumez vos foyers ; Et vous , Monts sourcilleux , vieux trônes des glaciers : Puissé-je en vous chantant faire aimer la Nature !

De ce Globe d'abord dessinons la structure : L'Océan , des replis de son voile azuré , L'entoure , et se prolonge , en golfes séparé. De frimas éternels deux immenses coupoles Du Nord et du Midi terminent les deux pôles. Sous les eaux , dans les airs , je découvre en tous lieux Ces monts, liens du globe, et colonnes des Cieux. Là les Alpes au loin , de leur cime hardie , Forment une barrière à la France agrandie ; Gênes rampe à leurs pieds, que la mer vient laver : Là , le vieux Apennin vit Rome s'élever ; Atlas regarde au loin les débris de Carthage. Ici de Sésostris j'aperçois l'héritage; Le Nil aux sept canaux, dont l'urne est dans le Ciel, Court des monts de Sennar aux tentes d'Ismaël. Dirai-je le Liban , où de saints solitaires Content aux voyageurs nos antiques mystères ? Le Taurus, où l'Euphrate a caché ses berceaux , D'Alexandre jadis vit flotter les drapeaux ; De l'Afrique brûlante à l'Asie éloignée Il couvre de son front Amphitrite étonnée ,

Des peuples de l'Indus protège le séjour,

Et presse de ses bras les mers où naît le jour.

Ce mont, d'où l'Amazone épand son urne immense,

Des bords de Panama jusqu'au Chili s'avance;

Et voit des mers du Sud les heureux habitants

User dans les plaisirs un éternel printemps.

Telle est du monde entier la vaste architecture.

Mais , pour ses grands desseins , la puissante Nature Donne aux divers climats des végétaux divers : De hauts sapins , qu'un jour doivent porter les mers , Environnent le pôle , ombragé de leurs têtes , Et croissent sans péril au berceau des tempêtes. Fier de ses longs rubans , le lointain bananier Au cèdre de Syrie ose s'associer; Et de ses pommes d'or parfumant nos rivages , L'oranger plus hardi nous prête ses ombrages. Je voudrais vous offrir les palmiers toujours verts , L'aloès , qui , chez nous , vient braver les hivers ; Mais craignez l'Aquilon ! de leur tête fleurie Un seul jour voit souvent la richesse flétrie. La plante de Cérès ne veut pas tant de soin ; Forte de sa faiblesse, elle s'étend au loin : Et des rives du Gange aux ondes boréales Prodigue des moissons les pompes végétales. Des arbres, fils du Nord, partis de ces climats, S'avancent, protégés par d'utiles frimas;

Et , du Taurus au loin suivant la croupe immense , S'étendent jusqu'aux lieux où l'équateur commence. Vous , pins majestueux , vous , cèdres parfumés , Vous ombragez ainsi ces sommets enflammés Qui semblent soutenir le ciel de Cachemire : Vous voyez sous vos pieds s'étendre cet empire , Et les plaines d'Aden , et les champs de Lahor, Où le roseau distille un liquide trésor, Qui , bientôt traversant les campagnes humides , Va nous offrir ses sucs , durcis en pyramides. L'arbuste d'Yémen croît pour flatter nos sens : Le Soleil pour les Dieux y distille l'encens. Nature ! ta beauté n'est jamais monotone : Chaque sol a sa Flore ainsi que sa Pomone. Que dis-je? est-il un roc, une grotte , un marais , Qui ne cache une fleur dans ses abris secrets ? Les écueils de Téthys eux-mêmes sont fertiles. Le Globe, cependant , de ces scènes mobiles Varie à chaque instant le superbe tableau. Buffon ! pour les tracer prête-moi ton pinceau. Le Soleil fait monter, du sein des mers profondes , Ces fleuves dont le cours arrose les deux mondes. Pour calmer de l'été les ardentes fureurs, De l'immense Océan il pompe les vapeurs , Et bientôt dans les airs il les change en nuages.. Voyez comme les. vents , précurseurs des orages ,.

Les suspendent en voile, en prisme, en voûte d'or; Et les splendeurs du Ciel s'en accroissent encor. Tantôt leur riche amas lentement se déploie Comme un grand pavillon ou de pourpre ou de soie ; Tantôt ils sont pareils aux dragons fabuleux , Et leur gueule enflammée au loin vomit des feux. Le Caucase reçoit , sur sa cime glacée , Leur richesse, en frimas, en torrents dispersée; La Terre , tous les ans , dans son sein altéré , Recueille de leurs eaux le tribut désiré : Vents! vous rendez ainsi les tempêtes fécondes, Et puisez dans leur sein l'abondance des mondes.

Aujourd'hui , de ce Globe épiant les secrets , Je veux d'un œil hardi l'observer de plus près. Vous donc qui , méditant les lois de la Nature, Voulez de notre Terre embrasser la structure , Qui cherchez avec soin, dans ses vieux monuments, Son berceau , sa durée et ses grands changements , Venez : suivez mon vol aux champs de l'Helvétie, Au front du Saint-Gothard , aux Alpes de Rhétie. Là s'offriront peut-être à nos yeux exercés Quelques traits, à demi par le temps effacés; Peut-être la nature, en mystère féconde, Grava sur ces rochers les époques du monde. Puisse au moins le poëte, au fond de leurs déserts, Retrouver cette lyre amante des beaux vers !

Magnifiques horreurs qui récréez ma vue, Jura ! glaciers fameux, Alpes, je vous salue ! Combien j'aime à revoir ces monts religieux, Où l'âme s'agrandit en s' approchant des Cieux ! Qu'avec plaisir, aux jours de mon adolescence, Libre de passions, et riche d'innocence, Je foulais, transporté d'un agréable effroi, Leur neige virginale, aussi pure que moi ! L'ardent enthousiasme, aux ailes poétiques, Me ramène aujourd'hui vers ces sommets antiques ; Sur les monts, près des lacs, guide mes pas errants, Et remonte ma lyre au bruit de leurs torrents.

Oui ! je veux m'élever par delà tous ces faîtes Où serpente la foudre, où grondent les tempêtes ; Suivre tous ces ravins par le torrent tracés, Et gravir ces sentiers dans la roche percés. Je monte, et la cascade, immense et tournoyante, Vient m'avertir déjà de sa chute bruyante. Le frêne, le sorbier, l'érable, les bouleaux, Me couvrent tour à tour de mobiles réseaux ; Je les vois, je les perds, je les retrouve encore. Le cytise doré, l'élégant sycomore, Mariant leur verdure et leurs grappes de fleurs, En festons, près de moi, suspendent leurs couleurs. Tout enchante à mes yeux ce site romantique. Je marche environné d'une ombre aromatique ;

Et le rododendron, en ces lieux retiré, Tapissant les rochers de son pourpre azuré, Et penché sur les fleurs qu'il choisit pour compagnes, Exhale autour de moi le parfum des montagnes.

0 vous qui nourrissez de funestes dégoûts, Vous dont la mort brisa les liens les plus doux ; Et vous qui, du génie adorant les merveilles, Avez usé vos jours dans de trop longues veilles, Venez; peut-être ici croît parmi tant de fleurs, Le dictame immortel qui calme les douleurs. La santé, de nos ans douce et fragile aurore, Peut-être sur ces Monts doit vous sourire encore, Mais j'avance, et du bois l'immense profondeur Du soleil tout entier me cache la splendeur. Que j'erre avec plaisir sous le pesant ombrage De ces sapins pressés qui, d'étage en étage, Allongeant dans les airs leurs gigantesques fronts, Noircissent à mes pieds la pente de ces Monts !

Cependant les forêts par degrés s'éclaircissent, Les horizons au loin à mes yeux s'agrandissent. J'écoute ; et des troupeaux les confus mouvements , La sonnette agitée et les longs bêlements , M'annoncent le bercail et son domaine immense. C'est là que la génisse , errant dans l'abondance , Broute un thym odorant rajeuni par l'été , Et gonfle en paix son sein d'un nectar argenté.

Là de ces grands troupeaux le pasteur solitaire

Vit , six mois , inconnu du reste de la terre.

Depuis le mois des fleurs, où l'astre des gémeaux

A rouvert sur ces monts l'empire des troupeaux ,

Jusqu'aux jours où , versant la neige accumulée ,

Novembre les rappelle au fond de la vallée ,

Ce mortel ignoré n'a vu d'autres humains

Que quelques voyageurs qui de ces monts lointains

Sont venus contempler la merveille glacée,

Dont à peine le pâtre occupe sa pensée ;

Où l'agile chasseur, dont l'audace poursuit

Le chamois plus léger qui l'évite et s'enfuit.

Ce berger toutefois vit heureux et tranquille,

Et de la douce paix son chalet est l'asile.

Souvent sa voix , fidèle à son unique chant ,

Redit aux Monts voisins cet air simple et touchant

Qui chez le montagnard absent de sa patrie

Réveille le regret d'une terre chérie.

Combien je fus ému du son de cette voix ,

Lorsque je l'entendis pour la première fois !

« C'est ici , m'écriai -je , où règne l'innocence ;

« Forêts ! recevez-moi sous votre ombrage immense.

« Oh i puissé-je , entouré de fraîcheur et de paix ,

« M'arrêter pour toujours sous vos rameaux épais ,

« Et rêver au doux bruit de la chute rapide

« Que du glacier voisin nourrit l'onde limpide ! »

J'abandonne à regret le séjour des pasteurs , Et j'ai gravi déjà de plus âpres hauteurs. Des brouillards du matin la mer se roule encore, Et, sous l'ombre ou le jour, se noircit ou se dore. A mes yeux tout décroit; et le fleuve indigent De loin ne m'offre plus qu'un long ruban d'argent ; Mais la voix de ses eaux , à des orgues pareille , Remonte encor parfois jusques à mon oreille. Un autre bruit s'entend. Du roc qui l'a nourri L'aigle sort , tout à coup, en poussant un grand cri , Et passe , en m'effleurant du long bruit de ses ailes.

Le Saint-Gothard m'invite à des scènes nouvelles. Dans le vaste horizon sous mes yeux déroulé De beautés et d'horreur un monde est étalé. J'embrasse trois États : d'un côté l'Italie, De son ciel , de ses arts encore enorgueillie ; Et de l'autre , les champs de ces Helvétiens , Pauvres des vains trésors , mais riches des vrais biens ; Et cette France enfin , ô terre maternelle ! Que chérit dans l'exil ma piété fidèle.

Oh ! qu'ici tout est grand ! mais qui peindra jamais Ces vieux monts découpés en bizarres sommets , Ce luxe de torrents, de fleuves, de cascades, Tombant, roulant au loin sous leurs vieilles arcades; Au nord, tous ces pitons hideux et dépouillés, Au midi , tous ces rocs de forêts habillés ;

Et le pied de ces monts, riches de leur parure ,

Où , mariant aux fruits les fleurs et la verdure,

Croissent et la grenade et le pâle olivier,

Et l'arbre aux pommes d'or, et l'opulent figuier,

Qui , sur un sol heureux prolongeant leurs ombrages ,

Vont du beau lac de Côme enchanter les rivages;

Tandis qu'à l'occident, dans un fond sombre et dur,

Le Jura vient poser ses barrières d'azur?

Mais c'est peu. Le Gothard, tel qu'un géant immense,

D'une triple urne au loin épanche l'abondance.

Il jette le Tésin aux champs du Milanais ,

Le Rhin à l'Helvétie , et le Rhône au Valais ;

Le Rhône , qui , fougueux, et creusant son rivage ,

De Genève en passant semble entraîner l'image;

Et bientôt , sous Lyon , par la Saône agrandi ,

Baigne la belle France, et notre heureux Midi.

Venez, suivons son frère à travers l'Helvétie;

Vous verrez de ses flots la fougue ralentie ,

Lorsque déjà , roulant en pleine majesté,

Tout à coup à Lauffen ce fleuve est arrêté.

Là, pareils à deux tours de romaine structure,

Deux rochers l'ont bravé : leur vieille architecture

Repousse en vain les flots grondant de toute part :

Le fleuve se soulève et franchit le rempart.

Tout auprès de sa chute agitant cent rouages,

Il court par des bienfaits réparer ses ravages.

Mais ce Rhia si fameux, limite des États,

Voit souvent ses bienfaits troublés par les combats :

Et, s'il unit sa gloire à celle de Turenne,

11 partage le sort de la grandeur humaine :

Ce fleuve en expirant n'est qu'un faible ruisseau ;

De l'empire romain trop fidèle tableau !

Toutefois je le suis aux bords où le Batave Oppose à l'Océan la digue qui le brave. Ah ! si d'autres sujets n'attendaient pas mes vers , Je voudrais vous chanter, vieux Empires des Mers ! Je ferais voir ces Monts, dont je foule les cimes, Vers d'autres Monts courant à travers vos abîmes; Votre sein cache aussi des Alpes, des Atlas. Le Monarque des mers dans ses vastes États Retient sous son trident de nouvelles peuplades; De son palais d'azur les riches colonnades S'entourent de forêts de varechs, de coraux : Tout l'éclat du printemps resplendit sous les eaux. J'aurais peint des fucus les flottes végétales, J'aurais encor montré les plages boréales, Quand , sous les longs soleils qui fondent ses glaçons , L'Océan se soulève en ses froides prisons, Et, des bruyants assauts de son onde écumantc, RM du pôle ébranlé la coupole fumante : Et l'Astre qui, six mois rayonnant sur ces mers, De sa flamme stérile inonde leurs déserts.

Mais le Mont-Blanc m'appelle à ses glaciers antiques : Du palais de l'Hiver j'aperçois les portiques. 0 plaisir effrayant! du haut du Mont-Envers, Au-dessus des vieux pins dont ses flancs sont couverts J'admire; et, frissonnant, je reconnais la trace Des sentiers où Saussure égarait son audace. Voilà les trois sommets de ce mont sourcilleux Que sut franchir l'ardeur de son vol périlleux, Quand, s'ouvrant une route aux aigles inconnue, Il les voyait descendre et ramper dans la nue. Je l'ai vu ce Mont-Blanc, rayonnant de clarté, Braver sous ses frimas le sceptre de l'Été; J'ai vu sur ses vieux flancs les neiges entassées De la cime des rocs aux vallons abaissées. Dans leurs sillons brisés elles s'offraient à nous Sous l'aspect merveilleux d'une mer en courroux, Que d'un souffle soudain l'hiver aurait durcie, En suspendant son onde en cristaux épaissie. Tantôt la nue , errant sur ces larges contours , Éteignait le Soleil au plus haut de son cours ; Tantôt le Ciel , tonnant sur ces antiques cimes, De quelques coups de foudre ébranle leurs abîmes; Et l'avalanche au loin fatigue les échos D'un bruit entrecoupé de lugubres repos. Dormant sous un rocher, le pâtre solitaire S'éveille, et s'épouvante à ces bruits de la Terre.

Peindrai-je enfin ces rocs et ces pics décharnés, De leur pied à leur front par le temps sillonnés , Qui versent les débris de leurs cimes baissées Dans les gouffres béants des profondeurs glacées ; Tandis qu'au loin roulés les antiques sapins Croisent leurs troncs rompus dans le fond des ravins? Je l'avoue, à l'aspect de tant d'images sombres, Je crus voir, à travers ces énormes décombres Qu'assiège l'épouvante et le deuil du trépas, Le squelette du monde étendu sous mes pas.

L'Homme , seul , et perdu sur ces hauteurs immenses , Sans ombrages , sans bruit , sans herbes , sans semences , Redemande bientôt les êtres animés.

Ciel! quel riant tableau pour mes regards charmés, Quand je revis enfin de la rouge bruyère Sortir du sein des rocs la tige prisonnière ! Arbres, balancez- vous sur mon front rafraîchi; Génisses, mugissez sur le coteau blanchi; Vieux pasteur du chalet , viens , sous le toit champêtre , Me verser un lait pur dans la coupe de hêtre ; Revenez sous mes yeux, ondoyantes moissons, Mêlez votre or mobile à l'argent des glaçons ; Que la fraise vermeille , et de neige entourée , Livrant ses doux parfums à ma bouche altérée, Rougisse de ses fruits le manteau des hivers , • Et croisse encor pour moi sous ces pins toujours verts !

A mes pas, las d'errer sur ces sommets stériles,

Beau Valais ! ouvre enfin tes fortunés asiles ;

Et toi, Rhône indompté, fleuve aux bonds dévorants

Entre les doux abris de Vevai, de Clarens,

Et du roc où Saint-Preux gémissait solitaire,

Conduis-moi jusqu'au lac illustré par Voltaire.

Qui peindra les effets et les riches hasards Dont ce lac s'embellit pour charmer mes regards ? Muse , viens contempler son empire bleuâtre , Du bruit et du repos magnifique théâtre ; Tour à tour imposant , tranquille , impétueux , Doux , terrible ou riant , sombre ou majestueux : Tantôt du haut des monts, à grand bruit élancée, La tempête rugit sur l'onde courroucée, Et , sous l'aile des vents qui tourmente ses eaux , Il écume, et se creuse en mobiles tombeaux. Que je plains le pêcheur qui , loin de son épouse, Égaré , dans la nuit , sur la vague jalouse , Aux poissons imprudents vient tendre ses filets , Quand l'orage à troublé leurs humides palais ! Mais , de tant de fureurs quand l'onde est affranchie , Les rochers et les Monts , et leur tète blanchie , Se dessinent au loin , dans ce miroir plus pur, Que le Ciel a paré d'un opulent azur : Tantôt l'Astre du jour, du haut de sa carrière , Disperse sur le lac des îles de lumière ;

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