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CHANT QUATRIÈME

lia Société.

« Fuit hœc sapientla quondam

« Publica privalis secemere, sacra profanis, « Concubilu probibere Yago, dare jura maritis, « Oppida moliri, legcs incidere ligno. » (Bor., Art poét.)

Reine des éléments , des mouvements , des masses , Toi qui peux disposer des temps et des espaces, Toi , dont le vaste sein sans relâche produit Les êtres que le Temps sans relâche détruit ; Toi qui , dans le Grand Tout , agis , vis et respires , Tu ne te chargeas point de former les Empires , Nature ! l'Homme seul a produit ces grands corps Dont son art entretient les sublimes accords. « • t cet être borné dont la frêle puissance Ne peut du moindre atome envisager l'essence ,

Qui pourtant sut créer ces corps prodigieux , De la Société garants mystérieux.

Que le Poëte épris de vulgaires merveilles , D'un. récit fabuleux enchante nos oreilles, Qu'il s'entoure d'un charme à ma Muse étranger, Je laisse , sans regret , à son art mensonger, Ces tableaux d'une Terre et libre et virginale , Qui , signalant pour nous sa force libérale, D'elle-même, en naissant prodiguait sous nos pas Tous ces faciles biens que l'art n'exigeait pas. Vérité ! dont mon âme a goûté les prémices , Remplis encor mon sein de tes sages délices : Viens, je veux aujourd'hui, dans de sûrs monuments, De la Société chercher les fondements.

Et toi , mon seul amour, ô compagne si chère , Muse ! à tous les trésors toi que mon cœur préfère, Ouvre à mes pas tremblants des sentiers si nouveaux, Et reste-moi fidèle en mes derniers travaux.

Dans ses conseils profonds la Nature inflexible Mit dans le sein de l'Homme un tyran invisible, Qui lui fait chaque jour, arbitre de son sort , Ou l'offre du plaisir, ou l'offre de la mort : Ce tyran , c'est la Faim ; et le vautour lui-même , Bourreau de Prométhée , en fut l'antique emblème. Le mortel le plus libre et le plus fortuné, Quel est-il ? un esclave au travail condamné,

Qui , bien que tout brillant de gloire et de jeunesse ,

Des arrêts de la mort se rachète sans cesse.

Mais qui rachètera, dans son triste séjour,

Cet esclave impuissant , mis à prix chaque jour ?

Où trouver sa rançon ? dans les flancs de la Terre ,

Des besoins des mortels fidèle tributaire.

Entre la Terre et l'Homme un contrat solennel

Fut dressé par les mains de l'Arbitre éternel ;

C'est donc dans cet hymen , c'est dans cette alliance

Que le Corps politique enfin a pris naissance.

Tant qu'un peuple sauvage, à Cérès étranger,

Ne forme avec le sol qu'un lien passager,

Il ne présente encor qu'une informe peuplade ,

Pareille au Scythe errant, ou pareille au Nomade :

Peuple à peine ébauché , qui , sans lois , sans secours,

Sans féconder le sol le dépouille toujours,

Et ne sait point encor serrer, avec Cybèle,

Les nœuds saints et féconds d'une union fidèle.

On n'en saurait douter, le Soc cultivateur

Fut des premiers États l'antique fondateur.

Mais à de courts instants la vie est mesurée. Quel pouvoir en saura prolonger la durée ? Que les sexes unis , s'attirant tour à tour, Renaissent dans les bras d'un mutuel amour, Et du corps social s'achève le mystère. Attiré vers la Femme, et fixé sur la Terre,

ÏOG CHANT IV.

Et par ce double aimant sans relâche poussé, Dans la vie et le temps l'homme ainsi fut lancé. Par là , le genre humain fut sauvé du naufrage : Les bienfaits de la Terre et ceux du mariage , L'embrassant dans les nœuds de leur fécondité, Sur le fleuve du Temps sans péril l'ont porté ; Et c'est ainsi que l'Homme, à travers les orages, Les guerres , les douleurs , ( trop cruels apanages ! ) Triomphant de la mort et vainqueur des saisons, A vu s'éterniser sa race et ses moissons.

Autrefois l'Homme errant , sans liens sur la Terre , Habitait des forêts l'ombrage héréditaire. Content des fruits grossiers qu'il trouvait sous sa main, Avec le gland des bois il apaisait sa faim ; Il n'avait pour boisson que l'onde des fontaines , Et l'or des blonds épis ne payait point ses peines. Farouche , indépendant sous la voûte des bois , Il ne s'enfermait point dans des remparts étroits. Rome qui , sept cents ans , agrandit sa fortune , Dans le vaste Forum , si fier de sa tribune , Aux lieux où l'Éloquence éleva ses accents , N'entendait que des bœufs , à l'entour mugissants. Aux lieux où Tyr un jour élèvera Carthage, Le lion se couchait dans son antre sauvage. L'ours informe rôdait sur ces bords enchantés 6ù depuis, décorant la Reine des cités,

Le Louvre a déployé sa noble architecture ; D'horribles bok couvraient la Gaule sans culture. Près du dôme guerrier qui s'approchant du Ciel , Voit l'humble vétéran invoquer l'Éternel , Où le peuple , inondant les deux bords de la Seine , Venait voir triompher Catinat et Turenne , Quelques grossiers chasseurs , avec l'arc ou les rets , Se disputaient la proie au fond de leurs forêts. L'Homme ainsi parcourait la terre maternelle , Libre , et brut , et sauvage , et stérile comme elle.

La Politique enfin prit pitié de ses maux ; Sa voix appelle l'Homme et lui parle en ces mots : « Regarde ces forêts de vieillesse noircies , « Que la flamme ou le fer n'ont jamais éclaircies; '< Vois , par la main du Temps , ces arbres renversés , « L'un sur l'autre , sept fois , par couches entassés. « Pénètre , enfonce-toi dans ces déserts sauvages ; ■ Tu n'y trouves partout que d'impurs marécages , « Où l'immense couleuvre et les boas hideux « De leur croupe verdàtre entrelacent les nœuds. « Avance encor plus loin. Des lianes pressées « Sont, en dédale obscur, sans fin entrelacées. « Des arbustes rampants , en réseau déployés , « Ainsi que des filets embarrassent tes pies. « Partout, sous leur fardeau la Nature accablée, « Expire sans chaleur, stérile et désolée.

« Elle ne t'offre au loin que des germes mourants.

« Tu recules!... Eh bien! prends ces feux dévorants ,

« Dont la foudre , en tombant , t'a révélé l'usage ;

« Porte au fond de ces bois un utile ravage ;

« Anime cette eau morte en la faisant couler ;

« Par tes soins épurée , et prompte à circuler,

« Qu'elle roule en ruisseaux ou jaillisse en fontaines

« Et que, de ses tributs, elle arrose les plaines.

« Fais plus ; qu'un soc armé de ses larges tranchants

« En déchirant la glèbe , amollisse les champs ;

« Que le bœuf asservi , t'offrant sa lourde masse,

« T'aide à fertiliser leur stérile surface;

« Et bientôt , sous tes mains , couverte de présents ,

« La Terre t'offrira ses épis jaunissants.

« Avant que d'un long temps le cercle s'accomplisse,

« De la Société va naître l'édifice ;

« Et près de toi bientôt vont fleurir à la fois

« Les Mœurs et le Commerce, et les Arts et les Lois. »

Elle dit. Et docile à ces leçons prescrites, L'Homme abandonne au feu les forêts décrépites. Sous le tranchant du fer le sol est rajeuni ; Des déserts paternels le chardon est banni; Le jonc est remplacé par des moissons superbes. C'est sur l'autel formé par les nouvelles gerbes, C'est autour des moissons , en présence des Dieux , Que la Société serra ses premiers nœuds.

Oh! de ce premier pas que de bienfaits vont naître!

L'Homme agrandit ses droits, l'Homme double son être.

L'amour, qui jusqu'alors fut un besoin grossier,

A de plus saintes lois aime à s'associer.

Par les nœuds de l'hymen sa flamme est épurée ;

Et d'un de ses regards le Ciel l'a consacrée.

Bientôt des jeunes fils , par des liens plus doux ,

Vont resserrer encor la chaîne des époux;

Leurs soins reconnaissants, leur pieuse tendresse,

De leurs parents vieillis soutiendront la faiblesse.

Ainsi naissent d'abord la famille et les mœurs.

Il est vrai qu'en ces temps ni l'or ni les grandeurs N'étonnaient point les yeux de leurs pompes rivales. Ce fut le règne heureux des mœurs patriarcales ; Et de ces jours , transmis aux siècles à venir, L'Orient garde encor le pieux souvenir.

Alors des Rois-Pasteurs habitaient sous la tente; Près de sa porte , assis sur la pierre éclatante , Le vieux Nestor jugeait les peuples de Pylos. Évandre, sous son toit recevant un héros, N'avait d'autre trésor que les moissons nouvelles ; Et son unique garde était deux chiens fidèles. 0 mœurs ! ô temps heureux ! quand deux chantres divins D'Évandre et de Nestor retraçaient les destins , Quel mortel n'a someiit mouillé de quelques larmes La page aàdeees mœurs ils ont peint tous les charmes!

Mais la Société , d'abord pure en naissant , Vit bientôt s'altérer son esprit vieillissant. Alors , pour enchaîner le genre humain trop libre , De pouvoirs plus savants on créa l'équilibre. Confucius , Lycurgue et Numa , paraissez ! Que dés Lois sur l'airain les décrets soient tracés. Les Lois ! morale écrite , à tous les yeux visible , Ame sans passions , et raison inflexible , Qui , réprimant chacun pour le bonheur de tous , Protègent sans amour, punissent sans courroux.

Art du législateur, que ton apprentissage Est difficile et long , même pour le vrai sage ! Il doit des temps, des mœurs consulter les effets, Et pourtant ces moyens sont encore imparfaits ; Tant ce qui vient de l'Homme a toujours sa faiblesse ! En vain nous épuisons notre humaine sagesse, Quelque vide toujours en montre le défaut : Il est un noble appui qu'on doit chercher plus haut. Aussi , Numa, Solon , sous une omBre divine , De leurs codes fameux ont voilé l'origine : Tous ces rares esprits , sur le berceau des lois , Du Ciel , dans les vieux jours , firent parler la voix. Faut-il autoriser l'exemple de ces sages? Du livre des Hébreux interroge les pages : Vois Moïse inspiré sur la montagne en feu, Et recevant ses lois des mains mêmes de Dieu..

Sur les naissants États la main de Dieu tracée , Par l'Homme , en aucun temps , n'en doit être effacée. Un contrat éternel , une antique union Joignent la Politique et la Religion :

C'est dans les nœuds sacrés de ce grand hyménée Que vit l'espèce humaine , et calme et fortunée. Il faut donc qu'un État , vaisseau mystérieux , Jette, pour s'affermir, ses ancres dans les Cieux. En doutez-vous ? ouvrez les antiques annales Où l'histoire a gravé ces règles sociales : D'exemples éclatants ses fastes sont couverts. Les errantes tribus dans le fond des déserts , Conduites en tous temps par des mains immortelles , Ont des Dieux protecteurs qui marchent devant elles : Les Dieux font des États la honte et la grandeur. Un peuple est promptement entouré de splendeur, Quand la Religion pour l'élever conspire. Au Romain libre et pauvre elle a donné l'empire, Lorsqu'elle lui montrait, comme ses vrais soutiens, Des Dieux , ses protecteurs et ses concitoyens. Mais quand , aux immortels refusant ses hommages , L'Homme , foulant aux pieds leurs célestes images , Fit du luxe et de l'or les Dieux de l'uni vers, lîoinc alors fut vaincue et périt dans les fers. Maiult naut <\ posons, sous un jour véritable,

Quelle forme à l'État est la plus favorable.

Du vrai législateur ici croît l'embarras ,

Je le sais ; mille écueils sont semés sous ses pas.

Veut-il un peuple libre? il trouve l'Anarchie :

Lassé de tant d'horreurs , si de la Monarchie

Son génie effrayé veut implorer l'appui ,

Le Despotisme est là qui veille près de lui.

Jouet des passions et de leur violence,

Entre ces deux excès le peuple se balance :

Pareil à l'Océan sans relâche agité ,

Et, d'un double reflux, à grand bruit emporté,

Qui , cherchant tour à tour et fuyant ses rivages ,

Les couvre incessamment de ses propres naufrages.

Mais qu'osé-je tenter? C'est toi seul, Montesquieu, Génie étincelant , sublime demi-dieu ; Oui , c'est toi qui peux seul au poids de ta balance , De ces grands intérêts peser la différence ! Eh ! qui mieux des Etats démêla les ressorts ? Qui, d'un œil plus perçant, a sondé ces grands corps? Voyez du monde entier comme il fait la revue ! Lois , mœurs , cultes , climats , rien n'échappe à sa vue : Il est partout : il plane , il embrasse à la fois La hutte du sauvage et le palais des Rois. Bientôt dans les détours d'un labyrinthe immense, Il engage un combat qui sans fin recommence,

Et rempli d'une utile et noble ambition , Terrasse tour à tour et l'hydre et le lion"; Et, sorti d'une lutte en victoires féconde, Cet Hercule , chargé des vrais titres du monde , Au rang des bienfaiteurs de notre humanité , Monte, éclatant de gloire et d'immortalité.

Toutefois, sur les pas de ce fameux génie, Qui des États sonda la science infinie , Cherchons par quels moyens on peut fuir les excès.

Voulez-vous voir vos soins couronnés de succès ? De chaque État d'abord connaissez les limites , Par la Nature même il en est de prescrites ; Et des proportions chaque État suit la loi. Un empire étendu veut et demande un Roi. Dans un État borné le pouvoir populaire , Sagement contenu , peut être tutélaire.

Mais si l'État s'accroît , sa forme doit changer. Sage législateur, tu ne peux sans danger Laisser à ton empire, agrandi par les âges, De la démocratie essuyer les orages.

Dans un vaste pays il faut un seul pouvoir : Un seul peut commander, peut agir et prévoir. La république en grand n'est donc qu'une chimère. Ainsi tu n'iras point, politique éphémère,

* Le despotisme et l'anarchie. ^.-

Appliquer, en cherchant de coupables succès,

Le Code de Genève à l'empire français.

Puis toute loi n'est pas propice à tout empire :

Chez un peuple encor neuf la liberté respire ;

La liberté, brillant et céleste flambeau

Qui , des États naissants éclairant le berceau ,

Échauffe d'une sage et généreuse ivresse

Un peuple riche encor de mœurs et de jeunesse ;

Mais on ne la voit point chez ces peuples vieillis ,-

Par le luxe et les arts dès longtemps amollis.

Quelle que soit d'ailleurs la forme politique Qu'adopte enfin ton choix , royaume ou république , Qu'un grand pouvoir toujours, ainsi qu'un grand éclat > Environne, le Chef , Roi , Consul , ou Sénat.

Toi, qui, des grands Étals observant la police, Veux sur leurs vrais appuis en asseoir l'édifice , Rehausse la couronne, et sache que la loi Ne peut de trop de pompe environner un Roi. La majesté des Rois rend le peuple docile , L'obéissance aisée, et l'empire facile, Et du Monarque encor l'éclatante splendeur Sur l'État tout entier réfléchit sa grandeur. Mais dans un frêle État, où, d'intrigues suivie, La multitude hait les places qu'elle envie , Le rang des magistrats est sans cesse insulté , Et bientôt dans leurs maius périt l'autorité.

Les Trônes sont trop hauts pour craindre ces outrages : Loin d'eux rampe l'Injure ; et les frais des hommages , Dès nos plus jeunes ans , sont faits avec les Rois.

Voulez-vous assurer l'éternité des lois , Hommes d'État, rendez le trône héréditaire. Si , quand le prince expire , une ligue arbitraire Aspire au diadème et veut le partager, . Si le trône est vacant , l'État est en danger, On le sait trop : au gré des passions humaines Des trônes électifs on voit flotter les rênes. L'Opinion mobile et son souffle incertain De ces États changeants agitent le destin , Et J'Empire en travail est toujours gros d'orages. Qui du Sarmatc altier ne connaît les naufrages? L'Europe a vu ce peuple à sa fureur livré , Par ses élections sans cesse déchiré ; Et par les Rois voisins la Pologne oppressée Du rang des nations est enfin effacée.

Ce sont là vos leçons. La seule hérédité, Maintenant des États l'antique autorité, Les affermit sans cesse ; et, seule, leur assure La force et le repos des plans de la Nature. [ corps,

Mais quels moyens puissants font mouvoir ces grands Et qui peut mettre en jen leurs immenses ressorts? C'est l'or et le travail, dont l'union féconde \M !<■ n.i'inl àtU Etats et le levier du Monde.

On le sait : le Travail est le père des Arts ,

Et l'Or en est le Roi; l'Or, qui de toutes parts,

Protée intérieur, circule avec vitesse,

Remonte , redescend , roule et revient sans cesse ;

Jusqu'au fond des États sans relâche entraîné ,

Et vers leur centre encor sans cesse ramené.

Songez bien toutefois que l'or seul est stérile. Sans le travail fécond son éclat inutile Nourrit auprès du trône un luxe mensonger, Et l'empire trop tard en connaît le danger. Combien l'Espagne en fit le dur apprentissage! Elle abusa de l'or au lieu d'en faire usage, Et du Potose en vain l'or accourt à sa voix : • L'opulence et les arts y sont morts à la fois. Son or, par la paresse égaré dans sa course , Se perd , et ne peut plus remonter vers sa source. Que la fière Albion sait bien mieux s'agrandir I Au milieu de ses arts voyez-la s'applaudir. C'est là que le Travail éveille l'Industrie ; Et là ses mille bras, fécondant la patrie, Changent la terre en or, et sans fin sur les eaux Du commerce agrandi promènent les vaisseaux. Vois l'Anglais qui , des mers franchissant l'intervalle. Court du Cap à Ceylan, de Ceylan au Rengale , A ses fiers pavillons asservit tous les ports , Partout laisse , reprend , échange des trésors ,

Et rentre en sillonnant la Tamise féconde, Dans Londres , le lien et le marché du Monde.

Que ces objets sont grands ! et quels pompeux tableaux î Montesquieu ! c'est ici qu'il faudrait tes pinceaux. Toutefois ma faiblesse, instruite par tes veilles, Va du corps politique esquisser les merveilles.

C'est dans ces corps , placés sous l'égide des Cieux , Dont la Nature et l'Art ont serré tous les nœuds, Que le genre humain croît , fleurit et fructifie ; Qu'à l'Homme avec orgueil l'Homme se sacrifie, Immole avec transport ses plaisirs à l'honneur, Et vit en liberté sous un joug protecteur. Là , son enfance est chère et sa vie assurée , Sa vieillesse paisible , et sa mort honorée ; Là, tout conspire au bien, et, fortes sans danger, Les Lois n'ont de pouvoir que pour mieux protéger. Que dirai-je? c'est là que l'Homme recommence, Et qu'à ses héritiers , dans uue suite immense , Il transmet, d'âge en âge, et donne avec son sang, Ses honneurs , sa fortune , et son nom et son rang. Bien plus : son dernier vœu devient une puissance. Si la Société consacra sa naissance, La Mort même ne peut lui ravir tous ses droits , Et , du fond de sa tombe , il dicte encor des lois. Mystérieux rapports ! merveilleux assemblage ! 04 l'Homme, toujours jeune , cl ivmpli, d'âge en âge,

De l'esprit de famille et de propriété , Semble, en effet, jouir de l'immortalité !

En voyant l'Homme nu , réduit à sa faiblesse , Qu'une voix nous eût dit : « Accroissons sa vitesse , « Qu'en franchissant les mers il vole en d'autres lieux ; « Qu'il soumette la foudre et désarme les Gieux ; « Qu'il dispose à son gré de l'étoile polaire ; « Que la foudre en ses mains , terrible ou tutélaire , «■ Frappe ses ennemis , ou, dans des jeux plus doux, « Perce l'oiseau léger qui fuit en vain ses coups ; « Que Saturne , pour lui , soit captif sous le verre ; « Que sa pensée arrive aux deux bouts de la Terre , « Et qu'il soit invisible et présent en tout lieu ; » On se fût écrié : « Vous en faites un Dieu ! » Et toutefois , vainqueur d'innombrables obstacles , Des arts autour de lui rassemblant les miracles , Au sceptre social soumettant l'univers , L'Homme a réalisé ces prodiges divers !

N'est-ce pas sous l'abri de l'arbre politique Qu'on voit fleurir encor l'opulence publique ? Le Luxe, fds brillant de la Société, Commande ; et, tout à coup par l'audace monté , Le vaisseau fend les mers, en déployant ses ailes Des plus lointains climats , à nous servir fidèles , Il rapporte à la fois et la perle des mers , Et l'hermine conquise au séjour des hivers.

LA SOCIÉTÉ. tl!)

Et du mol Orient la résine embaumée , Et du grain de Moka la liqueur enflammée , Qui fume dans l'albâtre orné d'or et de fleurs , Dont l'art du Japonais a pétri les couleurs. Quels tributs variés ! ô toi , dont la mollesse , Dans des plaisirs exquis, renouvelés sans cesse , Coule des jours filés de bonheur et de paix , Sais-tu qu'il a fallu , pour flatter ton palais, Que ce roseau flexible , enfant de l'Amérique , Né sous les Cieux ardents qu'embrase le Tropique , Avant que d'embellir tes banquets éclatants , Sur sa taille de jonc se balançât longtemps; Et qu'il fut cultivé par la main basanée Des mortels qu'ont noircis les Soleils de Guinée ? Le vois-tu , s'échappant de la main des douleurs , Le miel de ce roseau, qui coûta tant de pleurs, Traverser l'Océan , et sa manne épaissie Réaliser pour toi l'immortelle ambroisie?

Comme Virgile a dit que loin du sombre hiver, Et loin encor des lieux que brûle le Cancer, Sous un Ciel enchanteur, deux zones tempérées Ont ouvert aux mortels leurs riantes contrées ; Ainsi d'un luxe heureux l'adroite Volupté, Loin de toi repoussant et l'hiver et L'été , Del biens des deu\ saisons te compose une vie, D'enchantements divers ians relâche suivie.

Ministre complaisant de tes désirs nouveaux ,

Le Luxe, chaque jour variant ses travaux,

Entre tes voluptés n'admet point d'intervalle.

Ainsi , conquis par lui , le rosier de Bengale ,

Pour charmer tes regards, vient fleurir tous les mois.

L'été , dans tes bosquets , et l'hiver, sous tes toits.

Peindrai-je ces cristaux où Flore prisonnière,

Dans tes salons brillants d'une douce lumière,

Brave , pour tes plaisirs , les caprices du Temps,

Et te fait, dans Janvier respirer le Printemps;

Cependant que sa sœur, dans sa riche corbeille ,

Prodiguant de ses fruits l'opulence vermeille ,

Pour éveiller ton goût , en dépit des hivers ,

Vient, de ses mille dons, embellir tes desserts?

Pénétrons dans l'asile heureux et solitaire Qu'ont disposé pour toi les arts et le mystère. C'est là qu'un Luxe adroit , Protée ingénieux , Partout attire, enchante, ou repose les yeux. Ici , le monde entier s'épuisa pour te plaire : Un art voluptueux y voile la lumière , Et le jour, adouci par des reflets mouvants, T'offre des clairs de lune ou des soleils levants, Et prête à la beauté que ton amour adore Ou les traits de Diane , ou les traits de l'Aurore. La colonne, imitant le palmier deDélos, Soutient le lit pompeux qui t'invite au repos ;

L'acajou, qu'à grands frais l'Amérique t'envoie,

En sièges élégants s'arrondit et se ploie.

C'est pour toi que David a créé ces tableaux ;

Pour toi Vernet a peint l'écume de ces eaux.

La gravure, à son tour, t'apportant ses hommages,

De la Suisse a pour toi conquis les paysages ,

Et t'entoure, en traçant leur sauvage beauté,

Des glaciers du Mont-Blanc au milieu de l'été.

Si tu veux du Génie interroger les pages ,

L'Art, instruit lentement par la leçon des âges,

Des débris d'une plante a formé ces tissus ,

Où des auteurs fameux les pensers sont reçus.

C'est par là que Tacite , et Voltaire , et Corneille ,

Du monde politique étalant la merveille,

Ont su te faire entrer dans le secret des Rois,

Et des siècles éteints ressusciter la voix.

Pour toi , résonne encor la lyre de Racine ;

Pour toi , les sons touchants de la Muse latine ,

Qui d'Auguste jadis sut enchanter la cour,

Et qui de la Nature y rappela l'amour,

Font encore éclater leur céleste harmonie :

Le Tasse t'a légué les soupirs d'Herminie ;

Et c'est pour te charmer, qu'en vers mélodieux,

Homère chante encor les Héros et les Dieux.

Eh bien ! tous ces trésors, ces bienfaits dont sans cesse L'art occupe tort goût ou flatte ta mollesse ,

Tu n'en jouirais point , si la Société

N'avait ouvert à l'Homme un champ illimité.

Qu'on vante maintenant le bonheur du Sauvage ,

Qui des saisons sur lui voit s'épuiser la rage :

Qui , des lois et des arts ignorant le secours ,

Traîne dans les forêts ses misérables jours ,

Et ne trouve au banquet , dressé par la Nature ,

Pour apaiser sa faim , qu'une vile pâture.

Quoi ! lorsque nous voyons nos peuples policés ,

Où les droits de chacun sont connus et fixés ,

Où notre espèce humaine , en cent lieux avilie ,

Est dans sa dignité par nos lois rétablie ,

Où du gouvérnemeut 'la tutelle et les soins

Répriment les abus , préviennent les besoins ,

Faudra-t-il envier la triste imprévoyance

De ces peuples sans soin et sans expérience,

Qui vendent au matin leur hamac , sans prévoir

Qu'ils le regretteront par leur sommeil du soir ?

Je ne veux point ici peindre leur barbarie ,

Ni du Brasilien l'exécrable furie ,

Ni leurs affreux banquets souillés de sang humain ,

Ni l'Homme d'un autre Homme assouvissant la faim !

Rousseau , j'ai lu ce livre , où ta haine éloquente Fit des mœurs de nos jours la satire sanglante : Je sais, comme on le doit, admirer ton burin ; Mais, lorsque tu traçais sur des feuilles d'airain

Ces tableaux enflammés, où ta me censure

Vante , aux dépens des lois , l'état de la Nature ,

Sans doute que ton cœur, las de quelques excès ,

Qui des lois en tout temps ont suivi les bienfaits ,

Du Sauvage exaltant la triste indépendance ,

Crut se réfugier au sein de l'innocence.

Ce fut la grande erreur d'un grand talent séduit.

Si la saine raison t'avait toujours conduit ,

Combien je me plairais à louer ton génie !

Ah ! quand , dans les accès de sa sombre manie ,

Ce fier censeur des lois et de l'humanité

S'armait d'un tel mépris pour la Société ,

S'il se fût un instant perdu chez les Sauvages

Dont son pinceau traçait de si douces images ,

Des peuples policés l'éloquent ennemi

De ses illusions aurait bientôt gémi !

Eh! qui sait si, pareil à cet Anglais célèbre

Dont la mort nous rappelle un tableau si funèbre ,

Des sauvages tribus l'imprudent défenseur

N'eut tombé, comme Cook, sous leur arc oppresseur!

Toutefois, en vantant nos modernes délices, Je n'ai point prétendu préconiser nos vices. La mollesse sans doute enfante des abus , Elle endort le courage, elle éteint les vertus : Par elle à mille excès la carrière est ouverte. h mh que ait Klats, entraînés \ers leur perte,

Un luxe immodéré fatigue le ressort,

Et couve dans son sein le germe de leur mort.

Souvent dans les sentiers d'une indigne mollesse,

Des Empires usés égarant la vieillesse ,

Des bras des voluptés il les pousse au cercueil ,

Et couvre l'Univers de dix siècles de deuil.

Je vous prends à témoin, Memphis, Thèbes, Carthage!

La ruine et la mort sont tout votre héritage ,

Vous qui disiez : « Je tiens les peuples sous mes lois,

« Qui me détrônera? la force fait mes droits. »

II faut ici des Temps interroger l'oracle , Et du monde changeant étaler le spectacle. Entendez-vous le bruit de ces puissants États, S'écroulant l'un sur l'autre avec un long fracas? C'est Sidon qui périt , c'est Ninive qui tombe : Tous les Dieux de Bélus descendent dans la tombe. Nil , quels sont ces débris sur tes bords dévastés ? C'est Thèbe aux cent palais , l'aïeule des cités. Cherchons dans le désert les lieux où fut Palmyre : Restes majestueux qu'avec effroi j'admire , 0 temple du Soleil ! palais resplendissants ! Voilà de vos grandeurs ce qu'ont laissé les ans ! Quelques marbres rompus , des colonnes brisées , Des descendants d'Omar aujourd'hui méprisées; Et les pompeux débris de ces vieux chapiteaux , Où vient la caravane attacher ses chameaux ;

Où, lorsqu'un Ciel d'airain s'allume sur sa tète, L'Arabe voyageur nonchalamment s'arrête, Et , las du feu du jour, s'endort quelques instants Sur les restes d'un Dieu mutilé par le Temps.

N'est-ce pas sur ces bords que brilla le Pyrée ? Dieu ! quels cris dut jeter Athènes éplorée, Quand sa gloire en un jour s'abîma sous les eaux ! Maintenant , adossant sa hutte de roseaux Aux portiques brisés du temple de Minerve , L'indifférent pécheur, sur ces flots qu'il observe , Dans le calme des nuits jette ses longs filets ; Et rien ne lui redit si jadis Périclès D'édifices pompeux a couronné ces rives , Si les Arts ont brille sur ces plages oisives, Et si , près de ces bords , Thémistocle et Xercès Ont disputé d'orgueil , d'empire et de succès. Ainsi donc des États les tombes sont muettes : Les plus fameux destins restent sans interprètes. Tout meurt : les souvenirs , la puissance et les Arts !

Mais de plus grands débris appellent mes regards. Féconde en hauts desseins, en victoires féconde, Rome avait recueilli l'héritage du monde, Et par tant de succès son Génie excité , S'était dans son orgueil promis Féternilé. Vain espoir! Rome entière, où le luxe domine, Au sein de sa grandeur rencontrant sa ruine,

Satisfait, en tombant, aux pleurs de l'Univers,

Et la Terre vengée a rejeté ses fers.

0 châtiment ! voyez ces hordes homicides ,

Ces Sarmates, ces Huns, ces Germains, ces Gépides,

Qui , des glaces du Nord , fondant de toutes parts ,

Au Capitole altier plantent leurs étendards.

Tout nage dans le sang, ou périt dans la flamme :

Le fer sape trois fois la nouvelle Pergame.

Mais le glaive se lasse , et la flamme s'endort ;

Au carnage succède un silence de mort ;

Et l'Empire romain est couché dans sa tombe.

C'est peu : l'Olympe entier avec Rome succombe ,

Et de son Panthéon les autels démolis

Pèsent sur tous ces Dieux dans l'ombre ensevelis.

C'en est fait : le Germain , le Vandale sauvage

De la Société consomment le naufrage ;

Et l'Ignorance enfin , régnant de toutes parts ,

Pose un trône de fer sur le tombeau des Arts.

L'Ignorance est toujonrs en cruautés féconde : Aussi , se disputant les dépouilles du Monde , On vit s'entr'égorger les Goths et les Lombards. Mais enfin , des débris du trône des Césars , Sortirent à la fois vingt Nations nouvelles. Ainsi dans l'Univers , sous des lois éternelles , Tout meurt et tout renaît; et des peuples nouveaux Sur les peuples détruits Dieu place les berceaux.

Oui, du plus haut des Cieux, dans ses mains souveraines L'Éternel des États tient à jamais les rênes. Il commande, et du monde agitant les destins, Le Temps élève , abat les trônes incertains , Transmet de peuple en peuple un sceptre héréditaire , Et dans son vol sans fin renouvelle la Terre.

Le Monde social , enfin recomposé , Dans ses nouveaux États est déjà divisé ; Et , sur ses fondements , notre Europe rassise A la Croix triomphante en tous lieux est soumise. Charle a paru. Génie aussi vaste qu'ardent, Qui , relevant lui seul le trône d'Occident , Jette un rapide éclair dans une nuit immense. 11 meurt ; et, sept cents ans, la nuit de l'ignorance Couvre après lui le Monde, un moment éclairé.

Des Médical enfin le siècle est préparé. 0 jours fameux ! ô gloire à ces temps réservée ! Déjà dans Amalfi la boussole est trouvée : A l'Homme , qu'un cristal armait de nouveaux yeux, Déjà le télescope ouvre de nouveaux Cieux. Colomb est né. Bientôt , sur les pas d'Uranie , Colomb ([ne sans repos poursuivait son génie, i Franchissant les déserts de Neptune effraxé , A ce globe imparfait donne une autre Moitié, Et sa main pour jamais allia les deux Monde*.

, <l*imr autre part, sur de nouvelles ondes

Vole , et des Mers de l'Inde envahissant les bords , A vu tout l'Orient s'ouvrir à ses efforts.

Alors dans l'Univers tout prit une autre face. L'art fameux qui rapproche et les temps et l'espace , Partout de la pensée envoyant le trésor, Vint imprimer au Monde un plus rapide essor. L'art même des combats change au gré du Génie , Et descendu des cieux,.à la voix d'Uranie, Par des calculs profonds le Tonnerre soumis Protégea les États à sa garde commis.

Ainsi l'Homme s'ouvrait des conquêtes nouvelles.

Sainte Religion! tu couvais sous tes ailes Les germes des Beaux-Arts dans la tombe endormis. Je vois Jule et Léon , des sciences amis , Ranimant , aux rayons de la triple tiare , Leurs restes échappés au glaive du barbare , De ces fdles du Ciel rallumer le flambeau , Et les Talents enfin sortent de leur tombeau.

Le Tasse a pris sa lyre , et ce tendre génie , Héritier de Virgile, enchanta l'Ausonie.

Guichardin , de l'Histoire ornant la majesté , Sut lui rendre sa vieille et noble autorité. Michel-Ange éleva, suspendit dans la nue, Ce dôme, où du Très-Haut la gloire est descendue : Son immense génie embrassa tous les arts, Et Rome, sous sa main, renaît de toutes parts.

Corrége cependant prodiguait ses miracles;

Palladio dictait ses sublimes oracles,

Et , plus fameux encor, le divin Raphaël

Va chercher ses tableaux dans les splendeurs du Ciel.

Des jours plus éclatants sont promis à la France. La Gloire , aux ailes d'or, vers la Seine s'élance ; A Louis encor jeune elle adresse ces mots : « Tu sais vaincre , Louis ! déjà l'art des héros « A couronné ton front d'une palme immortelle ; « Mais un plus doux triomphe en ce moment t'appelle. « Le talent , pour briller, n'attend que tes regards : « Près du trône, à ta voix, que la main des Beaux- Arts « Suspende avec orgueil leurs paisibles trophées. « Par eux seuls tu vivras. Sans la voix des Orphées , « L'Oubli des plus grands noms éteint le souvenir, « La Victoire est muette et n'a point d'avenir. « Aime ces fils du Ciel : que ton coup d'oeil devine « Dans ses premiers essais le talent de Racine; « De Corneille vieilli console les revers; '< Qu'il doive à tes regards encor quelques beaux vers. « Que les Muses, ornant ton pompeux diadème, « En accroissent sans fin la majesté suprême ; « Joins leur douce victoire à tes plus grands succès : « Louis! sois l'Apollon du Parnasse français. »

Elle dit : et Louis, à ses ordres docile, Dans sa cour, aux Beaux-Arts, ouvre un brillant asile.

Siècle à jamais fameux ! où Turenne et Condé ,

Où Villars , de Louis par leurs soins secondé ,

Exécutaient les plans , et guidaient les armées ,

Fières de ces grands noms, et par eux enflammées;

Tandis que, protecteurs des lois et de l'État,

Lamoignon et Mole présidaient son sénat !

Cependant et d'Estrée , et Tourville et Duquêne ,

Ramenant dans ses ports la Victoire incertaine ,

Guidaient ses pavillons sur les mers triomphants :

Bossuet, Montausier élevaient ses enfants.

Là , Vauban , au compas soumettant le tonnerre ,

Fortifiait ses camps et ses places de guerre.

Là , Perrault et Mansard bâtissaient ses palais ,

Par Pujet et le Brun décorés à grands frais.

Le Nôtre, ici domptant la nature rebelle,

De ses pompeux jardins dessinait le modèle.

Mais des Arts plus touchants s'élevaient à sa voix :

Voyez près de Louis accourir à la fois

La Fontaine et Boileau , Quinault et La Bruyère ,

Fénelon et Corneille , et Racine et Molière ,

Qui tous, lui préparant les plus nobles plaisirs,

Éclairaient sa raison ou charmaient ses loisirs.

De Talents immortels quel auguste cortège !

Voyez comme aujourd'hui leur présence protège

Ce Roi qui les couvrait de sa haute amitié.

0 qu'il nous paraît grand , quand , marchant appuyé

Sur ces hommes fameux qu'il sut mettre à leur place , Le front resplendissant d'une tranquille audace , Et de tous ces grands noms en triomphe escorté , Louis s'offre aux regards de la postérité !

Voilà quel fut pour nous le siècle de la gloire. Notre France , en ces jours d'éternelle mémoire , Fut trente ans, en Europe, assise au premier rang; Et sous un si grand Roi chaque Français fut grand. Mais , hélas ! quelle borne, et rapide et certaine , Le Ciel a voulu mettre à la grandeur humaine ! Tout peuple qui brilla penche vers son déclin. Comme un faible mortel chaque Empire a sa fin : Et même quelquefois une cause ignorée Amène des États la mort prématurée.

Que dis-je? dans leur chute il n'est point de hasard; La cause en est plus haut : c'est Dieu qui tôt ou tard Appesantit sa main sur un peuple coupable. Lorsqu'il l'a résolu , ce Dieu si formidable Jette , de loin en loin , sur ce Globe agité , Des dévolutions le monstre ensanglanté; Et son bras , pour instruire et châtier la Terre , Éclate ainsi d'en haut par des coups de tonnerre.

La Révolution, dont les sourdes fureurs, Comme un volcan muet, couvaient au fond des cums, I\n les sages du jour hautement proclama De la tribune enfin s'élança tout armée.

Telle , nourrie au fond de ces vastes marais Que le Nil a couverts de son limon épais , La Peste , s'élançant des eaux dont elle est née , Part, et secoue au loin la fange empoisonnée, Où le Soleil , armé de feux étincelants , Avait couvé la Mort dans des étés brûlants.

France ! de quels tableaux tu fus épouvantée , Quand Septembre , levant sa tête ensanglantée , T'ouvrit un avenir et de deuil et de pleurs ! Qui pourrait égaler la plainte à tes douleurs ? Le signal est donné ; le carnage commence ; La Mort tend ses fdets sur ce royaume immense. De cent mille proscrits nul ne peut échapper, Et , sans distinction , le fer doit tout frapper. Faut-il redire ici la vieillesse immolée ; Dans les bras de la Mort la Pudeur violée ; Malesherbes , Sombreuil , sous la hache abattus, Expiant soixante ans de gloire et de vertus? Sur le seuil de la vie on moissonne l'enfance ; La beauté , les talents , coupables d'innocence , Fatiguaient tour à tour le glaive des bourreaux ; Et la seule vertu montait aux échafauds.

Quel est ce Char sanglant, mystérieux, immense Dont la roue en tout sens va , revient et s'élance , Et foule les autels et les sceptres brisés, Et la tête de Rois dans sa course écrasés ?

La Démence le monte , et la Terreur le guide. Voyez-vous comme au bruit de sa marche rapide Tout est glacé d'horreur ! Tous les nœuds sont brisés , Les parents, les amis entre eux sont divisés. La peur isole tout : plus de fils , plus de père ; La mort s'offre aux proscrits , farouche et solitaire. Pas un cœur ! La Pitié n'ose plaindre leur sort , Ni de ses pleurs d'amour environner leur mort ; Et pourtant , du Trépas quand tout était la proie , Plusieurs cherchaient la mort , et la mort fit leur joie !

Mais l'éternel Auteur, qui veut tout conserver, Épure quand il frappe , et punit pour sauver. Sa main , en châtiments comme en bontés féconde , Dérobait ma patrie aux insultes du Monde , Et ses secrets desseins sur l'Empire français Le couvraient à la fois de honte et de succès. Quels contrastes ! les bras de nos quatorze armées Abattaient l'Italie et l'Autriche alarmées, La Mort s'épouvantait , et , fuyant devant nous , Sur les rangs ennemis frappait tous ses grands coups. On vit la Politique, errante, échevelée, Refuser sa balance à l'Europe ébranlée : Nos marches ressemblaient aux marches des volcans. La honte est au Forum , la gloire est dans les camps : La Liberté voilée, Euménide sanglante, Livre au fer des bourreaux la Nation tremblante;

Mais l'hymne du triomphe et ses pompeux accents, Du Danube à l'Adda partout retentissants , Étouffaient les soupirs de cent mille victimes ; L'étendard de la gloire avait voilé nos crimes.

Il est de ces mortels , esprits prodigieux , Que le doigt du Très- Haut marqua du sceau des Cieux , Et de qui la puissance , en merveilles féconde , Apparaît quelquefois sur la scène du monde. Des révolutions ils annoncent la fin.

Dieu , quand il en est temps , les prenant par la main , Leur dit : « Dans mes conseils je vous marquai d'avance. « Allez : et devant eux , Terre , sois en silence ! « Et toi que j'ai choisi pour être mon guerrier, « Je te remets mon glaive avec mon bouclier ; « Va, que ton bras enfin relève œt Empire. » Il dit. A leurs desseins tout à l'envi conspire. Ils osent tout tenter ; ils savent tout prévoir ; Ils calment les partis , et d'un vaste pouvoir Déployant à propos les secours tutélaires, Arrêtent dans l'État les fièvres populaires.

Mais aussi quelquefois , usurpateurs fameux , De l'État trop crédule ils trahissent les vœux; Fougueux enfants du glaive, et nés pour la victoire, Ils veulent sans repos courir de gloire en gloire ; Et, rencontrant l'abîme au bout de leurs succès, Se perdent à la fin dans leurs propres excès.

Dieu , qui les éleva , brise comme le verre Ces Conquérants altiers , ces maîtres de la terre , Aveugles instruments qui , placés dans ses mains , Ont servi quelques jours à ses profonds desseins !

C'est alors que , lassés d'une gloire importune , Et trop souvent conquise au prix de l'infortune , Vers ces Rois paternels, jadis si révérés, Reportant tous leurs vœux , trop longtemps égarés , Sous un sceptre plus doux les peuples se rallient ; Avec le Trône antique ils se réconcilient.

0 France ! c'est ainsi qu'en tes ardents transports Ton regard, d'Albion interrogeant les bords , Y cherche ces Bourbons qui , dans des jours prospères , Neuf cents ans avec gloire ont régné sur nos pères ! De saint Louis déjà le trône est relevé ; De cette race auguste un prince conservé , Dans les adversités , où son œil a su lire , Méditant avec fruit les leçons de l'Empire , Du sein de son exil , noblement supporté , Nous ramène les lois avec la liberté.

Il fait plus : sa lointaine et sage prévoyance De deux pouvoirs rivaux cimentant l'alliance, Au nom du genre humain , entre son peuple et lui , Signe un pacte, du Trône inébranlable appui. Tout change : par des mains et prudentes et sûres , L'État ensanglanté voit fermer ses blessures,

Et du glaive orgueilleux le long règne est banni. Par d'éclatants malheurs l'Empire rajeuni Prend un nouvel éclat sous ses formes nouvelles , Et le Génie au loin le couvre de ses ailes. Tel, des vents du Midi longtemps heureux rival , Le sapin , que renverse un combat inégal , Tombe , roule , et languit obscurément sur l'herbe Mais bientôt sur les mers il flotte en mât superbe; D'un lin tissu par l'art empruntant le secours , Il contraint les Autans à diriger son cours , Et le même ennemi qui fit tomber sa tête A son vol triomphant fait servir la tempête.

C'en est fait : de nos maux l'empire est aboli , Et chacun sacrifie à l'autel de l'Oubli. Tout renaît : l'avenir se dore d'espérance. L'injustice a passé , la justice commence. Plus de haines. Proscrits ! vous êtes rappelés. Accourez , accourez , illustres exilés , Vous qu'une dure loi , fille de nos misères , A retenus longtemps aux rives étrangères ! Dans les Cieux paternels luit un astre plus doux : Le matin du retour brille déjà pour vous : Vous foulerez encore une terre chérie , Et vous allez revoir le Ciel de la patrie. Accourez : près des lieux où fut votre berceau , Venez avec transport marquer votre tombeau.

Ranimez ces foyers si longtemps solitaires , Où vous attend l'amour de vos sœurs, de vos mères, Heureux qui peut encor longtemps les honorer, Et n'a point en rentrant leur absence à pleurer !

C'est ainsi que la France , échappée au naufrage , Voit naître un jour plus pur après des jours d'orage ; Et , par des vents amis , doucement emporté , Le vaisseau de l'État vogue en sécurité.

Déjà l'esprit humain , qui , fier de sa vieillesse , Avait , dans les transports d'une orgueilleuse ivresse , Voulu refaire l'Homme et la Société, De ses propres excès lui-même épouvanté , De la perfection abjure la manie , Et partout dans l'État rétablit l'harmonie. Pour mieux fixer enfin ses pensers inconstants , Il invoque aujourd'hui l'autorité des temps : Déjà l'Expérience à la voix éternelle , A repris les États sous sa noble tutelle. Tout ce qui fut utile est encore honoré. Les temples sont rendus à leur culte sacré. Et la religion qui s'accroît de ses pertes , Voit ses solennités avec pompe rouvertes. La Politique ardente, et sans lois et sans frein, Qu'on voyait gouverner avec un bras d'airain , Sur l'austère Équité maintenant appuyée , Et forte des secours d'une telle alliée ,

De nos calamités va terminer le cours.

Le Ciel, plus doux enfin, ramenant nos beaux jours, Des Pépins, des Capets raffermit le royaume. Du Siècle qui finit je crois voir le fantôme , Debout sur le tombeau d'un de nos anciens Rois , Elevant dans les airs sa prophétique voix , S'adresser en ces mots au siècle qui commence : « Je te lègue en mourant un héritage immense , « Qu'ont accru sans relâche et la gloire et les arts : « Dans mon cours fortuné j'ai vu de toutes parts « D'astres étincelants rayonner ma carrière , « Et l'on m'a surnommé le siècle de lumière. « J'ai vu naître Buffon, et Voltaire et Rousseau. « Ma main de Montesquieu balança le berceau. «. Sous moi , sondant les plans du suprême Architecte > « L'Homme interrogea tout , du Soleil à l'insecte. « Des Astres , il est vrai , météores de deuil , « Se sont levés , sanglants, au bord de mon cercueil. « L'orage à mon déclin a parcouru le monde : « Mais sur des jours meilleurs ton avenir se fonde. « La tempête avec moi va rentrer dans la nuit , <t Et de mes longs travaux tu vas goûter le fruit. « La peine fut pour moi , pour toi sera la gloire. « Déjà la Paix conquise enchaîne la Victoire , « Et d'un Ciel orageux l'influence a cessé. h Sur ses bases déjà le Monde est replacé.

« Les Trônes reconstruits sortent de leurs décombres.

« La Nature, à tes yeux, éclaircissant ses ombres,

« Ouvre les derniers plis de ses voiles épais.

« Que tes destins sont grands ! A l'ombre de la paix

« Je te vois des Beaux-Arts ressusciter la cendre.

« Tu dois sécher les pleurs que ma main fit répandre ;

« Et de ton cours heureux , et célèbre à jamais ,

« Le genre humain en chœur chantera les bienfaits. »

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