LE TOMBEAU DU JEUNE LABOUREUR
Ma vie à peine a commencé déclore .
Je tomberai comme une fleur Qui n'a vu qu une aurore.
(Racine.)
Il n'est plus ce robuste et jeune laboureur Qui , doté d'une force antique ,
Des plus ardents chevaux maîtrisait la fureur, En dirigeant le char rustique.
Par un bruit imprévu ses chevaux -effrayés
L'ont foulé sous leur pied rapide ; Son corps, dans des sentiers trompeurs et mal frayés,
Tomba sous la roue homicide.
A la fleur de ses ans , par la mort arrêté , Il dort sous la tombe jalouse ,
Avec les longs regrets de la jeune beauté Qu'il crut s'attacher pour épouse.
Voilà le tertre vert , humble et froid monument ,
Où reposent -ses tristes restes ; C'est là qu'il attendra l'éternel jugement ,
Caché sous ces gazons modestes.
Pour lui tout n'est plus qu'ombre ; et sous le vieil ormeau
Où se rassemblait la jeunesse , On ne le verra plus des danses du hameau
Guider la bruyante allégresse.
Plus d'amours ! désormais ses yeux ne verront pas
Briller au ciel ces jours de fête Où la vierge des champs , pour orner ses appas ,
De bluets couronnait sa tèle.
KTI ■ I) K S POETIQUES. 255
On m If verra plus, sous un soleil brûlant,
Dm vastes prés moissonner l'herbe; Ou sous l'œil embrasé d'un ciel étineelant ,
D'un bras nerveux lier la gerbe.
On ne le verra plus conduire un char poudreux
Aux flancs du coteau difficile , Et , le fouet à la main , des chevaux vigoureux
Guider la vitesse indocile.
Le voilà pour jamais dans la tombe endormi !
Touchés d'un soin pieux et tendre , En vain ses compagnons, pleurant leur jeune ami,
De larmes ont mouillé sa cendre.
Bientôt de leurs regrets , par le temps dispersés
Fuira le décevant mensonge ; Ses jours, de leur mémoire à la longue efiacéa . seront plus que comme un songe.
Ah! quand l'homme est plongé dans la nuit sans réveil, Où tout court , et s'éclipse et tombe ,
Il n'a plus pour amis que les feux du soleil , Qui , le soir, brillent sur sa tombe !