‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. précédée d'une noticeChapitre 4 sur 67 · DE LA PREMIÈRE ÉDITION · texte numérisé non relu

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Voici encore un poème didactique , descriptif, ou philosophique, comme on voudra l'appeler. Je ne disputerai point sur le titre, persuadé qu'il ne fait rien à la chose.

Je ne chercherai point non plus à répondre aux objections qu'on a faites contre ce genre d'ouvrages, en les accusant de manquer d'intérêt, et en cherchant à prouver qu'on ne peut leur donner ni marche ni action; je sais qu'il est très-difficile de donner une direction au poëme didactique; aussi n'est-ce pas là positivement son but. Il enseigne, expose ou décrit, et quand le poète a fait de beaux vers, il me semble qu'on n'est plus en droit de rien exiger de lui.

Mail si le poème didactique ne peut avoir Pintéré! d'une aetion , il faut au moins qu'il ait eette sorte

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d'intérêt qui naît de l'ordre et de la bonne distribution d'un ouvrage. Il faut que les masses qui forment les divisions principales ou les chants soient bien distinctes et nettement marquées. C'est là le mérite de Virgile et de Boileau ; et c'est aussi celui que j'ai cherché à donner à cet ouvrage, autant du moins que me l'a permis mon faible talent.

J'ai donc embrassé mon sujet dans ses plus grandes généralités. Ainsi, en peignant le Génie de l'homme, je l'ai montré d'abord étudiant les cieux ; ensuite cherchant à connaître le séjour qu'il habite; puis se repliant sur lui-même , et s'efforçant de deviner sa propre nature ; enfin se considérant comme être social, et cherchant quelle forme de gouvernement donne la plus grande mesure de biens , et présente la plus petite quantité d'inconvénients.

Il me semble que cette distribution est nette et parfaitement distincte. H y a même dans cette marche Une progression d'intérêt qui ne dépend pas tout à fait de l'ordre ; car, si je ne me trompe , chaque chant gagne du côté de l'intérêt, puisque dans les deux premiers, après avoir promené l'homme au dehors, et l'avoir égaré dans les cieux et sur la terre , dans

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les deux derniers je le ramène sur lui-même, en lui montrant sa propre nature et les lois de la société dans laquelle il vit. Or, homme et société , voilà les deux grands intérêts dont la vie et la pensée de l'homme se composent.

Je sais qu'on pourra m'objecter que puisque je peignais le génie de F homme dans les sciences, je n'ai pas traité mon sujet, car il y a une foule de sciences dont je ne dis pas un mot. A cela je réponds que la poésie ne fait pas de traités, mais des tableaux. Si j'avais admis une autre science, telle par exemple que la médecine ou la chimie, la botanique et la minéralogie, qui tiennent de si près à ces deux sciences, étaient là pour réclamer une place dans l'ouvrage, et alors j'étais dans la nécessité de faire une encyclopédie en vers , chose qui aurait pu ne pas être divertissante pour le lecteur.

De plus, j'ai voulu, comme je l'ai déjà dit, saisir mon sujet dans ses plus grandes généralités possibles. J'ai donc pensé qu'après le ciel, la terre, Vhomme et la société (i), toute autre division aurait été dispro-

(1) Ou, en d'autres termes, Vash nnomie, la géologie, la psychologie et la politique.

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portionnée. C'est ce qui fait même qu'après y avoir mûrement réfléchi , j'ai réduit le poëme à quatre chants au lieu de six , ordonnance à laquelle , séduit par l'abondance des matières , je m'étais arrêté d'abord.

Je ne chercherai point à faire croire qu'il y a beaucoup d'idées neuves dans cet ouvrage. En fait de matières philosophiques, la poésie n'a pas l'initiative des idées : elle se charge seulement de les rendre populaires et de les proposer à l'admiration des hommes. Quand elle veut faire la fortune d'une idée, elle la met en circulation après l'avoir chargée de sa puissante empreinte ; et le monde l'adopte quand elle est frappée à son coin.

On a demandé si la poésie ne perdait point en voulant s'unir à la philosophie; et si la physique et la métaphysique ne formaient point pour elle une alliance plus dangereuse qu'utile.

Sans vouloir traiter cette question , je crois pouvoir observer que la poésie ne peut que gagner à cette union , quand elle sera sagement réglée par le goût, et soutenue par l'imagination. C'est en commerçant avec la philosophie que la poésie agrandira

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la sphère de ses images, et acquerra ces beautés mâles et fortes qui peuvent remplacer avec une sorte d'avantage les beautés mythologiques ou tragiques dont le charme s'est un peu affadi par un trop long emploi. Mais il ne faut pas que l'Idée physique ou métaphysique prédomine sur l'image du poète. Il faut qu'au travers des voiles poétiques on l'entrevoie plutôt que de la voir. La physique est à la poésie ce que l'anatomie est à la peinture : elle ne doit pas s'y faire trop sentir; mais, sagement ménagée, elle joint au charme de la fiction tout l'intérêt de la vérité.

Dans une préface on parle pour l'ordinaire fort longuement du style. Je n'en dirai qu'un mot pour rendre l'idée que je me suis formée de celui que doit employer le poète. lia poésie doit toujours peindre , et même, dans sa légère démarche, elle doit encore jeter plus de regards qu'elle ne doit tracer de tableaux. 11 faut que souvent elle indique plutôt qu'elle ne montre, et qu'elle laisse à l'imagination, une fois avertie, le soin d'achever ses peintures.

J'ai cherché dans cet essai , dont je sens bien vivement toute la faiblesse , à suivre le précepte de Py-

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tbagore et de Platon , qui disaient à leurs disciples : Ne chantez que sur la lyre; c'est-à-dire : Ne traitez que des sujets nobles et sérieux. En effet, si l'imagination est belle en poésie , la raison en vers est admirable. Le public m'apprendra si ce premier essai, commencé dans ma jeunesse, donne assez d'espérances pour que j'entreprenne un jour des ouvrages plus importants.

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