‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. précédée d'une noticeChapitre 6 sur 67 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

L'Astronomie, ou les Cleux.

Docuit quœ maximus Atlas.

IVirg., £»., Ch. 1.)

L'homme appelle mes vers : je chante son Génie.

Je le peindrai d'abord sur les pas d'Uranie ,

Et, par elle éclairé, poursuivant dans les Cieux

Des orbes enflammés le cours mystérieux ;

Puis, du globe observant les changements antiques,

On le verra des monts dessiner les portiques ;

Enfin de sa pensée épier les trésors ,

Et du corps social dévoiler les ressorts.

• 0 puissante Nature ! ô fille du grand Être !

Toi qui, toujours fidèle aux desseins de ton maître,

Et qui, joignant la pompe à la simplicité,

Entretiens des saisons la féconde beauté ;

Toi que poursuit sans fin mon amour solitaire ,

O Nature ! à mes yeux ouvre ton sanctuaire ,

Et daigne me guider sous tes sacrés abris !

Tu sais que dès longtemps , de tes charmes épris ,

Je t'aime : mais non point telle que les poètes

T'ont peinte , quand , s'armant de magiques palettes ,

De la Mythologie épuisant les couleurs ,

En croyant t'embellir ils te chargeaient d'erreurs;

Mais riche sans effort, mais toujours jeune et belle,

Prodiguant des moissons l'abondance éternelle,

Sublime dans les Cieux, âpre dans les déserts,

Sauvage sur les monts , terrible au bord des mers.

Nature , inspire-moi ! Que la monotonie

Par tes soins , s'il se peut , de mes vers soit bannie :

Donne-moi tes couleurs , et prête à mes pinceaux

Et la grâce et l'éclat dont s'ornent tes tableaux.

Et toi , Fontane , aussi , souris à cet ouvrage ,

Où je vais du Génie esquisser une image.

Lorsque le grand Moteur, sortant de son repos, Eut d'un souffle immortel fécondé le chaos;

Quand , docile à ses plans , sa main ordonnatrice

Eut de ce monde immense achevé l'édifice,

Qu'à l'Homme il eut donné la Terre pour séjour,

Et pour tente l'azur où luit l'astre du jour,

Alors il s'arrêta. Mais, craignant que cet Être

Curieux, inquiet, avide de connaître,

Ne retrouvât un jour le plan de l'univers :

« Que mes desseins, dit-il, d'un voile épais couverts,

« Lassent tous les efforts de l'humaine pensée ;

« De ces cartons divins où par moi fut tracée

« L'ébauche des Soleils, et l'esquisse des Cieux,

« Dérobons aux mortels les plans mystérieux :

« Brisons , semons au loin leurs pages arrachées. »

Dieu dit, et dispersa ces feuilles détachées Sur la croupe des monts , dans l'horreur des déserts , Sur le front des Soleils, au fond des vastes mers. L'Homme, farouche et brut, jeté sur notre Terre, Longtemps , sans observer, y vécut solitaire ; Et ce globe, où, sans but, il ewait égaré, A ses stupides yeux était en vain livré. Mais enfin le Génie, éveillé par la Gloire, Et brûlant à l'oubli d'arracher sa mémoire, Sur les monts , près des mers , courant de toutes parts , Ramassa quelques-uns de ces feuillets épars. Iltdisons quel objet fixa d'abord sa vue. Cieux immenses! c'est vous. Combien votre étendue

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Étonnait ses regards , soit qu'au sein d'un jour pur

Un Soleil fît , lui seul , resplendir votre azur ;

Soit que la nuit rouvrît , dans son ombre enflammée ,

A vos mille astres d'or leur route accoutumée !

Avant qu'un tronc , creusé par de sauvages mains ,

Eût tracé sur les eaux de liquides chemins ;

Avant qu'un soc pesant, aux laboureurs docile,

Apprît à féconder une terre infertile,

L'Homme observait déjà ces globes éclatants ,

Qui roulaient sur sa tête et mesuraient le temps.

Il épiait des nuits la mobile courrière ,

Qui des premiers humains fut l'horloge première.

Déjà l'art d'Uranie occupait ses regards;

Et l'étude des Cieux fut le premier des arts.

Aux lieux où, rayonnant de clartés éternelles, Les Cieux sont toujours purs et les nuits toujours belles, Où l'Euphrate, roulant ses flots au loin couverts De l'ombrage fleuri des palmiers toujours verts , Voit de feux plus puissants la Nature animée Prodiguer le cinname et la myrrhe embaumée ; Le pasteur de Babel, en gardant ses troupeaux, Observa le premier les célestes flambeaux; Et, la nuit, promenant ses tentes égarées, Osa du firmament diviser les contrées.

Bientôt , encouragé par ses premiers essais , Sa main pour le Soleil ouvrit douze palais ,

Et dans les champs d'azur il lui marqua sa route.

Cet Astre , en voyageant sur la céleste voûte ,

Rencontra le Bélier, la Vierge, le Verseau,'

Où l'année en naissant retrouve son berceau ;

Et le Lion brûlant , et le froid Sagittaire.

Alors le Ciel régla les travaux de la Terre ,

Et l'Homme , pour semer ou couper ses moissons ,

Consulta dans les Cieux le livre des saisons.

La Terre et l'Empyrée échangeaient leurs annales ;

Le berger chaldéen, de ses mains pastorales,

Gravant sur un rocher les archives des Cieux,

Déjà les transmettait aux peuples curieux.

Mais tout change ; et ces faits dont la pierre fidèle

Gardait pour l'avenir la mémoire éternelle ,

En passant, ô Memphis! dans tes temples sacrés,

Par le mage orgueilleux furent défigurés.

La Grèce les reçut dans ses vaines écoles,

Et les chargea d'erreurs et de fables frivoles.

Faut-il ici montrer Empédocle et Thaïes

D'un ciel imaginaire élevant le palais ?

Interrogez Platon ! Que nous dit son génie ?

Huit cercles , composant la céleste harmonie ,

Tournent, joints l'un à l'autre, avec rapidité,

Suspendus au fuseau de la Nécessité.

A chaque sphère d'or préside une Sirène ,

De ces orbes roulants paisible souveraine ;

Et leur voix, s'unissant en chœurs mélodieux,

Charme éternellement les oreilles des Dieux.

Je sais, divin Platon, combien tes belles fables,

Au poëte , à son art , sont encor favorables ;

Et moi-même aujourd'hui qui t'accuse en ces vers

Je me laisse surprendre à leurs charmes divers.

Tu n'eus point près de toi la sage Expérience ,

Qui des pertes du Temps enrichit la Science;

Je le sais; mais du vrai repoussant le flambeau

Tu te plus sur les yeux à placer un bandeau,

Et ta voix trop longtemps berça la vieille Athènes.

Près du Nil , il est vrai , l'illustre Ëratosthènes Par des calculs plus sûrs soumit à son compas La Terre où brille encor l'empreinte de ses pas. Thulé vit Pythéas, sur les mers Boréales, Épier du Soleil les routes inégales ; Et Ptolémée encor, d'un œil plus curieux , Sollicita l'espace et dénombra les Cieux. Mais quels nouveaux écarts! et combien d'ignorance, Orgueilleux Ptolémée, est jointe à ta science! Le Roi du jour, par toi, de son trône exilé, A tourner près de nous fut mille ans appelé ; Et des lois d'un vassal notre Terre affranchie Méconnut du Soleil la haute monarchie.

Les orbes, l'un sur l'autre entassés follement, Roulaient, trop compliqués, dans l'étroit firmament.

L'Erreur, en s'écartant de la loi des distances ,

Multiplia les chocs de ces globes immenses,

Et de l'esprit humain l'essor ambitieux

Porta ses embarras dans l'empire des Cieux ;

Sur tous ces globes d'or égarant son audace ,

Il changea leurs emplois, leurs rapports et leur masse;

Il fit de l'Empyrée un chaos de splendeur,

Où la confusion remplaçait la grandeur.

Mais Copernic paraît , et ses mains plus hardies , Posant de l'univers les bornes agrandies, Replacent le Soleil sur son trône usurpé : Kepler, ouvrant les yeux du monde détrompé, En ellipse allongea le cercle des planètes, Et traça le premier leurs orbites secrètes. Il est vrai qu'un moment l'auteur des tourbillons, Qui de gloire a laissé de si brillants sillons, Voulant porter trop loin sa pensée infinie, Égara la science à force de génie.

Bientôt d'un jour plus vrai Newton frappa nos yeux. Ce grand législateur des Mondes et des Cieux , D'un œil d'aigle sondant leurs secrets les plus sombres , A tous leurs mouvements associa les nombres. Il dit : et le Grand-Tout nous révéla ses lois. Il pesa les Soleils , il marqua leurs emplois , Et son génie enfin résolut le problème Qu'offrait à nos calculs l'Architecte suprême :

L'Erreur fut détrônée , et dans l'immensité

Son compas porta l'ordre et la simplicité.

Dans les Cieux , à l'instant , tout prend une autre face ;

Le silence renaît aux plaines de l'espace :

Les Astres sont en vain dans le vide entraînés,

Je les vois par son bras vers un point ramenés,

Autour de leurs Soleils, dans des bornes prescrites,

Tranquilles et soumis, décrire leurs orbites.

Une invisible loi, réglant ces vastes corps,

De leur marche éternelle entretient les accords.

Le désordre aussitôt, relégué sur la terre, Descendit au séjour du crime et de la guerre. La Gloire , bruit pompeux , dont le souffle inconstant , Comme l'air, rampe autour de ce globe flottant , Promena des grands noms la splendeur importune ; Dans son vol éternel la mobile Fortune A son gré dispensa sur ce triste univers La honte ou le succès , les sceptres ou les fers ; Et par nos passions de la terre bannie, Son compas à la main , la céleste Uranie , Laissant à leurs tyrans les humains égarés, Remonta pour toujours sur les dômes sacrés. Le trouble , environné d'erreur et d'impuissance , Resta près du mortel qui lui donna naissance. Le hasard fut pour nous , le calcul pour les Cieux ^ Et l'Homme, qui lisait dans le secret des Dieux,

Dès lors plus compliqué dans l'ensemble du monde Demeura pour lui seul une énigme profonde.

0 Newton ! ouvre-moi ces hautes régions Où partout de ta gloire éclatent les rayons ! Eh ! sans toi qui pourrait embrasser la nature , Et dévoiler des Cieux la mouvante structure ?

Un même ordre suffit pour les globes divers, Un même plan, suivi dans ce grand univers, D'un artisan suprême atteste la puissance : Joignant l'économie à la magnificence , Dieu ne dédaigna point cette uniformité , Et l'ordre se fonda sur la simplicité.

Lorsque du vieux chaos Dieu brisa la barrière r Aux orbes étonnés il traça leur carrière. Nos sept globes, partis des bords de l'occident, Vers l'astre du matin marchent d'un pas ardent. La distance , le temps , la masse et l'intervalle Distinguent , il est vrai , leur carrière inégale ; Mais dans leur cours divers , soumis au même roi,. Esclaves éclatants, ils n'ont tous qu'une loi : Dans une ellipse immense ils mesurent l'espace.

Aux regards du Soleil présentant sa surface, Et vers ce Dieu puissant obliquement tourné , Entre Mars et Vénus notre globe entraîné , Loin des glaces d'Herschel et des feux de Mercure,. Roule dans un espace aimé de la nature

Planète heureuse, où l'homme, en recevant le jour,

Sous des Cieux indulgents doit faire son séjour.

Sur les signes divers notre Terre inclinée

Fait naître tour à tour, sur le front de l'année,

Les moissons et les fruits, les fleurs et les frimas ;

Et, changeant d'horizons, donne aux divers climats

Et des jours inégaux, et des nuits inégales ;

Partage aux uns l'année en justes intervalles ,

A leurs quatre saisons fixe un temps limité ,

Et pour d'autres prolonge ou l'hiver ou l'été.

Et vous, Heures aussi, vous êtes son ouvrage ;

Vous, diverses de traits, mais semblables par l'âge ,

Qui, tantôt vous parant d'une échârpe de fleurs,

Et tantôt le front pâle et l'œil mouillé de pleurs,

Des biens, des maux, pour nous, éternisez l'échange,

Et de nos jours mortels composez le mélange !

Ce globe cependant, de nos destins chargé ,

Des flammes du Soleil couvert et protégé,

Et guidant les saisons, et les jours et les heures,

Parcourt en douze mois les célestes demeures.

Sublime économie ! ordre mystérieux !

Que l'Homme toutefois sut emprunter aux Cieux,

Quand, fixant sur l'émail de l'horloge légère

Des routes du Soleil la trace passagère,

Et quand, forçant Saturne à des retours constants ,

Dans sa prison de verre il divisa le temps.

LESCIEUX. 13

Mais quel Astre, étalant son écharpe d'albâtre , Blanchit des vastes Cieux le pavillon bleuâtre ? Laissez-moi contempler, du front de ces coteaux, Ce disque réfléchi qui tremble sur les eaux ! Liée à nos destins par droit de voisinage, La Lune nous échut à titre d'apanage ; Et l'éternel contrat qui l'enchaîne à nos lois D'un vassal, envers nous, lui prescrit les emplois : Par elle nous goûtons les douceurs de l'empire. Des traits brûlants du jour quand le monde respire, Tributaire fidèle, en reflets amoureux, Elle vient du soleil nous adoucir les feux ; Tantôt brille en croissant, tantôt luit tout entière, Et commerce avec nous et d'ombre et de lumière. Cet astre au front mobile, en voyageant dans l'air, Obéit à la terre, et commande à la mer, Ramène de Téthys la fièvre régulière, R| balance ses flots sur leur double barrière. Dans un cercle inégal mesurant chaque mois, La Lune autour de nous marche et luit douze fois, Et son pas suit de près les pas de notre année.

Satellite paisible, elle nous fut donnée Pour dissiper des nuits la ténébreuse horreur, Et cette obscurité, mère de la terreur. Tandis que le Soleil, éclairant d'autres mondes, Ne laisse sur ses pas que des ombres profondes»

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