CHANT
0 Phébé, dévoilant ton char silencieux,
Vers les monts opposés lève-toi dans les Gieux ;
Sur le dôme étoile que ton éclat décore,
Le soir, fais luire aux yeux une plus douce aurore ;
Et, remplaçant le jour qui par degrés s'enfuit,
Prends de tes doigts d'argent le sceptre de la nuit :
De tes tendres clartés caresse la nature,
Rends leur émail aux champs, aux arbres leur verdure.
A travers la forêt que ton pâle flambeau
Se glisse, et du feuillage éclairant le rideau,
A l'âme, en ses pensers doucement recueillie,
Révèle le secret de la mélancolie !
Quel demi-jour charmant ! quel calme ! quels effets !
Poursuis, reine des nuits, le cours de tes bieufaits;
Protège de tes feux, et rends à son amante
Le jeune homme égaré sur la vague écumante ;
Au voyageur perdu dans de lointains climats
Prête un rayon ami qui dirige ses pas :
Tandis que le Sommeil, les Songes, le Silence,
Doux et paisible essaim qui dans l'air se balance,
Planent près de ton char et composent ta cour.
Centre de l'univers et monarque du jour, Le Soleil cependant, immense, solitaire, Dans son orbe lointain voit rouler notre Terre. Il échauffe, il nourrit de ses jets éclatants Ces globes, loin de lui, dans le vide flottants,.
LESC1EUX. 15
Et, les animant tous de ses clartés fécondes, De ses rênes de feu guide et retient les mondes. Lui seul, de l'univers supportant le fardeau, Il en est le foyer, et Taxe, et le flambeau ; En tournant sur lui-même il échauffe sa masse, Et dispense ses feux jusqu'aux bords de l'espace; Ardent, inépuisable en sa fécondité, Inébranlable et fixe en sa mobilité.
Soleil ! astre sacré, contemple ton empire ! Tout vit par tes regards, tout brille, tout respire ; Souverain des saisons, le monde est ton palais, Les globes sont ta cour, et le ciel est ton dais. Notre terre à tes yeux sans fin se renouvelle , Et, roulant nos débris sur sa route éternelle, Le Temps emporte tout ; mais il ne t'atteint pas. Les révolutions, longs tourments des États, Ébranlent notre globe et te sont étrangères. Tu n'es jamais troublé du bruit de nos misères ; Et ton front, toujours calme, éclaire les tombeaux Des peuples dont tu vis s'élever les berceaux. Qui pourrait s'égaler à ta vaste puissance ? Ta présence est le jour, la nuit est ton absence, La Nature sans toi c'est l'univers sans Dieu.
Père de la lumière, et des vents et du feu , Renfermant dans les plis de ta robe éclatante Le rubis, rémeraude et l'opale inconstante,
D'une pluie à jets d'or inonde l'univers ,
Et, la décomposant dans le prisme des airs ,
Nuance des saisons la mobile ceinture ;
Suspends au front des bois un réseau de verdure ;
Et, prodiguant partout un luxe de couleurs ,
Dore, argenté, ou rougis le panache des fleurs ;
Donne un habit de neige au lis qui vient d'éclore,
Et l'arc-en-ciel au paon, et la pourpre à l'Aurore;
Et garde pour les Cieux ce pavillon d'azur,
Ce manteau de saphirs, d'où s'échappe un jour pur,
Et que la vaste mer réfléchit dans son onde.
Voilà comme par toi se décore le monde.
Oh ! de quel saint transport mon cœur est agité,
Grand Astre ! Quand tes feux dans l'air ont éclaté,
Soleil ! quelle est ta pompe ! Oui, lorsque ta lumière,
Symbole radieux de la beauté première,
Enflamme les forêts, les monts et les déserts,
Brille, et se multiplie en flottant sur les mers,
Je crois voir de Dieu même, au sein de son ouvrage,
Partout se réfléchir la glorieuse image ;
Et dans l'ombre du soir, ton globe moins ardent
Vient-il à se pencher aux bords de l'occident,
Qu'avec respect encor j'y retrouve l'emblème
Du souverain Moteur, lorsqu'il fixa lui-même
A la création un terme limité,
Et rentra dans la nuit de son éternité!
LESCIEUX. 17
Quelle est, au sein des mers , cette nef égarée Qui vogue aveuglément vers l'onde hyperborée ? Elle est prêle à périr. Astre des matelots , Jupiter ! c'est à toi de leur ouvrir les flots. Sitôt que, profitant des jeux de l'ignorance, Galilée eut enfin conquis pour la science Ce tube merveilleux, fils brillant du hasard : Dans des Cieux inconnus allongeant son regard, 11 vit de Jupiter les lointains satellites, Qui, tous quatre asservis à des marches prescrites, Se couvraient tour à tour d'un voile bienfaiteur. « Ils conduiront, dit-il, le fier navigateur! « Gardes de Jupiter, voilez votre lumière, « Et des nochers ainsi protégez la carrière ! « Pilote ! au front des Cieux lis la route des mers. » Il dit. Dès lors fendant ces orageux déserts, Et Gook et Lapérouse ont pu des mers de glace Affronter sans péril l'éternelle menace; Et dès lors en son cours le commerce agrandi, De l'étoile du Nord aux bornes du Midi Épanchant les tributs de son urne féconde, Courut en fleuve d'or dans les veines du monde.
Mais Saturne exilé sur les confins des Cieux M';ippelle en ces déserts froids et silencieux, Où loin de son berceau va mourir la lumière. C'est là qu'il languirait dans sa lente carrière,
Si, la nuit, l'entourant d'un cortège enflammé,
Sept lunes n'éclairaient ce globe inanimé.
C'est peu : d'un double anneau l'écharpe lumineuse
Rassemblant du Soleil la lueur nébuleuse,
Unit, groupe ces feux et pâles et flottants,
Et les change bientôt en miroirs éclatants ,
D'où Saturne reçoit et la flamme et la vie.
C'est là que l'astronome, en sa course hardie, S'est arrêté longtemps, et que le grand Auteur Dérobait son ouvrage au tube observateur. Mais quel monde nouveau soudain s'offre à ma vue ? Herschel voit, reconnaît l'étoile inattendue, La suit, et, dans les Cieux faisant un nouveau pas, D'Uranie étonnée agrandit le compas ; Et franchit le premier cet espace nocturne, Borne de notre monde, et trône de Saturne. Saturne rapproché ne finit plus le Ciel.
Si le fameux Génois, dans son vol immortel, Retrouvant cette terre au bout des mers cachée, Et des trois parts du globe autrefois détachée, Conquit, un monde entier pour des maîtres ingrats, Le nom d'Herschel un jour ne lui cédera pas. Du moins il a nommé sa planète nouvelle. Astre que depuis peu l'art savant nous révèle, Herschel ! nouveau rival de Mars et de Yénus , 0 toi qui si longtemps des astres inconnus
Avais grossi la foule innombrable, éloignée, Au vaste Olympe enfin ta place est assignée : Astre légitimé, je te vois dans les Cieux Inscrire un nom mortel sur la liste des Dieux.
Cependant au milieu de ce domaine immense Le Soleil contient tout du poids de sa puissance. Sur ces mondes soumis il verse sa clarté ; • Et, monarque certain de leur fidélité, Veille du haut des Cieux sur tous ses satellites, Et sait les arrêter dans de justes limites.
Mais quel œil vous suivra, mondes désordonnés, Astres aux longs cheveux, de flammes couronnés, Fiers vassaux du Soleil, vous dont le cours rebelle Brave de votre roi la puissance éternelle ! Tantôt du Dieu du jour vous affrontez les feux; Tantôt, loin des splendeurs de son front lumineux, Vous allez, affranchis de sa vaste puissance, Durant trois fois cent ans oublier sa présence ; Mais, certain de ses lois, jusqu'aux confins des Cieux, Le Soleil, étendant ses bras victorieux, Vous atteint, vous arrête aux limites des mondes, Et borne à votre insu vos courses vagabondes. Ainsi de ces grands corps il presse le retour, De peur que , désertant et son trône et sa cour, Ils n'aillent , engagés dans d'immenses voyages, Près des autres Soleils égarer leurs hommages.
Alors on voit briller ces globes passagers, Des frayeurs du vulgaire éternels messagers. On craint que le grand Être, ô comble de l'outrage ! A des maux imprévus n'ait soumis son ouvrage, Et que les éléments ne rompent les accords Des éternelles lois qui gouvernent les corps, Et que le viçux Chaos ne réclame les mondes. Peuples ! rassurez-vous : ces masses infécondes, Dont vous avez tant craint le retour menaçant, Ranimeront un jour le Soleil vieillissant. Ainsi l'a dit Newton, et j'en crois son génie. Si je pouvais suffire à ma coursé infinie, Je peindrais le Soleil par sa sœur éclipsé ; Et, dans l'ombre terrestre à son tour effacé, L'Astre argenté des nuits, qui, voilant son visage, Épouvante le peuple en instruisant le sage. Tantôt je ferais voir ces astres défaillants , Obscurcis tout entiers par des crêpes sanglants, Et comme un spectre immense égarés dans le vide ; Tantôt demi-couverts d'une écharpe livide, Et conservant encor sur leur front attristé, A travers leur pâleur, un reste de beauté ; Tels que Millon nous peint son Archange rebelle, Gardant, sous les débris de sa forme immortelle, Dont les feux du tonnerre ont flétri la splendeur, Quelques traits effacés d'une antique grandeur.
Mais, dans le vaste champ où ma muse est perdue, Tant d'objets à la fois se pressent sous ma vue, Qu'il faut les effleurer sans les approfondir.
Amants du vrai savoir, hâtez-vous d'applaudir ! Dans son temple fameux un grand plan se prépare. L'œil ardent du génie à la nature avare Veut dérober encore un secret ignoré.
Partez, mortels savants, cortège révéré, Partez : vous, Maupertuis, dirigez votre course Aux lieux toujours glacés où luit le char de l'Ourse ; Et vous, La Condamine, allez de l'équateur, Sous les yeux du Soleil, mesurer la hauteur. Mais c'en est fait ; la Terre a trahi sa figure, Et le voile jaloux qui couvrait la nature Sur le pôle aplati par eux est déchiré. Sous leur savant compas le globe mesuré Est un trophée immense, où leur gloire tracée Par le ciseau du Temps ne peut être effacée.
Français ! ne dites plus qu'Atlas n'a point encor Consacré vos travaux dans ses registres d'or. Le monde mesuré n'estril pas votre ouvrage ? A vos brillants efforts l'Europe rend hommage, Et Newton parmi nous trouve enfin des rivaux. Mais c'est à toi Bailli de peindre ces travaux, A toi dont le crayon élégamment fidèle Des écrivains fameux rappelait le modèle.
Rapide historien, tu traças ces portraits
Dont à peine le vers peut ébaucher les traits :
Tu sus de la science embellir les annales.
Heureux si les grandeurs, à ton repos fatales,
N'avaient troublé jamais tes sages voluptés,
Ni plié ton génie au joug des dignités !
Crains de t'environner de leur pompe étrangère !
Mais que dis-je ? ô regrets ! ô faveur passagère !
La haine des bourreaux t'a promis au cercueil ;
Tu tombes sous la hache, et les arts sont en deuil.
Ah! dans ces jours de sang, où la France éplorée
Par d'obscurs décemvirs gémissait déchirée,
La gloire en vain voulut, dans ces affreux moments,
De ses rayons sacrés protéger ses amants ;
La gloire était un crime, et l'éclat du génie
Alarmait des bourreaux la sombre tyrannie.
Mais le trépas te venge, et la patrie en pleurs
Vient t'offrir, ô Bailli, le tribut de douleurs
Que de ses soins pieux ton nom a droit d'attendre.
Ton avenir commence, et, ranimant ta cendre,
Le jour consolateur de l'immortalité
Comme un astre éclatant sur toi s'est arrêté.
D'une si grande perte Uranie accablée , Rejetant de son front la couronne étoilée, De son historien pleure encor le trépas, Et déjà la science a fait de nouveaux pas.
Les Cieux, qui chaque jour manifestent leur gloire, Demanderont bientôt une nouvelle histoire. Ils s'accroissent sans fin. L'audacieux Herschel Parcourt sans se lasser l'immensité du Ciel. Déjà même à sa voix les prêtres d'Uranie S'éveillent dans Palerme et dans la Germanie : Ils ont vu devant eux tant d'astres se presser, Que tout l'effort humain ne peut les embrasser.
Oui, quand je m'armerais des ailes de l'Aurore, Pour compter les soleils dont le Ciel se décore ; Quand, de l'immensité sondant les profondeurs, Ma pensée unirait les nombres aux grandeurs ; Dans ces gouffres sacrés égarant mon audace, Quand j'userais le temps à mesurer l'espace , Je verrais s'écouler les siècles réunis, Et, pressé, sans espoir, entre deux infinis, Je me serais toujours écarté de moi-même, Sans jamais m'approcher de ce vaste problème.
Et pourtant, à la fois tremblant et glorieux, Le fils de la poussière ose monter aux Cieux ! J'y monte; je parcours cette échelle enflammée , De mondes, de soleils, de comètes semée ; Je ne vois plus la terre, et l'astre de la nuit Bien loin de mes regards lui-même échappe et fuit. De Saturne déjà j'ai passé la frontière. Je touche au grand rideau d'azur et de lumière;
Je l'ai franchi : j'arrive à ces lieux reculés ,
Empires lumineux, domaines étoiles,
Où, plongeant ses regards dans l'immense étendue,
Et d'un hardi cristal armant sa frêle vue,
Sur le front des Soleils l'astronome orgueilleux
Promène avec fierté son tube merveilleux.
J'erre de Ciel en Ciel, de planète en planète,
Je m'élève, je suis le vol de la Comète.
Et j'arrive avec elle à ces globes ardents ,
Astres illimités , Soleils indépendants ,
Fleuves de feu , par qui tout vit et tout respire ,
Ames des univers , qui forment leur empire.
Dans ces Cieux plus lointains, où des mondes plongés
N'achèvent qu'en mille ans leurs orbes prolongés.
Quel est ce pavillon, ce dôme magnifique?
De ton palais , grand Dieu , serait-ce le portique ?
Qu'ai-je dit? Ah! combien je rampe loin de toi!
Plus j'avance vers lui... plus il fuit loin de moi.
0 Terre , où je suis né , Terre , où sont tes rivages ? Soleil ! qu'il est étroit le cercle où tu voyages ! Sur des Cieux infinis, des Cieux multipliés, Comme des points brillants s'amassent sous mes pies. Et toutefois des Cieux le Monarque invisible, Reculé dans lui-même , heureux , inaccessible , Près de nous , loin de nous , nœud des mondes divers , Tourment de notre esprit, raison de l'univers,
S'étend, et règne encor par delà cet espace, Où finissent les Cieux , et que lui seul embrasse.
Tandis que les humains, dans leurs grossiers portraits, De la Divinité déshonorent les traits, Rempli d'une modeste et tranquille assurance, L'homme au cœur simple et vrai vers l'Éternel s'avance. « Dieu puissant ! sers de guide au mortel passager, « Qui , jeté dans un coin de ce globe étranger, « Pour en trouver l'auteur vient consulter l'ouvrage. « Que les Cieux , à ta voix , me montrent ton image : « Dans leurs miroirs brillants je cherche à démêler « Tes traits , qu'à l'oeil mortel je voudrais révéler. « Mais le monde à mes yeux est comme un voile immense « Qui découvre à la fois et cache ta présence. « Dans ce voile , tendu sur ton immensité , « Quel céleste rayon répandra la clarté? « Quels rapports lumineux éclairciront ces ombres? « Mortels ! consolez-vous. Ces rapports sont les nombres, « Les nombres , nœud sublime , anneau mystérieux « De cette chaîne d'or qui joint la terre aux Cieux. « Ta main laissa tomber cette brillante échelle « Lorsque, évoquant enfin ta parole immortelle, « Tu sortis de toi-même et de l'éternité , ■ Et qu'ouvrant les secrets d'un plan illimité, « Dans tes balances d'or j et sous tes mains fécondes , « Tu pesas le Soleil , et l'atome et les mondes.
u Et lorsque , ayant brisé le trône du Chaos ,
« Tu rentras dans toi-même au sein de ton repos ,
« Tu ne retiras point cette échelle des nombres.
« Ce fut par là que l'Homme, ouvrant ses voiles sombres,
« A pu quitter son globe , et monter dans les Cieux ;
« C'est par là qu'il a su, d'un vol audacieux,
« Voyageur éclairé, toujours sûr de sa route,
« Soumettre à son compas , sur la céleste voûte ,
« Les mouvements, les poids des globes éclatants,
« Et le double infini de l'espace et du temps.
« Soudain, ô Jéhova! ton sanctuaire s'ouvre,
«■ De ta triple unité le secret se découvre ;
« Et, m'élançant du sein de l'étroite prison
« Qui de mes yeux captifs resserrait l'horizon ,
« Éternel Géomètre ! Architecte suprême !
« Je te vois sous un nom digne enfin de toi-même. »