SUR LE LIVRE DE LA CHASSE DU FEU ROY CHARLES IX
Recueilly et ramassé par la diligence de M. de VUleroy(i).
Soit que ce livre icy ne vive qu'un printemps, Soit qu'il force la Parque et vive plus long temps , Par maint siècle endurcy contre la faux dentée Des ans , dont toute chose à la fin est domtée, Jamais on ne pourroit ^sans jetter larmes d'œil) Le lire en le voyant ainsi vestu de dueil, Non comme un orphelin qui a perdu son père, Mais comme un avorton , à qui la main contraire De Lucine a tranché le fil , sans avoir sçeu
I . Cet ouvrage , qui n'a jamais été achevé , ne fut pas imprimé du vivant de Ronsard. Il a été publié sous ce titre : La Chasse royale , composée par le Roy Charles IX et dédiée au Roy très-chrestien de France et de Navarre Louys XIII, tiès-utile aux curieux et amateurs de chasse. Paris, Nicolas Rousset et Ger^•ais Alliot, au Palais, 1625 (in-12 de 138 pages, plus 4 ff. préliminaires).
Deux nouvelles éditions en ont été données en 1857 : l'une reproduisant la première (Paris , madame veuve Huzard , in-12); l'autre, annotée par M. Chevreul 'Paris, Potier, Aubry et Techener, in-12 de xl et 95 pages).
Cette dernière seule contient les vers du poète. C'est un charmant volume , fait avec le plus grand soin.
254 Elégie
Ny cognoistre ny voir celuy qui l'a conçeu.
Tel enfant et ce livre ont pareille naissance, Qui n'eurent de leur père oncques la cognoissance ; Toutefois un chacun, en contemplant le traict De son corps imparfaict, voit bien qu'il est extraict De royale lignée et de haut parentage , Rapportant de sa race au front le tesmoignage.
Or son père ne fut de ceux qui par les champs Renversent les sillons de leurs coutres tranchans, Ny de ceux qui , gardans la troupe camusette Des brebis , ont es mains la fluste et la houlette ; Mais seigneur des François, en vertus nompareil, En la terre aussi grand qu'au Ciel est le soleil, Qui, pour n'empoisonner les ans de sa jeunesse D'amours ny de festins, de jeux ny de paresse, Et pour tromper l'ennuy des civiles fureurs. Aima chiens et chevaux , cognoisseurs et coureurs , Et de meute et d'abois par brusque violence , Des forests et des cerfs réveiller le silence.
Il se fit si pratique en l'art de bien chasser, Qu'aux heures de loisir il en voulut tracer Le projet de ce livre , aimant la renommée Qui s'acquiert par la plume et par l'encre animée. Mieux que le vain honneur de bastir des chasteaux Qui tombent à la fin morceaux dessus morceaux; Car le temps, qui renverse et sceptres et empires. Egalement abat et marbres et porphyres (a).
Mais la jalouse mort, despite d'un tel faict, Ne luy permit de voir son ouvrage parfaict. Ainsi par la tempeste à terre on voit fîestrie La rose Adonienne avant qu'estre fleurie.
O Charles, dont le front est vestu de laurier. Tu te peux bien vanter que tu es le premier
a. Var. :
Ouvrage de sablon, de chaux et de marteaux, Qui tombent pièce à pièce, et leurs testes superbes Se couvrent en cent ans de lambrunsches et d'herbes.
Elégie. 255
Des monarques françois qui , rompant la coustume Des princes, t'es acquis louange par la plume, Allongeant au tombeau d'un renom esclaircy Les ans victorieux de ton âge accourcy.
Ta peine toutesfois par ton livre semée Se fust en l'air perdue, ainsi qu'une fumée, Si le tien Villeroy, des muses le suoport, N'eust arraché ton fils des griffes de la mort, Et ravy de ta cendre. Ainsi la main fidèle De Silène sauva du ventre de Semele Bacchus, germe imparfaict, par le foudre avorte. Et, si le sentiment là bas ne t'est osté, Aggravé du sommeil et de la tombe vaine, Tu le remerdras d'une si docte peine, Qui a fait, comme Hercule en forçant le trespas , Que , toy mort , ton labeur au monde ne meurt pas , Monstrant par tel exemple aux nations de France Que jamais la vertu ne meurt sans recompense {a).