Henry II
Le Bocage royal. 285
A LUY-MESME
A vous, race de Rois, prince de tant de princes, Qui tenez dessous vous deux si grandes provinces, Qui par toute l'Europe esclairez tout ainsi Qu'un beau soleil d'esté de fiâmes esclairci, Que l'estranger admire et le sujet honore, Et dont la majesté nostre siècle redore;
A vous, qui avez tout, je ne sçaurois donner Présent, tant soit-il grand, qui vous puisse estrener. La terre est presque vostre, etdans le ciel vous mettre (Je ne suis pas un Dieu), je ne puis le promettre, C'est à faire au flateur; je vous puis mon mestier Promettre seulement , de l'encre et du papier.
Je ne suis courtizan ny vendeur de fumées , Je n'ay d'ambition les veines allumées, Je ne sçaurois mentir, je ne puis embrasser Genoux, ny baiser mains, ny suivre, ny presser, Adorer, bonneter, je suis trop fantastique; Mon humeur d'escolier, ma liberté rustique, Me devroit excuser, si la simplicité Trouvoit aujourd'hui place entre la vanité.
C'est à vous, mon grand prince, à supporter ma faute Et me louer d'avoir l'ame suberbe et haute, Et l'esprit non servil , comme ayant de Henry, De Charles, de François, trente ans esté nourry.
Un gentil chevalier qui aime de nature A nourrir les harats, s'il treuve d'avanture Un coursier généreux, qui', courant des premiers , Couronne son seigneur ae palme et de lauriers, Et, couvert de sueur, d'escume et de poussière, Rapporte à la maison le prix de la carrière ; Quand ses membres sont froids, débiles et perclus , Que vieillesse l'assaut, que , vieil , il ne court plus ,
284 Le Bocage royal.
N'ayant rien du passé que la monstre honorable, Son bon maistre le loge au plus haut de l'estable , Luy donne avoine et foin, soigneux de le penser, Et d'avoir bien servy le fait recompenser, L'appelle par son nom, et si quelqu'un arrive, Dit : « Voyez ce cheval qui d'haleine poussive Et d'ahan maintenant bat ses flancs à l'entour : J'estois monté dessus au camp de Montcontour; Je l'avois à Jarnac; mais tout en fin se change, » Et lors le vieil coursier, qui entend sa louange, Hennissant et frappant la terre, se sou-rit. Et benist son seigneur qui si bien le nourrit.
Vous aurez envers moy (s'il vous plaist)tel courage, Sinon à vous le blasme , et à moy le dommage. Je rêve! vostre main me doit faire sentir Qu'au service des rois n'a point de repentir(j).
Mais je suis importun: la personne importune Ne rencontre jamais une bonne fortune; Laissons faire au Destin qui nous donne la loy : Le Destin de grand duc(') vous a fait un grand r oy ; Puis il ne faut jamais ou parler à son maistre. Ou il faut de doux mots les aureilles luy paistre.
Sire , voici le mois où le peuple romain, Qui tenoit tout le monde enclos dedans la main, Donnoit aux serviteurs, par manière de rire. Congé de raconter (2) tout ce qu'ils vouloient dire. Donnez-moy (s'il vous plaist) un semblable congé , J'ay la langue de rongne et le palais mangé; Il faut que je les frotte ou il faut que je meure, Tant le mal grateleux me démange à tout' heure. Puis voicy le printemps où se purge un chacun ,
a. Var. :
Que la maison des rois ne loge un repentir.