‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 2)Chapitre 132 sur 164 · Il estoit duc d'Anjou · texte numérisé non relu

Il estoit duc d'Anjou

2. Dans une feste qu'on nommoit les Saturnales, les maistres faisoient les valets , et les valets les maîtres.

Le Bocage royal. 285

II faut que mon humeur se purge sur quelqu'un;

Maisjenepuissansvous; sans vostre faveur, sire (a),

Je n ose envenimer ma langue à la satyre.

Si est-ce que la rage et l'ulcère chancreux

Me tient de composer; le mal est dangereux

Qui desplaist à chacun; mais si je vous puis plaire,

Il me plaist, vous plaisant, d'escrire et de déplaire.

Qui, bons Dieux! n'escriroit voyant ce temps icy? Quand Apollon n'auroit mes chansons en soucy, Quand ma langue seroit de nature muette, Encores par despit je deviendrois poète.

C'est trop chanté d'amour et en trop de façon : La France necognoist que ce mauvais garçon. Que ses traits, que ses feux ; il faut qu'une autre voye Par sentiers incognus sur Parnasse m'envoye, Pour me serrer le front d'un laurier attaché, D'autre main que la mienne encores non touché.

Après que vostre esprit et vos mains diligentes Seront lasses du faix des affaires urgentes. Aux heures de plaisir vous pourrez vostre esprit Esbatre quelquefois en lisant mon escrit.

S'il y a quelque brave ou mutin qui se fasche , Et qui entre ses dens des menaces remasche. Pour se voir ou de biens ou de faveur desdit ; Si un plus qu'il ne doit veut monter en crédit; Si quelqu'un en faveur de sa faveur abuse. S'il fait le courtisan et s'arme d'une ruse; Si quelque viloteur aux princes devisant Contrefait le boufon, le fat ou le plaisant; Si nos prélats de Cour ne vont à leurs églises; Si quelque trafiqueur, qui vit de marchandises, Veut gouverner l'Estat, faisant de l'entendu; Si quelqu'un vient crier qu'il a tout despendu

a. Var. :

La bile abonde en moy , voicy le renouveau,

Il faut contre quelqu'un descharger mon cerveau.

Fuyez j meschans , fuyez; mais sans vostre ayde, sire.

286 Le Bocage royal.

En Pologne, et qu'il brave enflé d'un tel voyage, Et pour le sien accroistre à tous face dommage; Si plus quelque valet de quelque bas mestier Veut par force acquérir tous les biens d'un quartier; Si plus nos vieux corbeaux gourmandent vos finances, Si plus on se destruit d'habits et de despences, Et si quelque affamé nouvellement venu Veut manger en un jour tout vostre revenu , Qu'il craigne ma fureur ; d'une encre la plus noire Je luy veux engraver les faits de son histoire D'un long trait sur le front , puis aille où il pourra , Tousjours entre les yeux ce trait luy demourra.

Je feray comme un ours que le peuple aiguillonne, Qui renverse la tourbe et mord toute personne, De grand ny de petit ne me donnant souci , Si l'œuvre vous agrée, et qu'il vous plaise ainsi. J'ay trop long temps suivi le mestier héroïque. Lyrique , elegiaq' : je seray satyrique , Disoy-je à vostre frère, à Charles mon seigneur, Charles qui fut mon tout, mon bien et mon honneur.

Ce bon prince en m'oyant se prenoit à sourire. Me prioit , m'enhortoit, me commandoit d'escrire, D'estre tout satyrique instamment me pressoit. Lors, tout enflé d'espoir dont le vent me paissoit, Armé de sa faveur, je promeitois de l'estre ; Cependant j'ay perdu ma satyre et mon maistre. Adieu Charles, adieu, sommeilles en repos; Cependant que tu dors je suivray mon propos!

Il n'y a ny rheubarbe , agaric ny racine. Qui puisse mieux purger la malade poitrine De quelque patient fiévreux ou furieux.

Que fait une satyre un cerveau vicieux , Pourveu qu'on la destrempe à la mode d'Horace, Et non de Juvenal, qui trop aigrement passe; îl faut la préparer si douce et si à point , Qu'à l'heure qu'on i'avalle on ne la sente point, Et que le mocqueur soit à mocquer si adestre. Que le mocqué s'en rie , et ne pense pas l'estre.

Le Bocage royal. 287

0 prince mon support, heureux et malheureux ! Heureux d'avoir l'esprit si vif et généreux, Et malheureux d'avoir dès la première entrée Vostre France rebelle en armes rencontrée , D'ouïr de tous costez resonner le harnois. Violer la justice etmespriser les lois, Et presque tout l'Estat tomber à la renverse Par une destinée à la France perverse.

Recevez, s'il vous plaist, d'un visage serain Et d'un front déridé mon escrit, que la main Des Muses a dicté ceste nouvelle année , Pour en vous estrenant voir leur troupe estrenée.

Ne les mesprisez pas, bien que soyez issu D'une race et d'un sang de tant de rois conceu , Et ne fermez aux vers l'aureille inexorable : Minerve autant que Mars vous rendra vénérable. - Homme , ne pensez estre heureusement parfait ; De mesme peau que nous nature vous a fait. Dieu tout seul est heureux; nostre nature humaine Misère sur misère en naissant nous ameine, Et ne faut s'esbahir si nous avons icy Pour partage éternel la peine et le soucy.

On dit que Promethée en pestrissant l'argile Dont il fit des humains l'essence trop fragile , Pour donner origine à nos premiers malheurs, En lieu d'eau la trempa de sueurs et de pleurs ; Car plus l'homme est heureux , plus fortune l'espie; A telle qualité nous traisnons nostre vie. Mais c'est trop babillé , il se faut dépescher : Souvent en voulant plaire on ne fait que fascher.

Quand Hercule ou Atlas ont chargé sur l'eschine De ce grand univers la pesante machine, Que de col et de teste et de bras bien nerveux Se bandent sous le faix, qui tomberoit sans eux; Si quelque fascheux sot arrivoit d'aventure Qui vint les amuser d'une longue escriture , Ou d'un maigre discours, soit en prose ou en vers , Offenseroit-il pas contre tout l'univers.?

288 Le Bocage royal.

Malin, j'offenserois contre toute la France, Dont vous portez le faix dès vostre jeune enfance, S'importun, j'amusois vostre divin esprit (Aux affaires bandé) par un fascheux escrit.

Dieu ne demande pas (car Dieu rien ne demande) Qu'on charge ses autels d'une pesante offrande; Il n'aime que le cœur, il regarde au vouloir, La seule volonté l'offrande fait valoir. Ainsi suyvant de Dieu la divine nature. Vous prendrez mon vouloir, et non mon escriture.

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