‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 2)Chapitre 133 sur 164 · SONGE · texte numérisé non relu

SONGE

A LUY-MESME

NOS pères abusez pensoient que le songer Du matin n'estoit point ny faux ny mensonger. Au contraire, mon roy, je pense que tous songes Sans rien signifier ne sont que des mensonges. Et que Dieu ne voudroit (Dieu qui ne peut tromper) De lantosmes confus nostre ame enveloper, S'apparoissant à nous, quand le sommeil commande Au corps ensevely de vin et de viande, Mais plustost en plein jour, alors qu'il est permis De veiller et d'avoir les sens non endormis, Et savoir discerner si l'image légère Qui pousse nostre esprit est fausse ou mensongère. Or sans tant discourir je vous diray le fait : L'ouvrage commencé s'en va demy parfait.

Je songeoy l'autre nuict que peu devant l'aurore. Quand du soleil naissant les chevaux sont encore En la mer, et leurs crins s'espandent par les cieux, Qu'un buisson espineux se monstroit à nos yeux, De ronces remparé, fortifié d'eau vive.

Le Bocage royal. 289

Et d'un large fossé , dont la glissante rive

Me monstroit que du bas jusqu'au plus haut du bord

Le passage estoit clos, tant le parc estoit fort.

Dedans faisoit sa bauge une beste sauvage, Qui jamais autre part ne cherchoit son gaignage, S'aviandant de glands qui secs se desroboient Des chesnes en autonne et à terre tomboient. Les voisins du pays l'appelloient la merveille; Sa gueulle estoit dentée", effroyable l'aureille, Ventre large et pansu, la peau rude au toucher, Et son front se dressoit en pointe de clocher. Il n'y avoit seigneur, marchant ny gentilhomme Qui n'eust couru la beste, ainsi qu'on faict à Romme Le bufle par la ville, alors que les Romains De traicts jettez sur lui se desarment les mains.

Transporté d'une forte et chaude frenaisie. Après tant de coureurs il me print fantaisie De les devancer tous, et, comme bon veneur. Faire bien mon enceinte et en avoir l'honneur.

Cela ne m'effroya ny ne pallit m.a face , Voyant de mes voisins les chiens morts sur la place, Et les autres blessez au logis revenir, Mais plustost irrita mon courroux à tenir Fort contre le sanglier, suivant mon entreprise, Ou mourir au combat, ou voir la beste prise.

Je descouplay mes chiens, et for-huant après, Les nommant par leurs noms, il n'y eut ny forets, Montagnes, ny chemins, ny lande inhabitée, Qui ne fissent un bruit sous ma chasse ameutée.

Errant egratigné de ronces par les bois, Tantosl d'un tram de trompe, et tantost de la voix, Je leur donnoy courage et leur monstroy la voye ; Mais, couars, sans la mordre ils aboyoient la proye A gueule ouverte, ainsi que de nuict en rêvant, Leurs dents mordent en vain les ombres et le vent.

Je fy sonner pour chiens; la trompe les assemble; Coulpables de leur faute, ils se rendent ensemble Tous craintifs à mes pieds d'un visage abaissé, Ronsard. — III. 19

290 Le Bocage royal.

Puis comme des poltrons ainsi je les tancé :

« Chiens indignes de suivre une beste à la trace , Chiens gris, qui démentez vostre première race, Dont le bon Sainct Hubert par les forests cherchait Les sangliers, et leur hure à son huis attachoit; Rendez-moy maintenant, rendez la recompense Du soin que j'ay de vous, n'espargnant la despense Ny le bon traictement pour vous faire nourrir, A fin de surpasser les autres à courir!

« Ains que le soleil plonge et nous cache sa teste, Retournez au logis braves de la conqueste , Le mufFe ensanglanté, le corps navré de coups, Ou vous serez ce soir le carnage des loups ! »

Ainsi les menaçant, monstrerent au visage, Abboyant contre l'air, d'avoir meilleur courage.

Au plus fort du taillis un gros hallier estoit, Oîi pour bien se bauger le sanglier se mettoit, Hallier que le soleil de ses rayons ne perse , Tant rameaux sur rameaux d'une obscure traverse Ensemble entrelacez le haut s'espeississoit. Et le bas plein d'effroy d'ombres se noircissoit. Au milieu croupissoit une mare fangeuse; Là souloit à midi ceste beste outrageuse Fouiller, et tout son corps de bourbe revestir.

Là je pousse mes chiens pour la faire sortir; Là, l'espieu dans la main, courageux, je devance Ma chasse de vingt pas , je la tance et retance , Je la presse et la hue allant tout à l'entour, Mais en vain; car plutost je vy faillir le jour. Qu'elle osast approcher du monstre pour le mordre. Au contraire, il s'élance et les mit en desordre. Massacrant la moitié, puis en les secouant Du groin les enlevoit, et s'en alloit jouant. Trois fois, recreu d'ahan, je m'estends sur la place, Trois fois, reprenant cœur, mes armes et l'audace (<7),

a. Var. :

Et morts les estendoit sur le dos la plaine. Trois fois recreu d'ahan, trois fois je prins haleine.

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Je retourne au combat, de fureur transporté

Qu'un sanglier sur mes chiens eust l'honneur emporté.

Il estoit déjà nuict, et la lune première Doroit le haut des bois d'une blonde lumière, Quand, regardant son arc nouvellement plié D'une corne voûtée, ainsi je la prié :

ce Lune , l'œil de la nuict, qui reluis à trois faces, Déesse des veneurs, des chemins et des chasses, Tu as courbé trois fois tes voûtes en un rond, Et trois fois replanté tes cornes à ton front , Depuis le jour qu'errant par ces bois je m'amuse A suyvre pour néant une beste qui ruse. Guide ma main, déesse, et m'enseigne le lieu D'où je pourray sanglant retirer mon espieu, Et fais par ta faveur que mon souhait advienne, O des astres l'honneur, vierge Latonienne ! »

Comme ainsi je prioy, la lune m'entendit , Qui soudain de son ciel en terre descendit; Puis, despouillant son front et sa corne argentine, Prist la forme et l'habit d'une mienne voisine, Qu'on disoit toete nuict parler aux animaux, Et par charmes tirer les esprits des tombeaux. Ensorceler les bleds, et faire à contre-course Les ruisseaux esbahys retourner à leur source.

En me hurtant du coude ainsi me vint tanser : « Ah ! malheureux veneur, tu es sot de penser Qu'un monstre si cruel soit né de la nature Des autres animaux. Quitte ton aventure , Et cherche autre party . ou bien sois diligent A trouver un limier et des chiens tout d'argent : La beste ne se prend sinon en telle sorte. »

A tant s'évanouit ; l'air venteux qui l'emporte Fist un bruist par la nuict, et tout soudain la peur, Escoutant tel propos, me vint glacer le cœur.

Comme je m'estonnoy de sa response obscure, Je vous vy, ce me semble, en une clairté pure Reluire autour de moy, mesme front . m.esmes yeux Que vous avez alors qu'entre les der.ii-dieux

De vostre sainct conseil administrez justice. Honorant la vertu etchastiant le vice.

Puis me distes ainsi : « Quel sort te menaçant Te tient si tard au bois à l'ombre du croissant, Quand les hommes lassez et cjuand toute autre chose, Oubliant le travail , en son lict se repose? Conte-moy ton meschef : c'est le fait d'un bon roy D'aider à son sujet en peine comme toy. »

a O prince, mais ô Dieu, dont la céleste face Ne s'apparust jamais à nostre humaine race Sinon pour faire bien, s'il vous plaist me prester Vostre aureille, en deux mots je vous le veux conter.

«Six mois sont ja passez que, suant sous la peine, Je pourchasse un sanglier d'une espérance vaine. Une vieille m'a dit que je sois diligent De trouver un limier et des chiens tout d'argent , Si je veux telle beste en mes toiles surprendre , Qu'autrement je m'abuse , et ne faut m'y attendre.

« Je suis tout esbahy des propos qu'elle dit , A qui la raison mesme et le sens contredit ; Car jamais chiens d'argent ne furent en nature : C'est tout ce que peut feindre une vaine peinture. »

Vous respondites lors : « Dieu n'est jamais l'appuy D'un cœur qui se defie et ne s'asseure en luy. Les princes et les dieux ont pouvoir de tout faire. Hérétique est celuy qui pense le contraire. Recouple-moy tes chiens , je te puis asseurer Que tu verras bien tost ce miracle avérer. »

En me disant tels mots, d'une blanche houssine Que vous aviez es mains, vous frappastes l'eschine De mes chiens par trois fois, et soudain, sans bouger D'une place, en argent je les vy tous changer. Leur voix estoit d'argent, leurs mufles et leur veue , Les aureilles , le front, les pattes et la queue , Et n'avez trésorier, tant soit ferme et constant, Qui ne les eust bien pris pour bon argent contant.

O prince, si Cerès, si Mars et si Neptune Me commandoient tous trois, contre la loy commune,

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L'un de faire par l'air des navires marcher, L'autre d'ensemencer la poincte d'un rocher, Et l'autre sans soudars donner une bataille. Je leur obeirois ; il ne faut que l'homme aille Contre la deité , et ne faut point avoir De doute que les dieux nous vueillent décevoir.

Je m'en vay rechasser dessous vostre parole , Qui jamais sans effect par le vent ne s'en-vole , Et sous vostre promesse, en laquelle douter Ce seroit hors du ciel les dieux vouloir oster. Donques souvenez-vous, si la beste me donte , Qu'à vous seul , non à moy, sera toute la honte. Vous estes le motif, )e ne suis seulement Que l'organe qui sert à vostre mandement.

Aussi, si je la prens, tout au plus haut du faiste De vos portaux sacrez j'en appendray la teste , Pour donner un exemple à vos peuples françois De ne douter jamais d'obéir à leurs rois. Puis j'escriray dessous : ce Je, celuy qui les songes Naguières n'estimois que fables ou mensonges, Je les croy maintenant: tant vaut la vérité D'un miracle en moy fait par une deité! »

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