A la façon des poètes grecs II prend licts pour femmes
296 Le Bocage royal.
De la mort en ses murs, et les feux indontez, Riblanl par les maisons, voler de tous costez.
Enfin sur la minuict en la place s'assemblent , Où de mille conseils les deux meilleurs leur semblent De prier l'ennemy, et d'un soin diligent Apporter la rançon et fléchir par argent (Poison des cœurs humains} l'arrogance barbare, Qui de son naturel est tirante et avare.
Le sauf-conduit venu, ayans les pleurs à l'œil, Et tristement vestus de noirs habits de dueil, Au premier poinct du jour sortirent de la porte.
Mercure alloit devant qui leur servoit d'escorte, D'un air envelopé ; à la fm parvenus En ton ost, et voyant tes hommes incognus. Haranguèrent ainsi d'une douce prière , Pour amollir les cœurs de ta troupe guerrière , Qui, brave en son harnois , donnoit d'une autre part Asseurance aux prians d'un paisible regard.
« Peuples enfans de Mars, héritiers de la guerre. Qui courez nostre Asie, ainsi que le tonnerre Court grondant parmy l'air, et à vos dieux Gaulois Appendez pour trofée et nous et nos harnois; Ne vueillez point souiller, magnanimes gens d'armes, Vos honneurs illustrez par la splendeur des armes Au sang vil et couard de nos femmes, qui n'ont Ny corselets au dos, ny morions au front Pour revancher leur peau, de nature amusées A filer leur quenouille et tourner leurs fusées; Ou bien si,mesprisant les Dieux et les humains, Vivez ainsi que loups du meurtre de vos mains. Tournez le fer trenchant en nos masles poitrines, Et, courtois, pardonnez aux âmes féminines; Ou si vous craignez Dieu protecteur de la loy, Et la fortune humaine, inconstante et sans foy, (Croyant que vos voisins peuvent ravir les vostres Ainsi qu'en ce pays vous ravissez les nostres, Vous contre-injuriant de pareille façon) Rendez-les, s'il vous plait, et prenez leur rançon,
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Afin que désormais, exemptes du servage, Libres en nos maisons, facent nostre mesnage , Et sans plus en vostre ost engager leurs beaux ans (a) Aillent faire nos lits (i) et traiter nos enfans. »
Ils parlèrent ainsi; tes guerriers de leur testes Firent signe aux prians d'accorder leurs requestes. Il n'est rien qui tant l'homme ameine à la raison Que l'art persuasif d'une douce oraison.
Les unes par argent retournèrent troquées; Les autres, qui s'estoient déjà domestiquées En l'amour des Gaulois , les pensant plus gaillars Aux combats amoureux que leurs maris vieillars, S'arrestèrent au camp, mesprisant leurs pénates, Licts, enfans et maris, pour suivre les Gâlates. Ma femme fut ravie; ambassadeur alors, J'estois loin du pais , pour rompre les effors Et l'instante fureur d'un martial orage Qui déjà conjuroit contre nostre rivage.
Si tost qu'à mon retour l'histoire j'entendi , Le sang gela mon cœur, dè'crainte refroidi ; La honte et le despit me fermèrent la bouche , A terre renversé comme une froide souche. Pleurant ma chère espouse, et n'ayant pour confort Remède en mon malheur que l'espoir de la mort. En tous lieux que j'allois où je l'avois cognue , Soit veillante ou dormante, ou soit en robbe, ou nue, Au jardin, en la chambre, au cabinet segret, Tout le cœur me crevoit de deuil et de regret. D'un pied mal asseuré mille fois en une heure Je changeois de logis, de place et de demeure; Mais en vain , car tous lieux me sembloient odieux , Et toujours sa beauté venoit devant mes yeux.
a. Var. :
Et sans plus asservir le reste de leurs ans,
I Ainsi parle Agamemnon dans Homère, quand il ne veut pas rendre la fille du prestre Chryses.
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En songe toute nuit me revenoit ma femme, Et tout cela de doux qui nous chatouille l'ame, Et dont le souvenir est plaisant au penser, Qu'amour me fait au cœur cent fois le jour passer ; La face qu'elle avoit quand elle fut ravie Toujours me revenoit, comme elle, poursuivie, Couroit parmi le temple embrassant les autels Et les images saints ues hauts dieux immortels. Pasmée, échevelée et non plus femme vive. Et s'échappant de l'un , de l'autre estre captive, N'ayant autre confort en son péril , sinon M'appeller, et d'avoir en sa bouche mon nom. Puis tousjours me sembloit qu'elle me venoit tendre Ses bras croisez en l'air, à fin de la défendre. Deux fils conceus de nous, germes de nostre chair, Vray gage d'amitié aux deux parens si cher. Qui du tout ressembloient au portraict de leur mère, Assis sur mes genous, redoubloient ma misère. Et de leurs tendres mains touchant mon poil grison. Me prioient de tirer leur mère de prison. Affection d'enfans de nature est si grande. Qu'elle obtient des parens tout ce qu'elle demande, Pour recouvrer ma vie et retrouver mon cœur (a), Sans qui je vivotais en extrême langueur. Je vendi tout mon bien ; que m'en servoit l'usage. Quand mon meilleur trésor estoit ailleurs en gage? Toujours à chaque pas à ma femme rêvant. Chargé de mon avoir, je mis la voile au vent. Le vent en ma faveur, qui pouppier se réveille. Me poussa de Milete aux rives de Marseille. Du lieu de ta demeure aux voisins je m'enquis; Mais l'honneur de tes faits par les armes acquis M'enseigna le chemin ; car il n'y avoit race Qui n'eust ouy sonner le bruit de ta cuirasse. Entrant dans ton palais, d'elle je fus cognu;
a. Var. (1587) :
Pour recouvrer ma femme j ainçois plustost mon cœur.
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Puis, t'enquerant de moy pourquoy j'estois venu ,
Ainsi te respondi : « L'affection extresme
Que je porte à ma femme, hélas ! plus qu'à moy-mesme,
Les pleurs versez pour elle et les regrets amers
M "ont fait vendre mon bien et passer tant de mers
A fin de racheter une si chère chose. »
Puis tout soudain du prix avec toy je compose ,
Et le mis en ta main ; mais ton cœur généreux,
Plus cent fois de l'honneur que de Tor amoureux ,
Forçant ta nation qu'on estime si fière,
Ne voulut accepter de moy la somme entière.
Tu mis ceste rançon en quatre lots à part,
Une quarte à ma femme et l'autre pour ma part,
L'autre pour mes enfans et l'autre pour toy, maistre.
Tu me fis un festin , tu m'assis à ta destre, Je beu dedans ta couppe, et d'un front adouci Humainement traicté, tu m'ostas le souci. Quand le vin fut versé en l'honneur de Mercure, Et la nuict fut venue, à la courtine obscure, Tu me livras ma femme, et me la fis toucher, Puis en un mesme lict ensemble nous coucher, Sans plus retenir droict ny pouvoir dessus elle. Toutefois, ô cruel ! ô barbare infideile , Après avoir comme hoste en ton palais logé , En ta coupe rebeu , à ta table mangé, Après mon or baillé, après ta foy promise Tu l'as devant mes yeux cruellement occise!»
Le prince, qui long temps ce discours entendit, D'un magnanime cœur luy contre-respondit.
« Citoyen de Milete, estranger et mon hoste. Afin que hors du cœur Timpression je t'oste Qui pourroit à bon droit t'irriter contre moy, Entens toute l'histoire et l'emporte chez toy :
Aussi tost que l'aurore au matin fut venue, Ta femme toute nuict entre tes bras tenue, Qui t'appelloit son sang, son cœur et son souci, Embrassant mes genoux , me fit sa plainte ainsi. (Il est bien malaysé de tromper une amante!
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Elle ayant, comme femme, une ame défiante Et un cœur soupçonneux (cela leur est fatal) Avant qu'il fust venu conjectura son mal.)
ce Après que par le fer tu m"as tienne ravie, Que par terre et par mer tes armes j'ay suivie, Compagne de ton lict; après t'avoir aimé, Après avoir cent fois en te baisant armé , Baillé ton morion , ta lance et ta ronrlache , Et planté sur ton tymbre un menaçant pennache; Puis , venu du combat, du travail ennuyé, Après t'avoir cent fois tout le corps essuyé , Salle d'une poussière honneste et généreuse , Et tes playes succé de ma lèvre amoureuse, Après avoir pansé de mes mains tes chevaux, Tes coursiers, compagnons de tes nobles travaux, Les nommant par leur nom, qui souloient recognoistre Ma voix encor plustost que celle de leur maistre, Peux-tu bien maintenant tes délices haïr. Et pour un peu de gain, perfide, me trahir?
Ha ! ce n'est pas la foy ny la destre fidelle Mise en la mienne, hélas! quand, tremblante et rebelle, J'embrassois les autels de Cerès , appellant Les dieux à mon secours contre toy me volant ; A la fin , adjoustant la prière à l'audace. Par force et par amour je t'accorday ma grâce, Pourveu que tu serois, d'une invincible foy, Tousjours mon défenseur, sans te fascher de moy. Mais je vois (desmentant ta promesse héroïque) Qu'autant comme ton cœur ta parolle est gothique. Pourrois-je bien souffrir absente de tes yeux Encore une autrefois un servage ennuyeux? Le premier m'estoit doux, et le second en l'ame Me seroit une mort dont le penser me pasme.
Tu estois mon pays, mon père et mon espous, Et, tous perdus, en toy je les retrouvois tous; Seul, tu estois mon tout , et pour une parole Maintenant dans le vent ta promesse s'envole. Ne crains-tu point les dieux? ne crains-tu que les bois,
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Les rochers entournez de naturels effrois, Les déserts remparez de longue solitude Ne content aux passans ta hère ingratitude? Tu me devois tuer quant ta main me ravit , Et non trahir le cœur qui forcé te suivit. Le mourir de ta main valoit mieux que la vie, Et ravie en ce point, je n'eusse esté ravie.
En tous lieux où le nom des hommes j'entendray, Plustost par les forets aux loups je me rendray Qu'en leurs méchantes mains, croyant par conjecture Qu'ils sont tous comme toy de meschante nature.
Or, puis que mon malheur ne se peut revancher De toy, cruel ingrat, que par le reprocher. Je te reprocheray ta semence germée.
Que tu as par amour en mon ventre semée. Tu devois pour le moins , avant que me chasser, Souffrir que ton enfant peust ton col embrasser. Te rebaiser les mains , et t'appeller son père. Les larmes de l'enfant eussent sauvé la mère!
Baille-moy ton poignard pour nous tuer tous deux ! Je te seray, defuncte, un fantosme hideux. Je rompray ton sommeil, et, contre toy marrie , Je te suivray tousfours , importune furie, Te donnant à manger ton fils pour ton repas : Ainsi doux (me vengeant) me sera le trespas !
Que dis-je? mon amour ne mérite un supplice; Vivons donc à tes pieds pour te faire service, Et tuons mon mary, ce causeur effronté. Qui, de tout nostre bien qu'il avoit apporté. T'a baillé seulement la moitié de la somme, [Il faut qu'on l'accravante et sa teste on assomme(j) De traicts ou de caillons, et qu'en mille morceaux' Ou luy tranche la chair, les veines et les os , Et qu'on le jette aux chiens, puisqu'il a par fallace Trompé ta main, tes dieux, ton logis et ta grâce.] «
a. Var. .
Vra) acte de larron , et non pas de pnud' homme.
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Elle me dit ainsi. Le sang froid s'assembla Tout autour de mon cœur, qui soudain me troubla, Douteux si je devois l'envoyer tout à l'heure En ces lieux ténébreux où le Trespas demeure, Ou bien si je devois mon courroux retarder, Et te conter le fait afin de te garder.
J'ay faict ce sacrifice, et feint de te conduire, Pour immoler ta femme , et aussi pour te dire Que vous estes deceus de blasmer les Gaulois, Vous autres Asiens, comme peuples sans lois. Barbares et cruels, transportez par le vice. Ennemis d'équité , de droit et de justice.
Dessous la loy escrite enseignez vous vivez, Et, doctes en papier, vos lois vous ne suivez. Nous autres nous n'avons que la loy naturelle Escrite dans nos cœurs par une encre éternelle. Que nous suivons tousjours sans besoin d'autre escrit, Comme portans nos loix en nostre propre esprit.
En-tombe si tu veux, ou donne aux chiens ta femme, Ou la jette en la mer, ou la baille à la flame; Un corps tronqué de teste est un fardeau pesant : Ne remporte en ta ville un si vilain présent. Or quant à la rançon que j'ay reçeu pour elle. Et au reste du bien que ta dextre me celle, Prens tout , je n'en veux rien , à fin qu'en ton pays Tu faces au retourtes voisins esbahis, Leur contant nos vertus. Va chercher ta demeure; Adieu, donne la main, va t'en à la bonne-heure.»
Henry, dont le renom n'est seulement allé Aux peuples estendus sous le pôle gelé. Mais de l'Europe entière a rempli tout l'espace, Tu ne tiens seulement en la Gaule la place Que tenoit ce guerrier, mais aussi l'équité, Les vertus , les honneurs et la fidélité. Je voudrois que ton peuple en armes redoutable Se monstrast envers toy ou autant équitable Que tu es envers luy , ou qu'il fust envers toy Aussi fidelle et bon que tu luy es bon roy ;
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Les guerres tous les ans ne seroient attendues, Tes villes sous ta main seroient déjà rendues, Les harnois ne seroient un faix à nostre dos, Et tes sujets vivroient en paisible repos.
Cependant il te plaist en telle deffiance Vaincre non par le fer, mais par la patience. Vy heureux ceste année et cent autres encor, Et en régnant vieillis autant que fit Nestor, Et m'estreine, grand roy, ainsi que je t'estreine. Du labeur profitable agréable est la peine.
LES PARQ^UES.
A LUY-MESME
Les Parques, qui leur chef de chesne couronnèrent Le jour que tu nasquis, ton corps environnèrent, Puis en filant ta vie autour de leur fuseau, Et parfumant d'odeurs ton lict et ton berceau , Te chantèrent ces vers, que les dieux approuvèrent, Et pour estre gardez au ciel les engravèrent :
« Enfant, en qui le ciel renverse son bon-heur, Te remplissant autant de vertus et d'honneur Qu'Hercule en fut rempli le jour de sa naissance, Crois pour te faire un jour l'ornement de la France. Crois donc, et deviens grand, et d'un bras enfantin, Riant dès le maillotfij, embrasse ton Destin.
Comme Alcide , qui fut d'une force indontée, Souffrit mille travaux sous son frère Eurystée,
I . Les anciens croyoient que c'estoit un bon présage quand les enfans noient au berceau. Mille biens furent prédits et aniverent à Zoroastre, à cause qu'il avoit ri le premier jour de sa naissance.
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Tu dois dessus le tien (0 mille peines souffrir, Et d'un cœur généreux aux batailles t'offrir, Et faire craqueter dès ta jeunesse tendre Le harnois sur ton dos pour son sceptre défendre.
Nous voyons la Charante et les bords d'alentour Déjà rougir de sang , et l'air de Moncontour(2) S'infecter de corps morts, et ses plaines , semées D'os, porter à regret les mutines armées.
Déjà nous te voyons au milieu des travaux Renverser à tes pieds chevaliers et chevaux, Et pendre sur ton front, pour éternelle gloire, L'honneur et le bon-heur, la force et la victoire.
C'est lors que tu rendras aux Françoisleursautels(?) Et les temples sacrés de leurs saincts immortels Que la main huguenotte aura ruez par terre.
Mais comme onvoid les pins foudroyez de tonnerre. Tu foudroy'ras leur camp infidèle et félon , Ainsi que Brenne(4) fut par les traits d'Apollon.
Pour rendre sa vertu davantage honorée Hercule alla courir la terre hyperborée; Et tu dois commander en ceste part , où droict Le pôle boréal roidit tousjours de froit(5)-
De là passant Vienne, et le fleuve qui baigne D'un cours large et profond la plus haute Allemaigne f^). Tu voirras l'Italie, et Venise en la mer,
1. Dessous ton frère Charles, qui te sera ce qu'Eurysthée estoit à Hercules.
2. A cause de la notable journée que Henry HI, estant Monsieur, y gaigna contre les princes.
3 Car il exterminera une partie des huguenots.
4. Grand capitaine gaulois qui, avec trois cens mille hommes, vainquit les Romains à la journée d'Allia, puis print la ville de Rome , excepté le Capitole , qu'on sauva par composition. Camillus le chassa. Brennus , du depuis, estant entré dans le temple d'Apollon pour le piller, le dieu le rendit tellement furieux qu'il se tua luy-mesme.
5. C'est-à-dire en Pologne, qui est sous le pôle du Septentrion.