V. Et quand Neptun', de la mer gouverneur
330 Le Bocage royal.
Appellera les isles par honneur,
Tu marcheras devant l'isle de Crète,
Bien qu'elle soit la nourrice secrète
De Jupiter, et marcheras aussi
Devant Samos, de Junon le souci ,
Et devant Rhode ingénieuse, encore
Que le 3oleil sur toutes elle adore.
Bien loin, bien loin les Orcades viendront
Après ta queue, et, petites, tiendront
Rang sous tes pieds, estant princesse telle
Que de ton sein à la large mammelle
Alaicteras mille vaillans Artus,
Grands rois armez de fer et de vertus.
Du sang tyran les mains auront trempées,
Et des grands coups de leurs grandes espées ,
En combattant pour l'honneur de l'Amour,
Feront sonner les forests d'alentour.
« De tels guerriers courra par tout le monde L'honneur fameux , et de leur table ronde , Grands palladins de prouesse animez.
Qui aux combats armez et desarmez Pour le secours des pauvres damoiselles. Hardis, feront des emprises si belles Que le vieil temps n'en sera le vainqueur, Tant vaut l'amour espris en un bon cœur.
« De là viendront les preux et les gensdarmes. De là viendront les escolles des armes, Combats, assauts, barrières et tournois, Et de briser le fer sur le hamois.
« Entre ces preux doit régner un prophète, Que vif et sain une femme parfaite En art magique enfermera dedans Un froid tombeau pour y finir ses ans,
c< En ce tombeau l'ame sera vivante , Et dedans l'ame une voix resonnante Entre les os , qui dira les destins Et les dangers aux nobles palladins, Oyant l'oracle en mainte et mainte sorte
Le Bocage royal. J3Î
De la despouille ensemble vive et morte.
« De tous les dieux tu seras en honneur; Mesme* Junon respandra le bon-heur Dessus tes cîiamps de sa mammelle pleine ; Un seul Bacchus doit se boufer de haine Contre ton isle, et comme à tes voisins N'enrichira tes coutaux de raisins.
«'Mais quelque jour Cerès la vagabondé, Ayant tourné les quatre parts du monde , Cherchant sa filie au travers des humains, Tenant deux pins allumez en ses mains, Doit arriver lassée à ton rivage, Qui pour du vin te doit faire un breuvage Non corrosif ny violent ny tort, Trouble-cerveau, ministre de la mort, Mais innocent à la province angloise Et de Cerès sera nommé cervoise, Et se pourra si gracieux trouver Que tes voisins s'en voudront abreuver.
a Bientost verras ta terre fructueuse Estre en palais superbe et somptueuse-, Et en citez et en ports spacieux, Dont les sommets voisinèrent les deux.
« Alors Cerès, d'Abondance compagne, Fera jaunir de froment ta campagne, Et tous tes champs auront le ventre plein De mines d'of et d'argent el d'estain , Qu'au plus profond de tes plus riches veines Le gfând troupeau des Nymphes souterraines Iront cherchant, choisissant, affinant.
Lavant, cuisant, et d'un marteau sonnant Dessur l'enclume à la fournaise neuve.
Feront d'argent ondoyer un grand fleuve, Qui doit servir de monnoye à chacun; Car à chacun l'argent sera commun.
« [Bien tost courant au travers de la plaine A crins espars, soufflant à grosse haleine , Brusque, aspre, allègre, 3m combat le premier,
352 Le Bocage royal.
Voiras hannir le beau cheval guerrier.]
« D'autre costé, le long de tes rivages, Entre les fleurs , au milieu des herbages, Ou sur les monts aux verdoyans coupeaux , Verras errer mille et mille troupeaux , Blancs comme laict , dont la Lune amoureuse De leurs toisons seroit bien désireuse ; Car, comme on dit , la Lune eut le cœur pris D'une toison blanche de riche prix.
Ainsi qu'on voitdessur l'arène blonde De la grand mer une onde suivre une onde, Puis sur une autre une autre s'élever;
« Ainsi verras à l'estable arriver Devers le soir, ou à midy sous l'ombre, De grands troupeaux une foulle sans nombre; L'un après l'autre, et marchant en avant, D'un ordre espais iront s'entre-suivant, Troupe sur troupe emplissant les estables; Les uns seront d'âge et de poil semblables, Les uns cornus , et les autres laineus , Dont les toisons crespes de mille nœuds Perdant par art leur première nature, Se changeront en diverse teinture.
Que les grands roys tourneront en habits Ornez du don de tes riches brebis.
[Plus précieux que la soye estrangère Qu'un Florentin ouvre de main légère.
« Bien tost verras tes faunes et tes Pans Aux pieds de bouc, martelez comme faons, Courir après tes nymphes fontainières Et se plonger au profond des rivières, Craignant la main du satyre cornu A qui l'amour encore n'est venu Pomdre le cœur, et dont l'ame sauvage N'a point senty ç^ue peut un beau visage Ny un bel œil qui pourroit allécher D'un seul regard en amour un rocher.]
a Bien tost verra la Tamise superbe
Le Bocage ROYAL. 335
Maints cygnes blancs, les hostes de son herbe, En nombre espais , puis élevez aux cieux, Tout àl'entour des bords délicieux Jeter un chant pour signe manifeste Que maint poète et la troupe céleste Des Muses sœurs y feront quelque jour, Laissant Parnasse, un gratieux séjour {a\ Pour envoyer aux nations estranges Des rois anglois les fameuses louanges. »^
Puis se tournant devers le pied mangé D'un chesne creux, advise un camp logé De blonds fourmis , qui dedans leur tesnière Brilloient couverts de paille et de fougère. « Change, Neptune, en peuple (ce dit-il) Tout ce monceau diligent et subtil A travailler, et à mettre en reserve D'un prudent soin le bien qui nous conserve , Pour estre actifs et soigneux tout ainsi Qu'est le fourmy au labeur endurcy. »
A peine eut dit, que le chesne remue Sans aucun vent sa perruque menue, Et en branlant ses rameaux accorda Ce que Protée en priant demanda.
Lors ces fourmis transmuez se trouvèrent; Un plus grand corps sur deux pieds eslevèrent ; Aux deux costez des espaules leur pend Comme rameaux des grands bras; et plus grand Devient leur chef, et plus grande leur bouche ; Et pour le creux d'une sauvage souche
a. Var. (éd. posthumes) :
Chantants en l'air d'un son mélodieux , Tourner ses bords et rèjouy les cieux , Oiseaux sacrez à Phebus. pour prédire Que les neuf Sœurs, et l'autheurdc la lye, Changeant la Grèce, y feront quelque jour Comme en Parnasse un désiré séjour.
334 L,E Bocage rqyau.
Votit par les champs de rang, comme ils souloient Aller resté quand les champs ils iDilloient , Lors qu'ils chargeoient sur leur aos porte- proye Les grains de bled par une estroitte voye.
Ces animaux de nouveau transformez De grands outils se virent tous armez.
L'un plante aux champs une forte charrue , L'autre en ses mains porte une bizagûe; L'un tient un van , l'autre tient un râteau , L'autre une fourche, et l'autre un grand couteau; Mais la plus-part branloit, armes guerrières, Haches, poignars, piques, lances fresnières, Arcs voûtez d'if, flèches, traicts, et carquois, Et sur le dos leur sonnoit le harnois, Race de gens vaillante et magnanime, Aspre au combat, et qui, guerrière, estime L'homme estre heureux et comblé de bon-heur Quand par la vie il achette l'honneur.
Adonc Proté' , voyant tant de gensdarmes, Qui desiroient de nature les armes , Pareils en âge, en force et en vigueur, De tel propos leur mollissoit le cœur :
ce Contentez-vous, enfans, de vostre terre, Et si ardans ne courez à la guerre ; Comme amoureux du sang ne bataillez, Et vos voisins par armes n'assaillez.
Par vous ne soient en poignantes espées, Ny vos râteaux ny vos faux détrempées, Et ne creusez vos sapins en vaisseaux , Et pour le gain ne tourmentez les eaux.
« Soient vos esprits amoureux de science. Du cours du ciel ayez expérience, Des arts humains qui font l'homme courtois; Vos grand's citez ornez de belles lois, Ne les changeant quand elles sont receues Pour autres lois nouvellement conceues; Aimez les bons, chastiez les meschans, Et bien-heureux vivez parmy vos champs.
Le Bocage royal. 335
Las! j'ay grand peur que ce morceau de terre
Qui de la France est joinct à l'Angleterre
Cause ne soit de malheur à venir;
Car estranger ne se pourra tenir
De retourner au lieu de sa naissance,
Et vous après avecq' forte puissance
Pour le r'avoir franchirez vostre bord,
Mettant sans fin vos terres en discord. « N'oflfensez point par armes ny par noise,
Si m'en croyez, la province gauloise;
Car bien qu'il fust destiné par les cieux
Qu'un temps seriez d'elle victorieux,
Le mesme ciel pour elle a voulu faire Autre destin au vostre tout contraire.
« Le Gaulois semble au saule verdissant :
Plus on le coupe et plus il est naissant, Et re-jettonne en branches d'avantage, Prenant vigueur de son propre dommage.
Pource, vivez comme amiables sœurs :
Par les combats les sceptres ne sont seurs.
« Quand vous serez ensemble bien unies, L'Amour, la Foy . deux belles compagnies, Viendront çà bas le cœur vous eschauffer, Puis, sans harnois, sans armes et sans fer, Et sans le doz d'un corselet vous ceindre , Ferez vos noms par toute Europe craindre; Et l'âge d'or verra de toutes pars Fleurir les lis entre les leopars.
« Tu ne seras , isle bien-accomplie , Claire d'honneur et de vertu remplie.
Sinon au jour qu'une royne naistra.
Qui comme un astre icy apparoistra. Elle aura nom Elisabet , si belle Qu'autre beauté ne sera rien près d'elle.
ce FElle rendra son pays honoré Par la vertu du beau siècle doré Qui florira sous sa riche couronne.
Ayant banni la Discorde et Bellonne,
2^6 Le Bocage royal.
Après avoir les harnois despouillez Pendus au croc, tous moisis et rouillez, En qui l'abeille en un gaufré espace Fera son miel, l'araigne safiliace.]
« Geste princesse , au cœur royal et haut , Pleine d'un sang tout magnanime et chaud, Jeune de face et vieille de prudence, Par grande ardeur fera la guerre en France , Et couvrira les eschines des eaux De masts, de fusts, de voiles, de vaisseaux (a), Qui de leur creux sur l'arène semée Feront espandre une moisson armée D'hommes chargez de harnois fremissans, Et de chevaux aux combats hennissans.
a Mais, rencontrant une royne prudente Qui des François sera sage régente, Vive d'esprit et meure de conseil , Retirera soudain son appareil , Après avoir sa gloire accompagnée Au premier bord d'une ville gaignée.
« Puis sans avoir de Mars trop de souci , Elle estant royne, et l'autre royne aussi , Estimeront les martiales fiâmes Duire plustost aux gendarmes Qu'aux femmes, Qui de nature ont le sexe plus aoux, Enclin à paix, ennemy de courroux.
c( Pource, on verra bien tost fleurir entre elles Des amitiez pour jamais éternelles.
Qui les feront plus craindre que les rois Qui sur le dos ont toujours le harnois, [Tout ce qu'a feint l'antique poésie D'honneur, de saint, de bon, de courtoisie, L'enrichira, et la voûte des cieux N'aura miroir en terre que ses yeux.
c. Var. :
Couvrant le dos de Neptune venteux De caracons et de vaisseaux ventreux.
Le Bocage royal. 557
Il n'y aura science ni doctrine
Qui ne se cache en sa chaste poitrine ,
Séjour d'honneur qui est moins revestu
O'or engemmé que de toute vertu ,
Qui la fait luire au milieu des princesses
Comme Junon entre les grand's déesses;
Car la vertu, non les biens proprement,
Des roynes est tousjours l'accoustrement ;
Et, bref, en tout elle sera royalle,
Douce, courtoise, honneste, libéralle ,
Qui à chacun d'un cœur large et entier
Fera présent digne de son mestier,
Estimant plus une belle louange
Que le trésor d'une province estrange ,
Car sans l'honneur inutile est le bien.
Après la mort, un grand roy n'est plus rien
S'il n'est chanté d'une muse animée.
Qui du tombeau ravist sa renommée ,
Ne souffrant point qu'ainsy qu'un bûcheron
Il aille boire aux rives d'Achéron,
Mais desrobant du trépas ses beaux gestes ,
D'homme l'envoyé au nombre des célestes ,
Et fait flamber son nom comme un soleil;
Car autrement il deviendroit pareil
Au songe vain qui de nos yeux s'absente {')
Quand la nuit vient et le jour se présente. »
A tant se teut le Dieu marin Proté, Qui du rivage en la mer est sauté :
La mer l'enferme, et l'eau qui pirouette Fit mille tours sur le chef du prophète.
I . Dans l'édition de 1 584 et dans les posthumes, ces trente rers sont remplacés par les deux suivants :
D'autant qu'on voit la paix estre meilleur Que le discord, qui en enfer demeure.
Ronsard. — III. 11
358 Le Bocage royal.