‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 2)Chapitre 147 sur 164 · Claude, fille de Henry U · texte numérisé non relu

Claude, fille de Henry U

3^2 Le Bocage royal.

Et que le palais, veuf de procès et de plaids, Vid, en lieu d'advocats, divers peuples espais Crier Hymen, Hymen, et les fueilles sacrées Orner de ses posteaux les superbes entrées, Pasteur, mena sa Muse au chasteau de Meudon ('), Il célébra la grotte, et vous en fit un don. Tout Meudon resonna sous les vers qui sonnèrent Le beau chant nuptial, les forests l'entonnèrent, Echo les rechanta, et plus de mille fois Vostre nom fut appris aux antres et aux bois; [Au son de son flageol dansèrent les Naïades Dansèrent les Sylvains, dansèrent les Dryades, Les Satyres cornus, les Faunes et les Pans, Et sautèrent les cerfs à l'entour de leur fans] : Tant vaut le gentil son d'une Muse sacrée, Quand par un bon Destin aux princes elle agrée! Lors qu'il fallut changer et tourner le discord Qui avoit trop régné en un paisible accord , Vous fustes envoyé comme un sage Mercure A ChasteauCambresis (2) pour en prendre la cure, Et vous faire apparoistre au milieu du Flamant, De l'Anglois, de l'Ibère, un divin truchemant. Il composa vostre hynne, et comme une pucelle Qui va parmy les prez en la saison nouvelle Pour charger son pannier et son giron de fleurs Qui bigarrent les champs de diverses couleurs, Elle ne laisse fleur ny petite ny grande Sans en faire un bouquet , puis va trouver sa bande Qui l'attend sur la rive , et versant son giron Monstre toutes les fleurs des jardins d'environ; Ainsin il ne laissa ny grande ny petite

1 . Ronsard en sa faveur fait une edogue qu'il appelle la Grotte de Meudon.

2. Le roy Philippe avoit espousé Marie, royne d'Angleterre ; or, pour faire la paix entre le roy Philippe et Henry II , le cardinal de Lorraine fut au chasteau de Cambray, qui êst à l'evesque de Cambray.

Le Bocage royal. ^^^

Vertu quifust en vous, qu'elle ne fust descrite; Il en ourdit un hynne , et sortant de ses mains Vous en fist un présent, à fin que les Germains, L'Espagnol et l'Anglois, et toute l'assemblée, (Qui de divisions erroit toute troublée) Apprinssent vos vertus, et qu'il eust ce bonheur D'estre auxpeupleslointains chantre de vostrehonneur. Puis quand dernièrementtous les mutins de France(â) Armèrent contre vous l'erreur et l'ignorance; Quand le peuple incertain, errant deçà-delà, Tenoit l'un ceste foy, et l'autre ceste-là. Et que mille placarts diffamoient vostre race , Il opposa sa Muse à leur félonne audace (i), Tout seul les défiant, et, hardi, tant osa. Que sa poictrine nue à leurs coups opposa, Bien peu se souciant de leur rage animée , Pourveu qu'il fust amy de vostre renommée. Un chacun se taisant, car on ne sçavoit lors Lesquels dedansle camp demeuroient les plus forts(è), Il réveilla Baïf pour repousser l'injure Qu'on vous faisoit à tort, par sa docte escriture; Des-Autels et Belleau, et mille autres esprits Furent par son conseil de vos vertus espris ; Il n'escrivit jamais qu'il n'eust la bouche pleine Des illustres vertus de Charles de Lorraine, Que mille et mille fois, en mille et mille lieux Esparses il sema comme estoiles auxcieux.

Quand il auroit servi le plus cruel barbare, Encore son service et sa plume assez rare

a. Var. :

Quand les François mutins, ains pestes de la France.

b. Var. :

Qui des deux camps auroit les destins les plus forts.

I. Ronsard escrivit contre ceux qui s'attaquèrent à ce cardinal, à cause qu'il en vouloit à ces mauvais religionnaires.

Ronsard. — III. 2j

Eschauferoit un Scythe, et, bénin, le voudroit Favoriser sur tou-s et luy garder son droit.

Adjoustez d'autre part qu'il ne vous importune, Et, soit bien ou soit mal , il souffre sa fortune, Se confiant en vous, sans talonner vos pas , Sans vous suivre au chasteau, à la chambre, au repas, Comme ce vieil prélat, las! qui ne se contente De voir en sa maison ctnt mille francs de rente. Misérable prélat! ny son chef tout grison , Ny le repos aimable en la vieille saison, Ne l'ont peu retirer q-ue serf il ne se rende. Et au vouloir d'autruy sa liberté ne vende.

Celuy pour qui je plaide est d'autre naturel, Bien peu se souciant de ce bien temporel Qui s'enfuit comme vent; et, n'estoit la contrainte. Il ne feroit icy par ma bouche sa plainte. Il a le cœur si haut qu'il aime mieux mourir Sans support et sans biens que de les acquérir Par importunité, comme ceux qui vous pressent Et jamais en repos vos aureilles ne laissent.

Et toutesfois. Seigneur, après que ce Ronsard A despendu pour vous son labeur et son art A vous rendre immorte! , pour toute recompence, Un autre a pris le fruit de sa vaine espérance, Vous ne l'ignorant point; car par vostre moyen (L'ayant mis en oubly) un autre a pris son bien. Il vous en advertit et vous en fit requeste; I! tendit les filets , un autre prit la queste. Car fortune et faveur, qui ont la plus grand' part Du monde et de la cour, n'y eurent pas esgard. Ainsi les gros taureaux vont labourant la plaine ; Ainsi les gras moutons au dos portent la laine; Ainsi la mousche à miel, en son petit estuy, Travaille en se tuant pour le profit d'autruy. [Tout le bien qu'on amasse avecques trop de peine Jamais aucun profit au possesseur n'ameine. Et se tourne en malheur, quand celuy qui le quiert Avecques trop de peine et de travail l'acquiert;

Et mesmes quand il voit que tousjourson diffère, Et qu'à la vertu mesme un indigne on préfère. Ainsi trop durement un bienfaict est vendu Quand on a pour l'avoir son âge despendu.]

Ha! Que vous fustes foh, pauvres pères , de faire Apprenare à vos enfans le mestier literaire ! Mieux vaudroit leur apprendre un publique mestier, Vigneron, laboureur, maçon ou charpentier, Que celuy d'Apollon , ou celuy qui amuse Les plus gentils esprits des honneurs de la Muse, Titres ambitieux, qui par les advancez Les fait estimer fols , furieux , insensez.

Saint Gelais, qui estoit l'ornement de nostre âge, Qui le premier en France a ramené l'usage De sçavoir chatouiller les aureilles des rois Par un luth marié aux douceurs de la vois. Qui au ciel égaloit sa divine harmonie , Vid , mal-heureux mestier ! une tourbe infinie Advancer devant luy , et peu luy profitoit Son luth , qui le premier des mieux appris estoit.

Du Bellay, qui a\t)it monté dessus Parnase, Qui avoit espuisé toute l'eau de Pégase, Qui avoit dans mon antre avecques moy dancé, Ne fut, siècle de fer! d'un seul bien advancé. 0 cruauté du ciel, ô maligne contrée, Où jamais la vertu qu'en fard ne s'est monstrée, Puis que les fols, les sots, les jeunes courtisans,. Sont poussez en crédit devant les mieux drsans !

Il faut donner des biens à ceux qui les méritent , Mesmes en leur absence; ainsi les biens profitent Quand ils sont peu cherchez; de-'ri vient le bon-heur, Et par là se cognoist le vouloir du Seigneur. [Quand on n'advance point aux honneurs les poètes, Qui sont du Dieu très haut les sacrés interprètes, Qui sçavent deviner et songer et prévoir, Qui ont l'ame gentille et prompte à s'esmouvoir Comme venant du ciel, par vengeance divine Tousjours dans le royaume arrivée la famine ,

La peste ou le malheur, ou la guerre y prend lieu, Pour n'avoir honoré les ministres de Dieu.]

Je pensois, ô prélat qui n'as point de semblable, De qui l'esprit est vif , ardant et admirable , Que vous seriez fauteur de ce troupeau divin; Mais Phebus en cela me feit mauvais devin, Puis qu'en vostre présence et devant vostre veue Geste innocente troupe est par vous despourveue. [Vous direz pour défense : « Hé mais! qui est celuy Pour lequel je dois prendre et travail et ennuy, Moy qui suis eslevé en dignité si grande, Qu'après ou deux ou trois aux plus grands je commande? Comment d'un tel galland me pourroit souvenir, Qui prince ne suis nay sinon pour retenir Les magnifiques noms d'un seigneur ou d'un prince? Et comment voudroit on que le nom je retinsse De ce gentil Ronsard ? Comment pourrois-je bien Me souvenir de luy pour luy faire du bien , Entre cent millions a'affaires qui surviennent? Les unes le matin , et les autres me tiennent Toute l'après disnée, et les autres le soir, Si bien que je ne puis tant seulement avoir Une heure ae repos pour penser de moy mesme, Tant le faix de ma charge en labeurestextresme! Puis on ne vit jamais ce poète à la court! Il faut qu'il se présente , encore qu'il soit sourd ; Car la face de l'homme et sa seule présence Vault mieux que cent amis qui parlent en l'absence; Et volontiers l'ami non acquis par vertu Porte tousjours un cœur mensongier et tortu , Comme ils font à la court, où ils parlent de bouche De leurs amis absents; mais le cœur ne les touche. Seulement par acquit, par ruse et par devoir, Ils feignent d'estre amis et taschent d'en avoir Eux-mesmes par cet art que doubles ils pallient, Pour dire qu'au besoing les amis ils n'oublient. S'il fust venu luy-mesme il eust eu ce bienfaict Et de ma volonté il eust cognu l'effect;

Mais !uy ne venant point, l'offense n'est plus mienne,

Et si faute il y a, la faute est toute sienne.

Vous vous pourriez aider de mainte autre raison ,

Dont, orateur facond, abondez à foison;

Mais il ne faut ouyr votre docte éloquence,

Qui pourroit subvertir des juges la sentence;

Il faut que l'amendiez, autrement l'équité

Ne seroit qu'un nom feinct, sans nulle authorité.^ (a)

Ainsi dit Calliope , et Phœbus vous fit taire De peur d'estre vainqueur; puis, consultant l'affaire Avec le bon Nestor, cardinal de Tournon, Et le docte Hospital, immortel de renom, Après avoir tous trois la matière espluchée , Et d'une et d'autre part la raison recherchée, Vous fustes condamné à l'amende vers moy, A payer mes despens et mes frais, et je croy Que vous acquiterez bien tost de vostre dette, Pour faire bien heureux un malheureux poète [b).

(1567.) a. Var. :

Dans l'édition de n84 les six derniers vers de ce passage subsistent seuls. Dans les éditions posthumes la tirade entière est remplacée par ces deux vers :

De faveurs et de biens, l'autre ame des humains. Que vous pouvez donner sans appauvrir vos mains.

h, Var. :

Pour n'encourir V aigreur d'un médisant poète.

358 Le Bocage royal.

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