A TRÈS- VERTUEUX SEIGNEUR
FRANÇOIS DE MONTMORENCY Mareschal de France.
Le fort cheval et l'aigle généreux N'engendrent point l'un un pigeon poureux Ne l'autre un cerf; chacun, à sa naissance, Du père sien rapporte la semence, Mais bien plus l'homme, à qui la raison fait Que nostre genre est plus saige et parfaictj^
Le beau poulain yssu de bonne race, Brusque et gaillard, laissant dessus la face Et sur le col pendre ses longs cheveux , En desnouant ses jarrets bien nerveux.
Court de luy-mesme, et, brusque en sa furie, Fait mille bonds le long d'une prairie , Se façonnant pour devenir guerrier, Et d'un grand cœnr s'eslancer le premier Sur l'ennemy , portant, entre les armes, La barde aux flancs et au dos l'homme d'armes; [Rendant son maistre et soy mesmes appris, Pour du laurier ensemble avoir le prix ; Car le cheval qui la victoire appreste A son seigneur veut part à la conqueste.] (')
Le petit aigle, après avoir esté (2) Sans plume au nid tout le long de l'esté ,
1, Ces quatre vers ne se trouvent que dans les éditions posthumes.
2. C'est ce vers et les neuf suivants qui, à partir de l'édition de 1578, commencent la pièce. Ensuite se trouve le septième vers : Le beau poulain , etc.; jusqu'à : La barde aux flancs , et au dos l'homme d'armes.
Le Bocage royal. 359
Incontinent que la faim et la mère Le vont chassant, la naïve colère Le fait sortir hors de l'aire, et s'enfuit Où le sang chaud et le cœur le conduit, Faire la guerre aux cygnes de Méandre. Eux, au long col, couhards, n'osent attendre La jeune ardeur de ce guerrier nouveau. Mais pleins de peur se cachent dessous l'eau , Faisant un bruit; tout le coeur, qui leur gek De froide peur, coup sur coup les pointelie, Les maistrisant d'un misérable effroy , Craignant la serre et l'ombre de leur roy. Qui çà qui là, mouvant ses aisles vives, Couvre les champs et ombrage les rives , Et dedans l'air appre4id sans beaucoup d'art Le naturel du père dont il part.
A l'homme seul il faut plus d'artifice, D'autant que l'art est le maistre du vice. Tous animaux, soit ceux qui vont nouant, Ceux qui pendus en l'air se vont jouant, Ceux qui privez, ceux qui sauvages vivent, Sans passion leur naturel ensuivent.
L'homme sans plus, charpentier de ses maux 'u\ ,
a. A partir de ce vers, et en place àçs onze suivants, l'édition de 1 578 donne une leçon différente :
L'homme , sans plus , charpentier de ses maux , A sa nature adjouste des travaux, L'honneur, le gain, Vambiùon, Vcnv'u, Et luy-mesme est le tyran de sa vie.
Vous , mon grand duc , mon grand Montmorency, Comme prudent ne vivez pas ainsy ; Car, esloigné des passions vulgaires , Vous nadjoutez aux humaines misères Les maux forains que les soins temporels Vont accouplant aux malheurs naturels.
L'ambition, le gain et l'avarice , Et la vertu qui se farde du vice,
360 Le Bocage royal.
A sa nature ajouste ses travaux,
Et luy-mesme est le tyran de sa vie.
L'ambition, l'avarice, l'envie,
Despit , vengeance, et le soing des grand biens.
Ce sont les maux que l'homme adjoute aux siens,
Donnés à tous par la mère nature :
Douleur et mort. Les autres d'avânture
Par peine et force et soing sont recherchez,
Bien que par trop nous fussions empeschez
Des naturels , sans l'estrangère somme
Oui d'un surcroit corrompt Taise de l'homme].
()r quant à vous , Monseigneur, comme issu
D'un père fort, vaillant estes conceu ,
[Qui de nature aymez les choses grandes ,
Chevaux , soldats , aux champs mener les bandes
Dont les harnois au soleil flamboyans
Jettent des feux dedans l'air ondoyans.
Or, tout ainsi qu'avez de vostre père Et la vaillance et la force première, Ainsy de luy la doctrine avez pris Et les vertus où vous estes appris.] Vous avez pris de luy la prévoyance , Le jugement, le conseil, la prudence, Le meur advis, la sagesse et l'honneur. Et, qui plus est, la trace et le bon-heur; Ayant de luy la matière assez ample Pour vous former au paternel exemple, Patron naïf, qui de luy-mesme fait Pour ses enfans un exemple parfait.
Ainsi Chiron nourrit le jeune Achille, Nourrit Jason ; l'un renversa la ville Du vieux Priam, et remplit d'hommes morts Xanthe escumant et sanglant jusqu'aux bords.
Menace, peur, ny mesme la prison , N'ont esbranU vostre saine raison; Et c'est pourquoy , seigneur, je vous admire Plus du penser que de l'oser escrirc.
Le Bocage royal. 361
L'autre, premier autheur de la gallée (^), De grands cueillers frappa l'onde salée , Faisant frémir les Nymphes de la mer De voir ainsi des soliveaux ramer Dessur les eaux aux hommes incognues, Et déverser tant d'escumes chenues.
[A la parfin, regagnant sa maison, Fut le seigneur de la blonde toison (') Qui d'un serpent veillant estoit gardée, Par le bienfait de la jeune Médée.]
Comme ces deux bien-appris et bien-nez Un rang d'honneur près du roy vous tenez » Grand gouverneur de sa ville peuplée, Qui sous vos loix est conduite et réglée.
C'est toy , Paris, admirable cité.
Grand ornement de ce monde habité, De tes voisins la crainte et la merveille, A qui le ciel n'a donné de pareille, Mère d'un peuple abondant et puissant , Heureux en biens, en lettres florissant.
Dedans le ciel tu mets ta teste fière, Tu as le dos fendu d'une rivière Au large cours, aux grands ports fructueux; Tu as le front superbe et somptueux , Qui des voyans estonne les courages ; Ton ventre est plein d'artizans et d'ouvrages, Où Pallas tient ses deux mestiers ouvers. Seconde Athène, honneur de l'univers, Je te salue et celuy qui te guide, Laschant, serrant, comme il te faut, la bride, [Et retenant , par un juste compas,
a. Var. :
Du vieil Priam, Vautre coupa les flots Pour gaigner l'or qu'eut le bélier au dos; L'un , grand guerrier, autheur de la galée. 1 . La toison d'or.
^62 Le Bocage royal.
Ta volonté , tes forces et tes pas.
Plus grand que Dieu rien ne vit en ce monde;
Les rois e^isuite ont la place seconde ;
Les gouverneurs des villes, après Dieu
Et les grands roys, ont le troisiesme lieu^
Pourveù qu'ils soient la dextre de justice,
Aymant vertu et corrigeant le vice.]
Quand un maçon , un peintre , un charpentièf , Un menuisier, un orfèvre, un potier, Font une erreur, pource la republique Ne se perd pas ny Testât politique; Si une veine ou un muscle ne fait Office au corps, le corps n'est pas desfait; Mais quand le chef où la raison repose Sans y penser fault en la moindre chose, Le péché marche, et la faute descend Sur tout le corps, qui tout soudain se sent Morne ou perclus, ou tombe en léthargie, Et tout d'un coup perd la force et la vie; Car par le chef le corps vit seulement, Et du cerveau le corps a mouvement.
Je m'esbahis des paroles subtiles Du grand Platon , qui veut régir les villes Par un papier, et no^ par action.
C'est une belle et docte invention , Qui toutesfois ne sçauroit satisfaire :
Elle est oisive, il faut venir au faire;
Ainsi que vous qui sçavez contenter Par l'action, et non par ^inventer, Tenant Paris dessous vos loix prudentes Pleine d'humeurs et d'ames différentes, D'hommes divers : l'un est fier, l'autre est doux, L'un est bénin , l'autre est plein de courroux, L'un qui veut tout, l'autre rien ne demande, Et si à tous la seule loy commande.
Comme un pilote à son tillac assis, Craignant l'escueil, d'un sens froid et rassis Guide sa nef parmy les vagues perses ,
Le Bocage royal, 565
Bien qu'elle soit de cent pièces diverses , De voiles, mast, de cordages divers; L'un va tout droit, l'autre va de travers, Et toutesfois l'advis d"un homme sage Tout seul par art conduit tout ce mesnage: Tant par-sur tous on doit l'homme estimer Qui est prudent en terre et sur la merj Dont le souci bien modère et tempère Sous luy le peuple à la guise d'un père , Non d'un tyran de fureur allumé, Craint d'un chacun et de personne aimé; Car en tous lieux la douce courtoisie Du peuple accort gaigne la fantaisie, L'ame.'le cœur, le courage et la main»
La cruauté engendre le desdain.
Et le desdain la haine qui bouillonne D'une fureur fantastique et félonne.
Pource un tyran ne vit jamais bien seur : Le vray bouclier d'un prince est la douceur.
A MONSIEUR DE FOIX Conseiller du Roy (i).
Ton bon conseil, ta prudence et ta vie Seront chantez du Qocte Outhenovie (2), A qui la Muse a mis dedans la main L'outil pour faire un vers grec et romain. Il est bien vray, si tu voulois entendre A te chanter, que seul tu devrois prendre
1 . Conseiller du parlement de Paris de la maison de Foiî, qui fut depuis ambassadeur pour Sa Majesté en Angleterre, ou il fut assez mal-traicté à cause de la religion.
2. Grand poète latin et grec qui florissoit du temps de Ronsard.
364 Le Bocage royal.
Si beau travail : car Nature t'a fait En ce mestier artizan très-parfait; Mais tu ne veux , puis ta charge publique , Où ton esprit soigneusement s'applique, Ne peut souffrir que tu penses à toy, Du tout pensif aux honneurs de ton roy. Ainsy ta peine heureuse le demande; En lieu de toy mon devoir me commande De te louer, et d'un mal-plaisant son Chanter ta gloire en si basse chanson.
Ha! quelesglix(i)sont heureux, qui sommeillent Six mois en l'an et point ne se réveillent! Hélas! De Foix, je voudrois volontiers Avoir dormi trois bons ans tous entiers: Je n'eusse veu , ô vengeance enragée!
Par ses enfants la France saccagée ;
Je n'eusse veu le tort bien debatu Se desguiser du masque de vertu; Je n'eusse veu violer l'innocence, Et toute chose aller par impudence; Je n'eusse veu les hommes, transportez De passion , faillir des deux costez , Sans plus avoir la raison pour leur guide Comme un cheval qui gallope sans bride;
Je n'eusse veu nos peuples estonnez., De cœur, de sens, d'esprit abandonnez, Tous esperdus comme atteints de l'orage, Trembler de peur, sans force ny courage; Je n'eusse veu les ministres soufflez D'un nouveau vent, d'outrecuidance enflez, Pleins de douceur et de mignoterie(û),
I. Petits animaux cendrez, semblables presque aux sourix , qu'on croit dormir six mois de l'année.
a. Var. :
Et faire, tous enflez, De rEvangile une chïqaanerie.
Le Bocage ROYAL. 365
Poussant le peuple en ardante furie, Plus mitouins aujourd'huy que ne sont Nos mendians fenestrez par le front ;
Je n'eusse veu nos terres désolées De laboureurs, nos citez violées, Nos bourgs déserts , las! et si n'eusse veu Ny ravager, ny flamboyer le feu Sur le sommet des maisons embrasées, Ny nos autels profanez de risées, Où nos ayeux en la bonne saison Souloient à Dieu faire leur oraison;
Mais, sommeillant sous la terre poudreuse. J'eusse dormy d'une mort bien heureuse.
Et en ma part je n'eusse point senti Le mal venu d'un siècle perverti.
[De tels malheurs la nouvelle as bien sceue Outre la mer, et présent je l'ay veue; J'ay veu le mal et j'en maudis mes yeux, Tristes tesmoins de faits si vicieux.]
Hà! quantes fois ay-je dcsiré d'estre Dedans un bois un gros chesne champestre, Ou un rocher pendu dessur la mer.
Pour n'ouyr point ce vieil siècle nommer Siècle de fer, qui la vertu consomme!
Le haïssant, il me faschoit d'estre homme, Et maudissoy ma raison , oui faisoit Que le malheur si vif me desplaisoit.
Or le malheur d'un si fascheux esclandre S'est en tous lieux si loin laissé respandre, Que toy , qui fus en ambassade absent , As enduré autant comme présent.
Ayant souffert dedans ceste isle angloise Beaucoup de mal pour la guerre françoise ('), Rigueurs, prisons; aussi est-ce, De Foix,
I. A cause qu'en Angleterre on mal-menoit les catholiques , comme ceux de la religion estoient mal-menez en France.
^66 Le Bocage royal.
Bien la raison qu'un parent de nos rois, Comme tu es, co.ure mesme fortune , Et qu'à la leur la tienne soit commune ; Le plus souvent , par un mesme meschef , Lçs membres ont la peine qu'aie chef.
Je suis marri qu'un si cruel naufrage- Vienne s'espandre au milieu de nostre âge, Lors qu'on voyoit de maint homme sçavant Et le labeur et le nom en avant, Et la jeunesse assez dextrement née, Estre du tout aux lettres addonnée ; Bien que tousjours les monarques sceptrez Soient soupçonneux des peuples trop lettrez.
On dit bien vray, que lors qu'un populaire Est trop sçavant, que prompt il délibère Je ne sçay quoy de haut pour secouer Le joug servil qui trop le vient nouer. Et pour le rompre il se bande et invente Mille moyens d'achever son attente.
Ce sont ceux-là qu'il faut craindre, et non ceux Qui ont l'esprit grossier et paresseux.
Masse de plomb au ciel non eslevée, Et vrais chartiers à porter la corvée.
Toy, bien ruzé aux affaires, sçais bien, Lisant ces vers, si je di mal ou bien.
Or il est temps que ce propos je change Pour re-viser au blanc de ta louange , Dont je m'estois en tirant séparé.
Plein de courroux qui m'avoit égaré.
Toy, le premier yssu de haute race , Abandonnant du vulgaire la trace , As embrassé, remply d'authorité , La loy qui rend à chacun équité ('), Faict sénateur de ceste cour suprême Qui en sçavoir n'a pareil qu'elle mesme ,
I. La justice que les jurisconsultes nomment distributive, cause qu'elle rend le droict à un chacun.
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Où tu luisois en vertu tout ainsi Qu'un beau rayon de rayons esclarci , Quand, balançant d'une main équitable Le droit douteux, juge non corrompable, Faisois justice , et sans esgard d'aucun Rendois la loy roturière à chacun.
Puis, te haussant par mérites honnestes^ De conseiller fus maistre des requestes, Puis envoyé en ambassade, à fin Que ton esprit prompt et gaillard et fin Ne se rouillast sans manier affaires Qui sont au peuple et aux rois nécessaires. [Tu ne seras si soudain arrivé Que ja ta place est au conseil privé, Et si ma Muse en sa fureur augure Je ne sçay quoy de la chose future, Un jour premier à l'entour de nos rois Auras les sceaux et garderas leurs lois, Quand l'Hospital, despouillé de son voile, Dedans tes cieux luira comme une estoile; Car ton esprit, courtisan et subtil , Accort, prudent el gaillard et gentil , Est de ton heur la future trompette , Et moy j'en suis le présent interprète. Il ne faut point l'oracle desdaigner Qu'Apollon veut par la Muse enseigner.] {a)
Quand une terre est de nature bonne Elle produit le froment qu'on luy donne, Pleine d'usure; aussi tu as produit ^ double gain fertilement le fruit Dont tu avois ensemencé ton âge Par les leçons d'Aristote le sage.
Et de Platon , qui te servent de fort
a. Var. des éditions posthumes. Tout ce \ assage a été remplacé par deux vers :
L'esprit oisif se rouille tout ainsy Quefaict le corps qui n'a point de soucy.
368 Le Bocage royal.
Contre le heurt du Destin et du Sort.
Car en puisant de leur claire fontaine Tant de sçavoir, tu en as l'ame pleine, Qui se desborde, et monstre par effect Que le sçavoir rend un homme parfaict.
[Et c'est pourquoy nostre royne , qui prise Les plus parfaicts d'une meure entreprise, T'a bien choisi pour te mettre en honneur Et marier ta fortune au bonheur.] Car la vertu n'est que fable commune S'elle n'est jointe à la bonne fortune ; Et la fortune heureuse ne peut rien Si la vertu ne luy sert de souslien; Biens que le ciel en peu d'hommes assemble, Et que tout seul tu possèdes ensemble.