‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 2)Chapitre 158 sur 164 · LE VERRE · texte numérisé non relu

LE VERRE

A Jean Brinon.

Ceux que la Muse aimera mieux que moy (Comme un Daurat) d'un vers digne de toy Feront sçavoir aux nations lointaines De tes vertus les louanges hautaines.

Quant est de moy, je n'oseroy, Brinon, Sur mon espaule élever ton renom.

Pour engarcler que la mort ne l'enterre 11 me suffit si l'honneur d'un seul verre, Lequel tu m'as pour estraines donné ,

Le Bocage royal. 403

Est dignement en mes vers blasonné 'a).

0 gentil verre! oserov-je bien dire Combien je t'aime et combien je t'admire > Tu es heureux, et plus heureux celuy Qui t'inventa pour noyer nostre ennuy.

Ceux qui jadis les canons inventèrent Et qui denfer le fer nous apportèrent ' Mentoient bien que la bas Rhadamant' Lestourmentast d'un juste chastiment • Mais l'inventeur qui d'un esprit agile ' Te façonna , fust-ce le grand Virgile, Ou les nochers qui firent sans iancfiers' Cuire leur rost sur les bords mariniers 'b) Meritoient bien de bailler en la place ' De Ganymède à Jupiter la Usse, Et que leur verre inventé de nouveau Allast au ciel et fist un astre beau (f), [Favorisant de sa flamme etherée ' ^' Tous biberons à la gorge altérée, Devers la part où le Poisson du nord

fl.Var.(ij78):

(Comme un Daurat qui la loge chez soj) Dessus leur luth qui hautement résonne Diront en vers de la race Brinonne, Comme à l'eny-y, les grades et l'honneur Digne sujet d'un excellent sonneur. ' Moy, d'esprit bas qui rampe contre terre, Diray sans plus les louanges d'un verre ' Qu'un des Brinons m'a présenté le jour Que l'an commence à faire son retour.

b. Var. (1578: :

Ou fust quelque autre, ù qui Bacchus avoit Monstre le sien , oh gaillard il beuvoit.

c. Var. (1578):

Et que leur verre aussi transparent qu'eau Se fist au ciel un bel astre nouveau.

404 Le Bocage royal.

Avale l'eau qui de la Cruche sort.]

Non , ce n'est moy (jui blasme Promethée D'avoir la flame à Jupiter ostée.

Il fist très-bien : sans le larcin du feu , Verre gentil , jamais on ne t'eust veu , Et seulement pour nos vieilles sorcières Dans les forests eussent creu les fougères (a). Aussi vrayment que c'estoit la raison Qu'un feu venant de si noble maison Comme est le ciel fust la cause première , Verre gentil , de te mettre en lumière , Toy retenant comme celestiel Le rond , le creux et la couleur du ciel ; Toy, dy-je, toy, le joyau délectable Qui sers les dieux et les roys à la table, Qui aimes mieux en pièces t'en-aller Qu'à ton seigneur le poison receler; Toy compagnon de Venus la joyeuse, Toy oui guaris la tristesse espineuse , Toy de Bacchus et des Grâces le soin , Toy qui l'amy ne laisses au besoin, Toy qui dans l'œil nous fais couler le somme, Toy qui fais naistre à la teste de l'homme Un front cornu; toy qui nous changes, toy Qui fais au soir d'un crocheteur un roy. Aux cœurs chetifs tu remets l'espérance,

a. Variantes :

Et seulement par les bois la fougère Croistroit pour estre en proye à la sorcière.

(M78et 1584) :

Et seulement par les bois les fougères Eussent servy à nos vieilles sorcières.

Ed. posth. :

Et seulement les fougères ailées Eussent servy aux sorcières pelées.

Le Bocage royal. 40^

La vérité tu mets en évidence ;

Le laboureur songe par toy de nuict

Que de ses champs de fin or est le fruict,

Et le pescheur, qui ne dort qu'à grand' peine,

Songe par toy que sa nacelle est pleine

De poissons d'or, et le dur bûcheron

Ses fapts d'or, son plant le vigneron.

Mais contemplons de combien tu surpasses, Verre gentil^ ces monstrueuses tasses, Et fust-ce celle, horrible masse dor, Que le vieillard Gerynean Nestor Boivoit d'un trait, et que nul de la 'oande N'eust sçeu lever, tant sa pance estoit grande.

Premièrement, devant que les tirer Hors de la mine, il nous faut deschirer L'antique mère, et cent fois en une heure Craindre le heurt d'une voûte mal-seure; Puis, quand cet or, par fonte et par marteaux Laborieux, s'arrondist en vaisseaux, Tout cizelé de fables poétiques Et buriné de médailles antiques , 0 seigneur Dieu! quel plaisir ou quel fruict Peut-il donner , sinon faire de nuict Couper la gorge à ceux qui le possèdent. Ou d'irriter, quand les pères décèdent, Les héritiers à cent mille procez.

Ou bien à table après dix mille excez, Lors que le vin sans raison nons délaisse. Faire casser par sa grosseur espaisse Le chef de ceux qui, naguères amis, Entre les pots deviennent ennemis, Comme jadis après trop boire firent Les Lapithois, qui les monstres défirent, Demy-chevaux? Mais toy, verre joiy.

Loin de tout meurtre, en te voyant poly , Net , beau , luisant , tu es plus agréable Qu'un vaisseau d'or, lourd fardeau de la table. Si tu n'estois aux hommes si commun Comme tu es, par miracle un chacun

4ô6 Le Bocage royal.

T'estimeroit de plus grande value Qu'un diamant ou qu'une perle eslue.

C'est un plaisir que de voir renfrongné. Un grand Cyclope à l'œuvre enbesongné, Qui te parfait de cendres de fougère , Et du seul vent de son haleine ouvrière.

Comme l'esprit enclos dans l'univers Engendre seul mille genres divers, Et seul en tout mille espèces diverses, Au ciel , en terre, et dans les ondes perses, Ainsi le vent par qui tu es formé , De l'artizan en la bouche enfermé, Large, petit, creux ou grand te façonne, Selon l'esprit et le feu qu'il te donne.

Que diray plus? Par espreuve je croy Que Bacchus fut Jadis lavé dans toy , Lors que sa mère , attainte de la foudre , En avorta plein de sang et de poudre, Et que dés lors quelque reste de feu Te demeura ; car quiconques a beu Un coup dans toy, tout le temps de sa vie Plus y re-boit , plus a de boire envie , Et de Bacchus tcusjours le feu cruel Ard son gosier d'un chaud continuel.

Je te salue, heureux verre, propice Pour l'amitié et pour le sacrifice.

Quiconque soit l'héritier qui t'aura Quand je mourray , de long temps ne voirra Son vin ne gras ne poussé dans sa tonne; Et tous les ans il voirra sur l'autonne Bacchus luy rire, et plus que ses yoisins Dans son pressouer gennera de raisins; [Car tu es seul le meilleur héritage Qui puisse aux miens arriver en partage.] (')

I . Ces deux derniers vers se voient pour la première fois dans l'édition de IJ73.

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AMOUR LOGÉO}.

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