ELEGIE AU SIEUR L'HUILLIER
Mon L'Huillier, tous les arts appris dès la jeunesse Servent à l'artizan jusques à la vieillesse, P^t jamais le mestier en qui l'homme est expert , Abandonnant l'ouvrier, par l'âge ne se pert.
Bien que le philosophe ait la teste chenue, Son esprit toutefois se pousse outre la nue, Et tant plus sa prison est caduque , et tant mieux Soy-mesme se dérobe et vole dans les cieux {a). L'orateur qui le peuple attire par l'aureille, Celuy qui disputant la vérité reveille, Et le vieil médecin plus il marche en avant,
I. C'étoit probablement H. Lhuillier, seigneur de Maisonfleur, gentilhomme servant Leurs Majestés , auteur de cantiques estimés de son temps. Cette pièce , en i J73, 1 J78 et 1584, étoit dédiée au seigneur de Troussily ; dans les éditions posthumes , elle l'est à Jean Galland , atrebate , principal du collège de Boncourt.
a. Var. :
Plus h corps est pesant, plus il est vif etpront, Et, forçant sa prison, s en-volt contre-mont.
Le Bocage royal. 39c.
Plus il a de pratique et plus il est sçavant.
Mais ce bien n'advient pas à nostre poésie, Qui ne se voit jamais d'une fureur saisie Qu'au temps de la jeunesse , et n'a point de vigueur Si le sang jeune et chaud n'escume en notre cœur. Lequel en bouillonnant agite la pensée Par diverses fureurs brusquement eslancée , Et pousse nostre esprit ore bas, ore haut, Selon que nostre sang est généreux et chaut. Et selon son ardeur, nous trouvans d'aventure Au mestier d'Apollon préparez de nature.
Comme on voit en septembre es tonneaux angevins Bouillir en escumant la jeunesse des vins. Qui, chaude en son berceau ;^, à toute force gronde. Et voudroit tout d'un coup sortir hors de sa bonde , Ardante, impatiente, et n'a point de repos De s'enfler, d'escumer, de jaillir à gros flots , Tant que le froid hyver luy ait donné sa force , Rembarrant sa puissance es prisons d'une escorce ;
Ainsi la poésie en sa jeune saison Bouillonne dans nos cœurs, peu subjecte à raison , Serve de l'appétit, et brusquement anime D'un poète gaillard la fureur magnanime. Il devient amoureux; il suit les grands seigneurs ; Il aime les faveurs, il cherche les honneurs. Et, plein de passions, jamais il ne repose Que de nuict et de jour ardant il ne compose. Soupçonneux, furieux, superbe et desdaigneux , Et de luy seulement curieux et scngneux. Se feignant quelque dieu , tant la ra^e félonne De son jeune désir son courage aiguillonne. Mais, quand trente cinq ans ou quarante ont perdu Le sang chaud qui estoit dans nos cœurs espandu , Et que les cheveux blancs de peu à peu s'avancent ,
1 Les anciens appeioient le poinçon oii on mettoit le nouveau vin le berceau de Bacchus. (Sote de Ronsard, i s6o.\
400 Le Bocage royal.
Et que nos genous froids à tremblotter commencent (<?}, Et que le front se ride en diverses façons, Lors la Muse s'enfuit et nos belles chansons, Pégase se tarist , et n'y a plus de trace Qui nous puisse conduire au sommet de Parnasse. Nos lauriers sont sechés, et le train de nos vers Se représente à nous boiteux et de travers ; Toujours quelque malheur en marchant les retarde , Et comme par despit la Muse les regarde : Car l'ame leur défaut, la force et la grandeur Que produisoit le sang en sa première ardeur.
Et pource, si quelqu'un désire estre poète. Il faut que sans vieillir estre jeune il souhete , Prompt, gaillard amoureux : car, depuis que le temps Aura dessus sa teste amassé quarante ans. Ainsi qu'un rossignol tiendra la bouche close Qui près de ses petits sans chanter se repose.
Au rossignol muet tout semblable je suis. Qui maintenant un vers desgoiser je ne puis, Et fallait que des roys la courtoise largesse 'Alors que tout mon sang bouillonnoit de jeunesse.' Par un riche bien-faict invitast mes escrits , Sans me laisser vieillir sans honneur et sans pris ; Mais Dieu ne l'a voulu, ne la dure fortune, Qui les poltrons eslève et les bons importune.
Entre tous les François j'ay seul le plus escrit , Et jamais Calliope en un cœur ne se prit Si ardant que le mien pour célébrer les gestes De nos roys, que j'ay mis au nombre des célestes, Et nul n'est aujourd'huy en France grand seigneur
a. Var. :
Mais, quand trente cinq ans ou quarante onîtiedy, Ou plutost refroidy le sang acouardy, Et que des cheveux blancs les catharres apportent, Et que les genous froids leur bastiment ne portent.
Le Bocage royal. 401
Dont je n'aye chanté et rechanté l'honneur (a);
Et si de mes labeurs qui honorent la France
Je ne remporte rien qu'un rien pour récompense.
[Il me fasche de veoir, ores que je suis vieux,
Un lourd prothenotaire , un muguet envieux,
Un plaisant courtiseur, un ravaudeur d'histoire ,
Un qui pour se vanter nous veult forcer de croyre
Que c'est un Ciceron , advancés devant moy,
Qui peux de tous costez sonner l'honneur d'un roy.
Il faudroit qu'on gardast les vacans bénéfices
A ceux qui font aux roys et aux princes services,
Et non pas les donner aux hommes incogneus
Qui comme potirons à la cour sont venus,
Vieux corbeaux affamez qui faucement héritent
Des biens et des honneurs que les autres méritent.
J'ay pratiqué l'advis ^comme un bon artizan)
De meint seigneur et prince et de meint courtizan ,
Et n'en ay point trouvé qui ait l'àme si pleine
D'excellentes vertus qu'un Charles de Lorraine,
Doux , courtois et bening, le Mœcene et l'appuy
Des Muses et de ceux qui s'approchent de luy.
Sy est-ce toutes fois que sa prudence haulte
Commet sans y penser une moyenne faulte :
C'est de n'advancer point ,'encor qu'ils soient absents)
Ceux que par leurs" escrits il a tousjours présents,
Et chasser loing de luy ces ventreuses harpyes
Qui n'ont jamais des biens les mains croches remplies,
Et le donner à ceux qui le méritent bien :
Car le bien mal party ne profite de rien,
Et faict perdre courage aux hommes qui s'offensent
Que leurs doctes labeurs si lard se recompensent.
Je sçay bien, mon L'Huillier, gaillard et généreux,
Que, si ces vers traictoient un subject amoureux,
Tu les lyrois en court, et ta parole brave
Par mon noble travail ils sont devenus Dieux, J'ay remply de leurs noms les terres et les cieux. Ronsard. — III. -26
402 Le Bocage royal.
Feroit ce mien labeur apparoistre plus grave.
Les roynes le verroient, et ce grand cardinal
Qui en toute vertu ne trouve son égal ;
îvfais , parceque mes vers traictent de mon affaire ,
Il semble que desjà muet je te vois taire ,
Et, sans avoir de moy ni de mes Muses soing,
Les lire en te cachant à part dedans un coing,
Ou rompre la copye , ou les cacher derrière ,
De peur qu'ils ne soient mis de fortune en lumière,
Toutesfois, mon L'Huillier. à qui Phœbus départ
De ses nobles présents la plus gentille part ,
Et qui as la poictrine entièrement enflée
De cette déité que Phœbus t'a soufflée,
Je te prie et supply par l'honneur de tes vers ,
Par ton luth , par tes chants et partes lauriers verds,
Que Robertet le docte en son estude voye
Ce malfaisant escript que fasché je t'envoye.]