Livre premier
Les matelots à la peine indontez ,
Deçà, delà, rangez de deux costez.
En trépignant des pieds contre la place,
De mains, de bras, d'espaules et de face
Poussoient les nefs pour les faire rouler.
Une sueur ne cesse de couler
Du front fumeux ; une pantoise haleine
Bat leurs poumons, tant ils avoient de peine,
A toute force en hurtant, d'esbranler
Si gros fardeaux paresseux à couler.
Finalement, les navires poissées^
Dedans la mer tombèrent eslancées,
A demi sault, sault qui fut retenu
De l'ancre pris sur le rivage nu [a).
Il estoit nuict, et le charme du somme
Silloit par tout les paupières de l'homme,
Charmant au lit si doucement lié
Par le dormir le travail oublié.
Tous animaux, ceux qui dans l'air se jouent,
Ceux qui la mer entrecoupent et nouent.
Ceux que les monts et les bois enfermoient,
Près du repos à chef baissé dormoient
[L'un sus un arbre et l'autre dessoubs l'onde,
L'un soubs l'horreur d'une forest profonde;
L'autre es rochers un dur giste pressoit
Et de son nez le somme repoussoit].
Mais Helenin , qui soucieux ne cesse De repenser en son neveu, n'abaisse L'œil au dormir, ains veillant et rêvant, Or' se couchant et ores se levant, ^ Mille discours discourt en sa pensée.
Du dieu courrier la parolle annoncée Le presse tant, qu'à toute heure, en tous lieux,
a. Var. :
La mer son sein en s'ouvrant leurpresta, Puis Vanchre croche au bord les arresîa.
64 La Franciade.
Il a tousjours Mercure dans les yeux
Et dans l'esprit la belle destinée
Qui pour Francus au ciel est ordonnée.
[Comme il pensoit cent pensements divers, Voicy saillir du profond des enfers L'ombre d'Hector en la mesme manière Qu'il estoit lors que sa dextre guerrière, Se confiant en l'aide de ses dieux , Braguard, hautain, superbe, furieux.
Haut animant la troyenne jeunesse.
Darda le feu dans les vaisseaux de Grèce, Ayant brisé en mille et mille parts D'un grand caillou la porte des remparts. Telle ombre estant au grand Hector pareille Pousse Helenin et ainsy le conseille :
a Frère très-cher, qu'en vivant j'aimois mieux Que mon enfant, que mon cœur, que mes yeux, Dont la prudence a régi mon armée.
Or' qu'au tombeau ma vie est enfermée, Et que j'ay peu mon mortel despouiller. Esprit certain, je te veux conseiller.
Obéis, frère, au grand dieu qui commande En ma faveur une chose si grande.
Les champs gaulois aux Troyens sont promis; Ainsy pour nous le destin l'a permis:
Au ciel ira de mon enfant la race.
Pource, aussitost que la nouvelle face Du jour poindra, courrière du soleil, Fays assembler les peuples au conseil.
D'un œil accort , par le peuple, regarde Les hommes nez d'une âge plus gaillarde, Et par sus tous choisis en tes vaisseaux La fleur esleue entre les jouvenceaux Fronts à la guerre et qui pour nul orage , Chauts de l'honneur , ne perdront le courage. Toy bienheureux, demeures icy roy, Ayant ma femme Andromache chez toy,