‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 2)Chapitre 161 sur 164 · Dans les éditions qui suivent 1567, ce morceau est · texte numérisé non relu

Dans les éditions qui suivent 1567, ce morceau est

Le Bocage royal. 41 «

Ne pris ne retenu du frère de la mort », Lorsque, ravi d'esprit, comme une idole vaine Qui sans corps sur le bord d'Acheron se promeine, Je me vy transporté sur le haut d'un rocher Duquel on ne sçauroit sans ailes approcher, Ou bien sans un esprit qui vaut mieux que les ailes, Quand, gaillard, il se pousse aux choses immortelles.

Au plus haut du sommet de ce rocher pointu Est un temple d'airain qu'a basti la Vertu; D'airain en est la porte, et par grand artifice D'airain plus clair que verre est parfait l'édifice.

Là, de tous les costez de ce grand univers Les peuples sont assis en des sièges divers ; L'un bas et l'autre haut en son rang y habite, Et chacun a son lieu selon qu'il le mérite.

Auprès d'elle est assise à son dextre costé L'Etude, la Sueur, le Labeur indomté , L'Honneur, la Preud'hommie, et ont pourleur voisine Andronique et Phronesse, et leur sœur Sophrosyne, Ce peuple à l'environ de la Nymphe espandu De corps, d'esprit et d'ame en elle est esperdu, Qui ne se peut soûler de la voir, et l'appelle Son cœur, ses yeux, son sang, sa maistresse et sa belle, Luy offre corps et biens, et tasche à desservir Sa grâce pour l'aimer et pour la bien servir.

La déesse n'est pas de corps efféminée. Comme celle qui est des flots de la mer née; Son œil est doux et fier, son sourcil un peu bas, Son regard est semblable à celuy de Pallas Quand sa main est paisible, et l'horrible Bellonne

Quand tout ensemble on veille et tout ensemble on dort D'un œil entre-surpris du frère de la Mort.

intitulé seulement : Discours ; dans l'édition de i J7}, il est dédié au même M. de la Rouvère, archevêque de Turin ; dans les éditions posthumes, il est intitulé: Songe, et dédié au sieur delà Rouvère, qui étoit un gentilhomme du duc de Savoye et de Marguerite de Valois, sa femme.

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Contre les fiers geans n'irrite sa Gorgonne.

Tant plus elle est aimée , et tant plus elle prend Plaisir à contr'aimer, et jamais ne se rend Que par honnesteté , douceur et courtoisie, N'ait de ses poursuivans gaigné la fantaisie, Et ne leur ait par signe et par preuve monstre Qu'en la cjueste d'amour ils ont bien rencontré. Aucunefois sur l'un son regard elle jette. Sur l'autre aucunefois; car elle est tant sujette Aux passions d'amour, que son cœur ne pourroit Vivre à son aise un jour s'il ne s'enamouroit.

Quand elle aime quelcun, comme maistresse douce Le soulève aux honneurs , aux biens elle le pousse, Luy donne entre les roys un honorable lieu, Et le fait du vulgaire admirer comme un Dieu; Mais à ceux qu'elle hait , comme fière ennemie Leur promet deshonneur, prison et infamie.

Sur tous ses poursuivans, d'un œil vif et ardant, Courtoise, elle t'alloit doucement regardant, Mon très-docte Rouvere,et, comme amour la touche, Tout ainsi aue le cœur elle t'ouvrit la bouche, Te flattant de ces mots : « Ami , que le troupeau Des Muses allaita chèrement au berceau De leurs propres tetins pour future merveille; Puis quand tu devins grand, l'industrieuse abeille De son miel amassé sur les fleurs du Printemps En l'antre Thespien te nourrit bien long-temps, Oij Phebus et Pithon, et la belle Cithère, Et Mercure, qui est des bons esprits le père, Ont si bien ton mortel en divin transformé, Que tu fus dès enfance un miracle estimé , Ayant choisi Morel (i) pour vertueuse guide, Qui surmonte Chiron, le maistre d'Eacide.

Tu n'avois pas dix ans, qu'oyant publiquement Tes propres oraisons sonner si doctement ,

I. Gentilhomme d'Ambrum, que Ronsard aimoit grandement , père de mademoiselle Camille de Morel , savante en grec et en latin.

Le Bocage royal. 41 5

Et t'oyant disputer outre ton âge tendre

Des arts qu'on ne sçauroit qu'en la vieillesse apprendre,

Je fus toute ravie , et dès le mesme jour

Que je te vy , je mis dedans toy mon amour.

Tu t'en apperçeus bien ; car tousjours depuis l'heure,

Songneux, tu as cherché la place oij je demeure,

Où tu es arrivé par cent mille travaux.

Par rochers , par torrens, par plaines et par vaux,

Par halliers, par buissons qui les autres retiennent ,

Et, recreus du chemin, à mon palais ne viennent,

Ainsi que tu as fait, afin d'y séjourner;

Car le soucy mondain les en fait retourner.

Au bas de ce rocher, au milieu d'une prée, Demeure une Déesse en drap d'or accoustrée ; Ses bras sont chargez d'or , et son col d'un carcan , Labeur ingénieux des feuvres de Vulcan.

Son front est attrayant, sa peau tendre et douillette , Son œil traistre et lascif, sa face vermeillette, Et ses cheveux ondez, annelez et tressez. Sont de fueilles de myrte et de rose enlacez. Sa main est molle et grasse, et son œil n'abandonne Le sommeil paresseux que midy ne rayonne. Au reste elle est en danse, en festins et déduit, Et rien fors le plaisir, indiscrète, ne suit. Pompeuse, superflue, et pour estre apparente Elle a déjà vendu le meilleur de sa rente.

Tousjours aux grands chemins en cent mille façons Elle ourdist des filets, et tend des hameçons Apastez de délice, et elle en meinte sorte Aux gestes, à la voix et aux yeux elle en porte Pour prendre les passans, si bien que le plus fin (Sans l'aide de raison) s'y empestre à la fin , Tant elle prend souvent ma coifure, et transforme Son masque desguisé en ma naïve forme.

On dit qu'un jour Venus sans père laconceut, Monstre fier et cruel , du dueil qu'elle receut Qu'Hébé, jeune Déesse, espousoit en lieu d'elle Hercule, despouillé de sa robe mortelle;

414 Le Bocage royal.

Et avorta du part , en opprobre et desdaln Qu'Hercule dessur elle avoit mise la main, Et luy avoit laissé au front la cicatrice Qui descouvre à chacun son nom et sa malice.

Or ceste Volupté (ainsi se fait nommer Celle qui veut sa vie en plaisirs consommer) Arreste les passans , et tant elle est mignarde, Qu'enyvrez de plaisirs, de tels mots les retarde :

O pauvres abusez, que le nom de Vertu A faussement séduits! pauvre peuple vestu D'une robe de boue, à laquelle Nature , Trop chiche, n'a donné sinon la pourriture! Vous penseriez-vous bien de mortels faire Dieux, Et, de terre chargez, voler jusques aux cieux?

Laissez moy ces desseins qui ne sont que mensonges, Que chimères en l'air, cjue tables et que songes; Et, mortels, n'espérez sinon que le trespas, Qui est vostre héritage et vous suit pas à pas.

Quelle fureur, humains, quelle ardente manie Voslre sotte raison si follement manie.

Que vouloir par travail, en cheveux blancs, chercher Je ne sçay quelle femme assise en un rocher, De qui le nom est vain et vaine l'entreprise! Hé ! qu'en rapportez-vous, sinon la barbe grise Pour toute recompense, ou quelque mal soudain Qui vous fait trespasser du jour au lendemain I En-ce-pendant les ans de la jeunesse tendre. Que vous devriez en jeux et en plaisirs despendre, Se perdent comme vent, et ne r'animent plus Vos corps de longue estude impotens et perclus.

Si Vertu ne silloit vos yeux de piperie , Vous cognoistriez bien-tost quelle est sa menterie. La Nature y répugne , et vous monstre combien Vertu pipe vos cœurs sous ombre d'un faux bien. Celuy qui suit Nature est sage, et ne se laisse Séduire des appas de telle enchanteresse.

Qu'acquist jadis Socrate, Aristote et Platon, Pythagore, Thaïes, Theophraste et Criton,

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Pour aimer la Vertu, fors une renommée Qui sera par les ans, comme ils sont, consumée? Dequoy sert le renom au mort qui ne sent rien ? Malheureux est celuy, ce-pendant qu'il est sien. Qu'il sent, qu'il voit, qu'il oit, qui ne fait bonne chère, Sans consumer sa vie en pénible misère Apres je ne sçay quoy qu'on ne peut acquérir Que par longue tristesse, en danger d'en mourir.

Que voirriez-vous là haut que ronces et qu'orties ? Ici vous ne voirrez que fleurettes sorties Du sein du renouveau; ici le beau printemps, La jeunesse et l'amour habitent en tous temps. Ici l'homme vieillit en plaisir délectable. Et s'en-va soûl de vie, ainsi que dune table.

De tels mots Volupté arreste les passans Qui, mal sains du cerveau, ne sont assez puissans, Ainsi que tu as fait, de se boucher Taureiile Pour jouyr du plaisir qu'icy je t'appareille.

Pource , mon cher amy, dès enfance cognu, Tu sois en mon palais le plus que bienvenu ! Il faut que je t'embrasse et que je te caresse, Puis que tu as domté l'ocieuse paresse, Et, sans avoir ouy les chants de \'olupté, Tu es sur mon rocher par estude monté {a).

Cette jeune rusée est si fort cauteleuse, Qu'en lieu de te soûler d'une douceur mielleuse, T'eust présenté du fiel, et pour un diamant Un verre bigarré de couleurs faussement [b).

Donques tu m'as aimé pour l'amour de moy-mesme, Sans espoir de loyer; aussi d'amour extrême

a. Var. :

Piir travail et sueur tu es icy monté.

b. Var. :

T'eust présenté du fiel, et, comme à son amant. Donné un fresle verre en lieu d'un diamant.

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Je t'aime en recompense, et n'auras, en retour De m'aimer de bon cœur, sinon que mon amour.

Tousjours mes amoureux ont de moy jouissance. Les mondains amoureux vivent en indigence , Désirant la beauté, et l'homme désireux Pour n'avoir son souhait est tousjours malheureux. iMais mon fidelle amant sans ardeur inconstante Se contente dé moy; de luy je me contente; Et sans plus désirer il a tant de plaisir, Que je suis pour jamais la fin de son désir.

Pour me faire l'amour, il ne faut qu'on se farde, Qu'au miroir paresseux la face on se regarde, <!^'on soit bien parfumé, ou qu'on soit bien vestu D'un drap d'or par rayons à la soye battu. Qu'on face des tournois, qu'on sorte en la campaigne, Qu'en armes on galope un beau genêt d'Espaigne, De poudre tout souillé (a). Je ne veux point cela; Mon amour seulement se donne à ce!uy-là Qui m'aime plus que luy, qui me suit à la trace, Et de rien n'est soigneux que de ma bonne grâce.

Tel amant est heureux, admirable et parfait; Il ne pense jamais, ny ne dit, ny ne fait Rien dont il se repente, et en soy mesme ferme, 11 est son but, sa fin, son limite et son terme, Son parfait et son tout : quand le Ciel tomberoit, L'esclat sans l'effroyer sa teste frapperoit.

Tous humains accidens il desdaigne et mesprise ; il desdaigne la flame en sa maison esprise. Prison, terre et argent, trahisons de valets, Perte d'habillemens, de biens et de palais. De femmes et d'enfans, et, constant, il se joue De l'aveugle fortune, et des tours de sa roue. Il n'a jamais soucy du change des saisons: Car, tout envelopé d'immobiles raisons,

a. Var. .

Q'on soit bien gaudronnc.

^t^^SÊS^t^^Ê^

Le Bocage royal. 417

S'enferme d'un rempart clos de philosophie, Qui mesprise le temps, et Fortune défie.

Il est riche sans biens, il vil heureusement, Et, parfaictde tous poincts, il a contentement. Il sçait tout, il voit tout, et la lourde ignorance Dedans son estomac ne faict point demeurance; Il se cognoist soy-mesme, et ne doute de rien; Sans ailleurs s'esgarer il demeure tout sien , Et nulle passion , soit d'ire ou soit d'envie, De douleur ou de peur, ne tourmente sa vie. [En ceste terre basse, il n'estime rien grand, Car son esprit au ciel à toute heure se pend, Oii la grandeur de Dieu de si près il advise Que toute chose humaine en son cueur il mesprise, Et rien, tant soit estrange, ou douteu.x, ou nouveau, Présent ou advenir, n'offense son cerveau. Il a chassé tie soy toute sorte de vice, L'ardente ambition, la vilaine avarice.

Luxure dissolue, et s'est fait, pour m'aymer, Un homme tout parfaict, qu'on ne sçauroit blasmer. Ainsy rien n'apparoist au monde misérable Qui soit, fors mon amour, éternel et durable. La richesse se perd, la force, la beauté. Faveur, crédit, honneur, noblesse, royauté, Corgme neige au soleil ou comme la fumée Qui par le vent soufflée en l'air est consumée. Sans plus mon amoureux ne s'esbranle jamais, Ferme comme le roc sur lequel je le mets. L'infâme pauvreté ne ronge sa poitrine; Indigence ne faim desur luy ne domaine. Le monde est son pays; il n'est point estranger; Il va jusques à l'Inde et revient sans danger. Et quand le sort malin ou la fortune dure Luy menace le chef, je m'oppose à l'injure. Et plus est enfondré, plus je le tire en haut, Et jamais mon secours au besoin ne luy fault. Je le fais de doctrine et d'honneur l'exemplaire; Je le tire bien loiug des tourbes du vulgaire;

Ronsard. — III. :;7

4i8 Le Bocage royal.

Je l'advance en crédit; je le pousse aux honneurs, Et, discret, je le rends entre les grands seigneurs, Ainsy que je t'ay faict, amiable Rouvère, Qui peux entremesler le doux et le sévère, Et qui sçais, par un art gracieux et courtois, Pratiquer la faveur des princes et des roys. Tes mœurs et ta prudence ont faict que l'on te voye Choisy pour serviteur du grand duc de Savoye, Et de sa chère espouse (âme heureuse), qui faict Nostre âge plus poly, plus divin, plus parfaict; Qui sur toute princesse a franchement suivie Moy, qui suis la Vertu, dès le jour de sa vie.] (a)

Or sus, embrasse-moy, tant pour avoir cest heur Que d'estre d'un tel duc fidelle serviteur, Que d'estre serviteur de telle Marguerite, Et pour autant aussi que ta foy le mérite, Qui ne pourra jamais se séparer de moy ; , Car jamais un bon cœur ne viole sa foy. »

Ainsi te dist Vertu de sa bouche vermeille; Atant le jour fut grand, et sur ce je m'éveille.

a. Var. :

Ce long passage subsiste encore dans l'édition de i J84. Il est remplacé , dans les éditions posthumes, par ces quatre vers :

Tel fut le mien Socrate et ceux qui ont gravy Sur mon tertre espineux oh contente je vy : Tel tu es. mon Rouvère, et pourceje t appreste Une triple couronne à poser sur ta teste.

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