A MONSEIGNEUR
HURAULT DE CHEVERNY Grand Chancelier de France.
Celuy qui le premier du voile d'une fable, Prudent, enveloppa la chose véritable, Afin que le vulgaire au travers seulement De la nuict vist le jour, et non réellement, Il ne fut l'un de ceux qu'un corps mortel enserre, Mais un Dieu qui ne vit des presens de la terre.
Les mystères sacrez du vulgaire entendus Ressemblent aux bouquets parmy l'air espandus. Dont l'odeur se consomme au premier vent qui s'offre, Et ceux durent long temps qu'on garde dans un coffre. Nostre mère Nature entre les dieux et nous, Que fist Deucalion du jet de ses caillous, Mist la Lune au milieu, qui nous sert de barrière. Afin que des mortels l'imbecille lumière S'exerce à voir la terre, et d'art audacieux N'assemble plus les monts pour espier les cieux.
Pource nos devanciers ont dit par artifice Qu'autrefois Jupiter receut à son service Deux hommes différents de mœurs et de destin, Dont la diverse vie eut différente fin. Il les repeut tous deux de céleste ambrosie; Ils avoient à sa table une place choisie; Rien n'estoit bon au ciel qu'ils n'eussent approuvé. Et, premiers conseillers de son conseil privé, Participoient ensemble à la grandeur royale.
L'un avoit nom Minos, l'autre avoit nom Tantale ; L'un sage, l'autre fol. Ce Tantale effronté Aux hommes révéla des Dieux la volonté ;
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Pource celuy qui l'air de ses foudres sépare Le fist tomber du ciel au profond du Tartare, Mourant de soif en l'eau, de faim entre le fruict.
Au contraire, Minosfut sagement instruit; Il eut la bouche sobre, et, juge véritable, S'assit de Jupiter par neuf ans à la table. Puis, revenu çà bas, fonda de bonnes lois, Fut prince droiturier, si bien que les Cretois , Le voyant abouJer en justice supresme.
Le pensoient estre fils du grand Jupiter mesme.
Voilà comme les vieux ont dextrement tasché D'emmanteler le vray d'une fable caché.
Jupiter ne fut onc, ny Minos, en la sorte Que nos pères l'ont feint ; tout cela se rapporte Aux roys, aux magistrats et à leurs conseillers Qui gouvernent l'aureille, et sont ses familiers. Ta prudence, Hurault, ton service fidelie, Ta bonne conscience, et ton roy qui t'appelle A l'honneur souverain (l'ayant bien mente). T'ont donné des François l'extrême authorité.
La France maintenant, qui tes actes regarde. Te baille nostre prince et sa couronne en garde ; Tu l'as comme en depost, et de luy ce-pendant Aux peuples ses subjects tu t'es fait respondant.
Henry ne faudra pas, Hurault fera la faute ; Pource tu dois prévoir d'une prudence caute Quelle Ourse doit sa nef conduire par la mer. La vague en sa faveur ne se veut plus calmer, La tempeste \'3. prinse , et faut beaucoup d'usage Pour la mener au port entière du naufrage.^
Il faut, pour gouverner un peuple divisé, Avoir, comme tu as, l'esprit bien advisé, Non pas à faire pendre ou rompre sur la roue, Jetter un corps au feu dont la flamme se joue, A faire une ordonnance , à forger un édit Qui souvent est du peuple en grondant contredit : C'est la moindre partie où prétend la justice. La justice, croy-moy, c'est d'amender le vice,
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Se chastier soy-mesme , estre juge de soy, Estre son propre maistre et se donner la loy.
J'aime les gens de bien qui ont ce qu'ils méritent, Qui vers eux, vers le peuple et vers le Roy s'acquitent, Qui au conseil d'estat ne viennent apprentis, Qui donnentaudience aux grands et aux petits, [pies,
J en'aime point ces dieux qui font trop grandsleurstem- Qui de simples mortels (trompez par faux exemples) Veulent avant purger leurs propres passions, Commander aux humeurs de tant de nations. Et, sans cesser de boire, ainsi qu'un hydropique, S'en-graisser seulement, et non la Republique, Harpyes de Phinée , ah ! qui ne font qu'un jour De Zète et Calais attendre le retour.
Je ne sçaurois aimer l'impudente entreprise D'un qui cherche fortune en une barbe grise , Et moins un affetté, un basteleur de court , Qui la faveur mendie et fuit le vent qui court; Mais j'aime un homme droit, non serviteur du vice, Qui presse souz les pieds la Cour et l'avarice , Qui mieux voudroit mourir que corrompre la loy. Qui aime plus l'honneur qu'un mandement de Roy, Qui laisse à sa maison la bonne renommée. Et non pas la richesse en un coffre enfermée ; Au reste galland-homme, et qui prend son plaisir Quand sa charge publique en donne le loisir. Sans vouloir par faveur aux autres faire croire Que la corne d'un buffle est une dent d'yvoire (i).
Les fables ont chanté que jadis Phaëthon, D'un petit poil folet se couvrant le menton , Deceu d'un jeune cœur qui toute chose espère, Entreprist de guider le coche de son père; Mais, esblouy des raiz qui sortoient du soleil, Vaincu de trop de feu, perdit force et conseil ; La bride luy coula de ses mains esperdues ,
I . Ce vers se trouve encore à la fin du Discours sur des médailles, œuvres inédites, tome 6 de cette édition.
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Il cheut à bras espars, à jambes estendues,
A cheveux renversez, et, plein de trop d'orgueil ,
Tomba dedans le Pô, son humide cercueil.
Autant en est d'Icare et de ceux dont l'audace Trop près du grand soleil ont eslevé leur face. S'ils n'attrempent leur vol, tousjours mal à propos Leur plumage ciré s'escoule de leur dos.
Bien meilleure est souvent la médiocre vie, Sans pompe, sans honneur, sans embusche d'envie, Que de vouloir passer en grandeur le commun, Pour se faire la fable et le ris d'un chacun, Et, en pensant siller tous les Argus de France, Eux-mesmes s'aveugler en leur propre ignorance.
J'ay veu depuis trente ans un nombre d'impudens Rapetasseurs de loix, courtizans et ardans. Qui sans honte, sans cœur, sans ame et sans poitrine, Abboyent les honneurs à faire bonne mine.
Je les ay veus depuis de leur maistre mocquez, Et des peuples au doigt notez et remarquez : Car, bien que la faveur, qui n'a point de cervelle, Les poussast en crédit, le peuple, qui ne celle Jamais la vérité, siffloit de tous costez Le port impérieux de leurs fronts eshontez. C'est autre chose d'estre et vouloir apparoistre. L'estre gist en substance ; apparoir ne peut estre Qu'imagination ; mais en la vanité Souvent l'imaginer corrompt la vérité.
Beaucoup de Phaëthons se sont monstrez en France, Dont le vol trop hautain a fraudé l'espérance.
Des vieux siècles la fable est histoire aujourd'huy. La Fortune (croy-moy) n'est pas certain appuy. Mais la seule vertu qui les malheurs desfie. Qui s'arme des couteaux de la philosophie. Qui monstre que la vie est le jouet du sort Et que le vray bon-heur ne vient qu'après la mort.
Ne vois-tu la plus part des hommes qui te suivent, A ta table, au chasteau } C'est pour au-tant qu'ils vivent Sous ton authorité^ non pour l'amour de toy.
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La faveur â lousjours tels corbeaux près de soy. D'un visage hypocrite en mentant ils t'adorent, Où ceux qui de bon cœur t'estiment et t'honorent Ne te pressent jamais, et ne veulent sinon Qu'ui accueil de ta face et célébrer ton nom.
Or, toy qui es nourry par la mesme prudence, Aux affaires rompu dès ta première enfance, Ne seras Phaëthon, volant, ainsi qu'il faut, Moyen entre deux airs, ny trop bas ny trop haut; Et sçauras discerner qui plus d'honneur mérite. Ou l'homme non fardé, ou le faux hypocrite, Ou ceiuy que la Muse allaite en son giron, Ou celuy qui s'engendre ainsi qu'un potiron, Qui force son destin , et d'une ame eshontée A tantost face basse et tantost remontée.
Ils ont de tous costez des palais diaprez. Riches en leurs maisons de rentes et de prez, Mangent en vaisseaux d'or; mais ils ne peuvent faire Qu'ils ne soient 'ce qu'ils sont/ remarauezdu vulgaire.
Le peuple ne voit pas telles gens de bon gré. Car ils ne sont montez de degré en degré. Ainsi que tu as fait, qui as dès ton jeune âge Au conseil des grands rois fait ton apprentissage, Sans desrober l'honneur, d'où bien souvent il faut Que le jeune ignorant trébuche d'un grand saut.
Voy par nos rois passez les dignitez données. Et voy leurs officiers depuis quarante années: Tu n'en verras un seul qui ait long temps duré; Ou le peuple contre eux a tousjours murmuré. Ou, bannis de la cour, ont senti la disgrâce. Quand la faveur ne rit, la fortune se passe.
Il ne faut pour cela, comme un faux citoyen. Perdre force ny cœur, mais mettre tout moyen , Artifice et sçavoir, mesme la propre vie , Pour aider, secourir et servir sa patrie; Et des presens des Rois ne se faut retirer. Quand ils nous sont donnez sans trop les désirer.
La France s'éjouist, qui tes vertus admire,
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De quoy tu veux guider le cours de son navire. En heu de voir l'orage et les vagues s'armer, Elle espère sainct Hernie apparoistre en la mer ; Elle espère sous toy se soulager de tailles, Et plus de ses citez ne voir les funérailles , Et que l'Eglise en paix, sans payer tant de fois , Pri'ra comme elle doit pour l'ame de nos Rois ; Que les gens de sçavoir auront les bénéfices; Les hommes vertueux , les grades des offices : Car nostre prince est bon, très-juste et très-chrestien, Qui fera tousjours bien s'on le conseille bien , Vray bon père et bon Roy de sa France loyale.
Lors, repeu d'ambrosie à la table royale. Tu seras le commis de nostre Jupiter, Son prudent conseiller pour lui faire éviter Parmi les flots mondains les rades périlleuses. Et le mener au port des isles bien-heureuses ; Puis, comme vray Minos, par la splendeur des lois Tu seras aussi dit le phare des François.
Ces esprits demi-dieux des Huraults tes ancestres, Qui ont eu comme toy nos princes pour leurs maistres , Seront tous réjouis quand ils oyront là bas Que tu suis leurs vertus, leurs gestes et leurs pas. Blois s'en réjouira, et ton fleuve de Loire; Et moy, qui des François célèbre la mémoire, Chanteray, nouveau cygne, en mes vers ta grandeur, Comme celuy qui vit ton humble serviteur.
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