‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 2)Chapitre 23 sur 164 · Livre premier. 8i · texte numérisé non relu

Livre premier. 8i

Ma nef au bord. « A peine eut dit, qu'il vient Hors du fourreau tirer sa large espée. Du coup la corde en deux parts fut coupée Qui la navire au rivage arrestoit, Ferme attachée à un tronc qui estoit D'un chesne vieil foudroyé du tonnerre, De quatre pieds eslevé sur la terre :

Puis vers le vent addressa son parler:

« Vent, le balay des ondes et de l'air, Qui de la nue en cent sortes te joues, Qui ce grand Tout éventes et secoues, Qui peux cent bras et cent bouches armer, Vien-t'en heureux ton haleine enfermer Dedans ma voile, afin que sous ta guide J'aille tenter ce grand royaume humide.

[Et si jamais le destin ou le sort Conduit ma flotte heureusement à bord , De marbre blanc je te voue une image Au naturel de ton moiteux visage Et de ton chef d'orages obscurcy.]

ce Grand Jupiter, qui du monde as soucy (j), Enten ma voix ; donne, père céleste, En ma faveur un signe manifeste :

Tu le peux faire; on dit que quelquefois Tu fis voler deux pigeons par ces bois. L'un fut donné à Jason pour escorte; Donne-moy l'autre, afin qu'heureux je porte De mon salut le signe très-certain , Estant couvert du secours de ta main. »

Comme il prioit, des Dieux le père et maistre Fit par trois fois tonner à main senestre; Et ce-pendant les rudes matelots.

Peuple farouche ennemy du repos,

a. Var. :

Dita qui le ciel régis de ton sourcy, Si des humains tu as quelque soucy.

Ronsard. — III. 6

82 La Franciade.

D'un cry naval hors du rivage proche Démarent l'anchre à la mâchoire croche^ Guindent le mast à cordes bien tendu.

Chaque soldat en son banc s'est rendu Tiré par sort; de bras et de poitrine Ils s'efforçoient : la navire chemine!

Les cris, les pleurs dedans le ciel voloient Dessus l'adieu de ceux qui s'en alloient!

A tant Francus s'embarque en son navire; Les avirons à double rang on tire.

Le vent poupier qui fortement soufla Dedans la voile à plein ventre l'enfla, Faisant sifler antennes et cordage :

La nef bien loin s'escarte du rivage ! L'eau sous la poupe abhoyant fait un bruit, Un traict d'escume en tournoyant la suit.

[D'un blanc chemin suivant la vague perse; Comme un sentier de neige qui traverse L'herbe d'un pré, un long trac blanchissant Est au pasteur de loing apparoissant.]

Qui a point veu la brigade en la danse Frapper des pieds la terre à la cadance D'un ordre égal, d'un pas juste et conté, Sans point faillir d'un ni d'autre costé, Quand la jeunesse aux danses bien apprise De quelque Dieu la feste solemnise , Il a peu voir les avirons égaux Frapper d'accord la campagne des eaux.

Ceste navire également tirée S'alloit traînant dessus l'onde azurée A dos rompu, ainsi que par les bois (Sur le Printemps, au retour des beaux mois), Va la chenille, errante à toute force Avec cent pieds, sur les plis d'une escorce ; Ainsi qu'on void vers le soir maint chevreau A petits bonds suivre le pastoureau , Qui va devant entonnant la musette.

Les autres nefs d'une assez longue traitte

Suivoient la nef de Francus, qui devant Coupoit la mer sous la faveur du vent A large voile, à my cercle entonnée ,' Portant de fleurs la poupe couronnée.

L eau fait un bruit sous le fort aviron • L onde tortue ondoyé à l'environ De la carène, et autour de la proue Maint tourbillon en escuraant se roue La terre fuit ; seulement â leurs yeux Paroist la mer et la voûte des cieux.

FIN OU PREMIER LlvRj.

Page 1