‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 2)Chapitre 22 sur 164 · Livre PREMIER · texte numérisé non relu

Livre PREMIER

Dessus un lict ses sen-ans l'ont couchée (a), Pour la donner au sommeil adoucy Qui des mortels enchante le soucy.

En-ce-pendant Helenin prend la corne D'un grand taureau au col pesant et morne , Au large front et de fleurs couronné, L'a d'une main au rivage amené {b), Puis un grand coup de maillet luy desserre Entre les yeux : le taureau tombe à terre Sur les genoux, à chef bas estendu.

Il l'esgor^ea : le sang s'est respandu A longs filets dans le creux d'une tasse. Dedans le sang qu'à bouillons il amasse Mesla du vin, par trois fois l'escoula Dessus la mer, puis Neptune appella :

« Père Neptun , Saturnien lignage, A qui la mer est venue en partage [Père vieillard, escumeux et chenu.

Grand nourricier de ce monde tenu Entre tes bras de qui la vive course Coule toujours d'une éternelle source].

Que le soleil n'a peu jamais tarir.

Pour te laisser toutes choses nourrir, Enten ma voix : donne que le navire De ce Troyen sillonne ton empire Sans nul danger, et cesse le courroux Que dés long temps tu gardes contre nous. [ Des meilleurs Dieux la benine nature

a. Var. :

Le corps tout seul au logis s'en alla, L'ame demeure en son fils attachée ; Puis sur un lict ses serrans l'ont couchée.

b. Var. :

et sans aucun effort De son bon gré Vameine sur le bort.

yS La Franciade.

Tend à sauver l'humaine créature.

Aux pleurs humains ne donner point de lieu

Sans pardonner, ce n'est pas estre dieu.]»

Neptune ouyt la Troyenne prière A chef haussé sur l'onde marinière, Et se plaignant encore d'Ilion, Une partie octroyé, et l'autre non.

Il octroya que la flotte Troyenne Pourroit aller dessus l'onde Egéenne ; Mais ne voulut l'autre part octroyer, D'y séjourner long temps sans la noyer. Lors Helenin addresse sa parole A son neveu ; et ainsi le console :

« Courage, prince, il te faut endurer; Tu dois long temps maint sillon mesurer De la grand mer, avant que tu parviennes Sur la Dunoue, et tes barques Troyennes. Tous n'irez pas sans périr; mais afin De t'ensei^ner, escoute ton chemin, Non tout du long. Il te le faut apprendre D'un Dieu qui peut perfectement l'entendre (û).

« Sortant du port, gagne la grande mer, Fay ta galère à tour de bras ramer (Ta main ne soit du labeur affoiblie) Entre Coryce et l'isle yî^gialie.

Quand tu seras au flot Laconien, Pren à main dextre, et, sage, avise bien De ne heurter au rocher de Malée, Où l'onde en l'onde est asprement meslée. Là, maint serpent et maint grand chien marin

a. Var. :

avant que tu arrives Fatalement aux Pannoniques rives.

Tous n'irez pas : c'est Varrest du destin. Mais pour cela ne fauls à ton chemin , Que je te veux non tout du long apprendre, De peur qu'un Dieu ne m'en vienne reprendre.

Mange les nefs, et d'un gosier malin Hume la mer, et, glouton, la rejette Plus roide au ciel qu'une viste sagette. Par tourbillons la vague qui se suit Contre les bords abbaye d'un grand bruit [a).

« De là poussant tes navires armées Outre la mer des Cyclades semées , Revoirras Troye et les funèbres lieux Pleins des tombeaux de tes nobles ayeux. De là singlant à rames vagabondes Par le destroit des homicides ondes, Voirras le pas où se noya la sœur Pendue aux crins de son bélier mal-seur. Tu feras voile au Thracien Bosphore, Où rinachide estant vestue encore D'un poil de vache, à coups d'ongles passa En lieu de rame, et son nom luy laissa. Puis approchant du grand Danube large, Qui par sept huiz en la mer se descharge, Aborderas à l'isle qui des Pins Porte le nom ; là sçauras tes destins L'un après l'autre, hoste de la rivière De qui la corne est si brave et si fière.

« Ce fleuve, ayant sur la teste un rozeau, Et dans la main un vase tout plein d'eau, Et du menton versant une fontaine.

Te dira tout d'une bouche certaine. »

A tant se teut : Junon, qui descendit, En le tançant la voix luy défendit.

a. Var. :

Là maint gosier des chiens marins gloutons Hument les nefs, puis comme pelotons Rouez en l'air, par morceaux les vomissent Dessus les bords : les rives, qui frémissent D'abois rompus soubs le pied des rochers. Glacent de peur tout le sang des nochers.

8o La Franciade.

Tandis la troupe au travail non oisive Le taureau mort renverse sur la rive : Ils ont le cuir en tirant escorché, Puis estripé, puis menu dehaché A morceaux crus; ils ont d'une partie Sur les charbons fait de la chair rostie, Embroché l'autre, et cuite peu à peu Blanche de sel à la chaleur du feu , L'ont retirée, en des paniers l'ont mise, Puis sur la table en des plats l'ont assise, Ont pris leur siège, ont detranché le pain, Ont tait tourner le vin de main en main , Boivant de rang à tasses couronnées, D'un cœur joyeux l'un à l'autre données. Après qu'ils ont du boire et du manger Osté la faim, ils s'allèrent loger Au premier front de la rive mouillée Sur des licts faits d'herbes et de fueillée , Où toute nuict jouyrent du repos , Ronflant le somme au murmure des flots.

Au découcher de l'aurore nouvelle Le vieil Vandois du siflet les appelle (Qui seul estoit le pilote ordonné).

Voyant le vent heureusement tourné.

Un bruit se fait par les bancs du navire. Puis à sa tasche un chacun se retire.

Francus premier le siflet entendit :

Lors tout armé sa main dextre estendit Dessus la terre, et ses yeux vers la nue : Estant debout sur la rive chenue Prioit ainsi : « 0 grand Patarean A l'arc d'argent, tire-loin, Thymbrean , Garde, Apollon, entière ceste troupe , Dieu d'embarquage , et permets que je coupe Sous heureux sort la commande (') qui tient

1. Commande est la grosse corde qui tient le bateau. Les Grecs l'appellent 7r/5u/xv^<7tov, les Latins rudens.

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