Livre SECOND. i j
Devant la porte en assez long espace , Large, quarrée, estoit une grand' place Où la jeunesse aux armes s'esbattoit , Piquoit chevaux, voltigeoit et lutoit, Sautoit, couroit, défendait la barrière, Jusques au ciel en voloit la poussière : i^Les prochains bords à leurs cris respondoient.
Sur le portail d'un long ordre pendoient De ses ayeux les hardis tesmoignages; Lances, plastrons, morions et plumages, Butins gaignez des ennemis vaincus, Naus, gallions et leurs esprons becus, Et des citez les portes arrachées A grands crochets dans le mur attachées (i)]. En ce-pendant que d'œil prompt et ardant Francus alloit le palais regardant , Frizes, festons, guillochis et ovales , Dicée, orné de dignitez royales.
Accompagné de deux cens jouvenceaux D'âge pareil, aux mentons damoiseaux, Au doux regard, d'une courtoise sorte , Vint caresser Francus outre la porte.
Le bien-veignant, et d'un visage humain Le tient, l'embrasse et luy serre la main.
Prés de ce prince en robes solennelles Estoit sa femme et ses filles pucelles, Qui fil, aiguille et ouvrages legiers Avoient laissé pour voir les estrangiers. Comme un avril estoient belles ces dames, En cent façons les amoureuses flammes Qui de leurs yeux à passades sortoient Peuples et rois d'un regard surmontoient {a},
a. Var. ; A quifuzcaux et fil tout à la fois
I. Ces huit vers ne se trouvent que dans les éditions posthumes.
Ronsard. — III. s
114 La Franc lADE.
Tandis le Dieu qui le cœur nous desrobe, Laissa la porte, et se mit sous la robe De Francion; puis décochant deux traits, L'un plein d'amours, de grâces et d'attraits, Qui doucement gaigne la fantaisie , Et l'autre plein d'ardante jalousie , Tirez des yeux de Francus leur lança.
Et leur raison ensemble renversa, Troublant le sens et remplissant les veines, Foye et poumons de soupirs et de peines 'ii); Puis, en tirant et sautelant, de là Ce faux garçon dans le ciel revola, [Comme un larron qui, subtil en finesse, Son larcin faict, s'escoule de la presse. Puis, quand il est par la troupe échappé. Se rit , joyeux , du sot qu'il a trompé , Tout prest encor de faire autre entreprise S'il trouve ailleurs une aussi belle prise (i).] [Dessoubs le cœur de ces deux damoiselles Fumoit la playe à mornes estincelles.
Les consommant et fondant peu à peu , Comme une cire à la chaleur du feu.
De toute chose ont perdu souvenance, Perdu sçavoir, parole et contenance.
Estaient de haste escoulez de leurs doits , Tant elV avaient un chaud désir en l'ame De vair Francus; mainte amaureuseflame, Qui de leurs yeux à passades valait , Gaignant le cœur, dans le sang dévalait.
Les taurmentant de pensers et d'augures, Avant-caureurs de leurs peines futures.
I . Cette comparaison ne se trouve que dans les éditions posthumes.