‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 2)Chapitre 41 sur 164 · Livre second. i io · texte numérisé non relu

Livre second. i io

Seul àl'escart, appuyé contre un coin, Veuf de plaisir, plein d'angoisse et de soin , A sourci bas , à poitrine poussée De longs sanglots, estoit le roy Dicée. Un fleuve espais de ses yeux s'escoula; Francus l'avise et ainsi luy parla :

« C'est à moy, prince, à pleurer et à traire Tant de sanglots, à qui tout est contraire, A qui la mer, Tair, la terre et les cieux Sont obstinez ennemis envieux , Qui m ont trompé dessous belle apparence. 11 n'est rien pire aux mortels qu'espérance. Mais toy, seigneur si sage et si prudent, En biens, citez et peuples abondant, Riche d'honneur et de terre fertile.

Riche de femme et de belle famille, Ne devrois estre en ce poinct langoureux , Ains les souspirs laisser aux malheureux. »

Dicée respond : « Las ! si je n'estois père', Hoste troyen , je serois sans misère ; Un mien seul fils a causé mon tourment , Et s'il te plaist je te diray comment.

« Dedans ceste isle habite de fortune Un fier tyran, la race de Neptune,

Qu'un mcncsîricr appris à bien chanter.

De CCS deux sœurs l'une aroit nom Hyanîe, L'autre Clymcne ; Hyante estoit sçavantc En l'art magiq' ; mais amour le plus fort , Qui n'a soucy de charme ny de sort, De toutes deux tenait l'ame eschaufée.

Et de leurs cœurs avoit fait son trofée. Tantost leur joue en tremblant rou^soit, Palle tantost, tantost se blanchissait, Et, s'imprimant de mainte estrange tache, Monstroit au front le m.alque le cœur cache. Jamais le front ne celle le souci Du triste cœur que l'amour a transi.

120 La Franciade.

Horrible et grand, mais homme en cruauté Tant soit cruel ne l'a point surmonté.

Il fait meurdrir tous ceux qu'il prend en guerre, Ceux que la mer jette contre sa terre, Dessus l'autel de son père, et de sang Honnit le temple. Il attache de rang (Piteux regard!) pour parades aux festes De ses portaux les misérables testes.

(c Le fer ne peut endommager sa peau ; Il rebondit comm.e fait un marteau Dessus l'enclume: en une seule place, Près le talon, la Parque le menace.

ce Mille estoient morts par sa cruelle main , Quand moy, touché d'un cœur doux et humain. Luy fis sçavoir que les bestes sauvages , Titres , lions envenimez de rages, Qui sans raison vivent parmi les bois, Gros animaux sans pitié ny sans lois , S'entre-tuoient et mangeoient leur semblable; Mais l'homme, né d'un esprit raisonnable, Enfant du ciel, ne doit faire mourir L'homme son frère, ainçois le secourir.

« Ce grand géan, oyant ceste nouvelle, Enfla son fiel de colère cruelle.

Et bouillonnant, escumant et grondant, Sans m'advertir de son courroux ardant, Vint un matin au pied de ma muraille Me défier en plein champ de bataille.

En telle peur soudain armer je fis Mon jeune Orée (ainsi a nom mon fils) L'accompagnant de bien peu de gendarmes. Mieux equippez de courage que d'armes.

ce Ce jouvencel, à qui le blond coton , Première fleur, sortencordu menton, Fort et hardi , fit avancer sa trope, Et le premier assaillit le Cyclope, Le grand Phovére (hélas! on nomme ainsi Ce fier tyran aux playes endurci).

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