Livre second
De tel harnois cet horrible adversaire Estoit vestu. sans qu'il en eut affaire. Car il portoit le fer tant seulement Non pour s'armer, mais bien pour ornement, Et pour jeter une horreur en la face Du chevalier qui viendroit en la place. Il se moquoit en fronçant le sourcy Du bon Dicée, et luy disoit ainsy {a) :
b. Var., remplaçant les huit vers précédents :
Qu'une harpye en amour eschauféc Conceut du vent dessus le mont Rifcc.
Luy, tout armé, d'un saut brusque et dispos, En la flattant, sauta dessus son dos : Elle sentit la charge de son maistre.
« Kisse[''), je croy que tu ne voudrais esîre Sous autre main, ny ne voudrais changer Ton vray seigneur pour suivre un estranger.
Long-temps y a que ta race sans vice Fait, généreuse , à la mienne sen-ice; Mes bisayeux ont nourrytes ayeux; Pour ce jourd'huy rends-moy victorieux : Va, vole, cours , la campagne pouldroye, Que ce wùgnon devienne nostre proye , Pour attacher son morion cloué (2) Au haut du temple à mon père voué.
1 . Kisse estoit le nom de la cavalle de Phovère. JCîsse en grec signifie une pie.
2. Les morions des anciens avoient un clou, ou deux, ou trois, d'or ou d'argent, ou d'autre métal, sus le haut de ia creste, lesquels estoient creux et cavez par dedans, où ils plantoient leurs pannaches et panonceaux , faits le plus souvent du poil de la queue d'un cheval , et quelquefois de la queue toute entière. Tels pannaches ou plustost criniers s'appelloient 'itz-ojcloîç , tant pour l'ornement de l'armet, que pour donner frayeur aux ennemis. Le clou s'appelloit, avec tout le haut du morion , :^û.y.o:. Le morion qui en avoit trois s'appelloit r,cv^â/îia.
124 La Franciade.
« Pour champion ta sottise m'appreste, Vieil radoté, la phrygienne teste D'un jouvenceau, qui sçauroit mieux ramer Comme un forçat, que, furieux, s'armer.
Pour le loyer d'une telle entreprise Tu as ta fille à ce Troyen promise.
Pauvre chetif! ce fer, dont il mourra,
Je doublera^ pour telle recompense En tes vieux ans ton soin et ta despense ; Seule au haut bout je te feray loger De mon estable, et par honneur manger, Tousjours de fleurs la teste couronnée , 5/ ton pied prompt gaigne ceste journée. »
Parlant ainsi , la cavallel'ouit; Mais pour néant son cœur s'en rejouit , Entrebatu du désir de la gloire Et de r espoir d'emporter la victoire.
Car Jupiter déjà de ces deux corps En sa balance avoitpoizè les sorts ; Cil de Francus s'esleva d'une brasse , Et l'autre à bas pendit contre la place.
Son bon démon adonc l'abandonna, Et son mauvais en oyseau se tourna, En qui souvent st changent les Harpyes , Chiens à Juppin (') sous son trosne accroupies, Tousjours au guet pour punir les mortels Qui ont poilu son temple et ses autels. Ce triste oyseau, par un mauvais présage, Luy rebattoit des ailes le visage, Egraffignoit et piquottoit les mains.
Orphné les Dieux, orfraie les humains Le vont nommant, qui d'une aile qui sonne De nuictcn l'air les crédules estonne.
1 , Les Harpyes et les Furies sont une même chose, qu'Apollonius rhodien dit estre les mastins de Jupiter.