‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 2)Chapitre 60 sur 164 · Livre troisiesme. i · texte numérisé non relu

Livre troisiesme. i

Car, si on croit à nostre vieille annale, Crète de Teucre est la terre natale, »

Ainsi Dicée en le tenant luy dit, Quand Francien luy contre-respondit:

« Prin e Cretois, qui à bon droit te vantes D'estre sorti de ces vieux Corybantes Qui, sous le glaive et la loy qu'ils tenoient. D'heureuse paix leurs peuples maintenoient (a). En peu de mots pour si haute entreprise Je respondray : j'auray tousjours esprise D'un souvenir l'âme qui vit en moy (b), Pour tant de biens que j'ay receus de toy, Qui, pauvre et nud, le jouet du naufrage, Ne m'as permis seulement ton rivage.

Mais , asseurant ma fortune et mon cours, M'as présenté ta fille et ton secours.

«Or si i'avois puissance sur ma vie, Si du Destin elle n'estoit ravie.

Et si j'estois porté de mon plaisir.

Je ne voudrois ton royaume choisir Pour demeurer, ains, allègre dejoye, J'irois chercher encor ma vieille Troye, Et me plairoit entre les vieux tombeaux De mes ayeux bastir des murs nouveaux, Et d'habiter la cendre de mes pères; Mais les Destins, autheurs de mes misères,

a. Var. (1578) :

Qui par la loy leurs peuples gouvernaient , Et par le glaive en paix les maintenoient.

b. Var. :

Qui par la loy, ame de la cité, Gardoient leur sceptre en tranquille unité'. Puis qu'il t'a pieu sagement me semondre, En peu de mots il me faut te respondre: Un souvenir vivra toujours en moy.

I $6 La Franciade.

Contre mon gré me traînent et me font

Enfoncer l'œil et abaisser le front.

Je souffre tout, ne pouvant autre chose

Contre le ciel, qui des hommes dispose {a),

[Ce fier destin la Gaule me promet ,

Qui seulement marier me permet

En Allemagne, et non en autre place.

Du sang troyen meslé parmy la race

Du sang germain des roys doivent sertir,

Qu'on me promet le monde assujetir.

Ayant borné par le glaive leur gloire

Du rond du ciel , la mer de leur victoire (b).]

Donne, sans plus, à ce prince troyen

Des charpentiers, du bois, et le moyen

De rebastir une flotte nouvelle,

Pour retenter la fortune cruelle ,

Et le malheur par qui tout est domté,

Qui maugré moy force ma volonté.»

Il dit ainsi. Dicée, qui prend garde A son maintien , tout estonné regarde D'yeux et d'esprit ce Troyen qui parloit , Et pour son gendre en son cœur le vouloit.

En cependant son jeune fils Orée , Pour célébrer la victoire honorée , Et pour aux dieux s'acquiter de ses vœux , Dedans ses parcs avoit choisi cent bœufs Au large front , agréables offrandes , Entiers et sains, victimes les plus grandes; Et près la ville, en un bocage saint,

a. Var. :

Et sans gronder souffrir à bouche close Tous les malheurs que le ciel me propose.

b. Var. :

Dont les vertus, triomphes et victoires , Tout l'univers rempliront de leurs gloires.

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