‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 2)Chapitre 71 sur 164 · Livre troisiesme · texte numérisé non relu

Livre troisiesme

Prince sans foy, et luy prendroit à gloire De me tromper, et en feroit victoire.

Dois-je me plaindre et ma sœur retenter ? Cela feroit son ardeur augmenter; Car je sçay bien (Amour m'a fait sçavante) Que Francion est amoureux d'Hyante, Et que ma sœur ce Troyen aime mieux Que son cœur propre et le jour de ses yeux. Je n'en sçay rien, seulement je m'en doute : L'amant douteux toute parole escoute.

Dois-je par fraude et par dol controuver Qu'au fond du cœur ma sœur laisse couver Un feu peu chaste, et le dire à mon frère -* En le disant, il me seroit contraire; Pour un soupçon ne voudroit un discord Contre celuy qui l'a sauvé de mort.

Je souffre trop sans donner cognoissance De mon travail ; la seule patience Est le remède : un feu, souventefois, Meurt de son gré quand il n'a plus de bois. Pensers et pleurs apprestent la matière A mon brazier; il faut que toute entière En liberté je me redonne à moy :

Un amoureux sur luy n'a point de loy 1 Plus fil à fil ses liens il desserre, Et plus Amour à la chaine l'enferré.

A tous venans dirai-je mon malheur ?

Dire son mal allège la douleur.

Non, ny mon sang, mon honneur ny ma race Ne veulent point que fable je me face, Et que chacun, d'un cœur dissimulant, Flatte mon mal, et puis, en s'en allant, Me deshonore, et, tançant sa famille, Par mon malheur fasse sage sa fille.

[Donc que feray-je ? Irai-je en autre part Comme bannie ? Amour, qui tient îe dard Dedans mon cueur en si profonde playe , Ne permet point qu'autre pays j'essaye;

iyô La FranciaDe.

Puis, pour passer meint fleuve et meint rocher, Je ne sçaurois de mon flanc arracher Ce trait qui met la tristesse en mes veines, Mon cueur en feu et mes yeux en fontaines. Pour le meilleur, Clymène, il faut mourir, Et par la mort ton amour secourir, w

Comme en son cœur elle pensoit la sorte De se tuer, ou d'une sangle forte Pendre son col au bout d'un soliveau, Ou se percer l'estomac d'un couteau , Ou s'estoufer au plus profond des ondes, Ou s'en-aller par les lorests profondes , Par les déserts de rochers enfermez, Servir de proye aux lions affamez.

Une poison luy sembla la meilleure Pour destacher son ame tout à l'heure Loin de son corps, et du corps le souci. D'un pesant pas et d'un pesant sourci , Cruellement de passions outrée.

Elle est pleurante au cabinet entrée Où tout le bien que plus cher elle avoit D'un soin de femme en garde reservoit.

Sur ses genoux elle mit une quesse, Puis mit la clef en la serrure espesse; La clef tourna, la serrure s'ouvrit.

Là, choisissant entre mille, elle prit Une poison qu'on dit que Promethée A de son sang autrefois enfantée , Quand le vautour, tout hérissé de faim, A coups de bec luy deschiroit le sein. [Le sang coula dessus la terre mère ; Le soleil chaud, qui toute chose esclaire, Luy donna force , accroissance et vigueur. Elle a de tige un coude de longueur; Rouge est sa fieur, sa fueille un peu noirastre, Que la sorcière et la fausse marastre Sçavent cueillir de leurs ongles trenchans, Disant dessus des mots qui sont meschans ,

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