‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 2)Chapitre 85 sur 164 · Livre qjjatriesme. lO · texte numérisé non relu

Livre qjjatriesme. lO

Et de rayons redoutables et crains Verse la soif et la fièvre aux humains, De sa splendeur effaçant chasque estoile.

Elle, qui tint dessus sa face un voile, Par le travers du crespe l'apperçeut ; Adonc un trait en l'ame elle reçeut.

Le cœur luy bat au fond de la poitrine; Ses pieds tenus comme d'une racine Ne remuoient ny deçà ny delà.

Dessus sa joue une rougeur alla, [Chaude de honte; une froide gelée Sur ses genoux lentement est coulée, Et ne sçay quelle ombrageuse obscurté De ses beaux yeux offusqua la clarté;] Et tout le corps comme fueille luy tremble.

Ils sont long temps sans deviser ensemble, Tous deux muets l'un devant l'autre assis ; Ainsi qu'on voit deux pins, qui vis-à-vis D'un beau ruisseau sont plantez au rivage, Ne remuer ny cyme ny fueillage.

Cois et sans bruit en attendant le vent; Mais quand il soufle et les pousse en avant , L'un prés de l'autre en murmurant se jettent, Cyme sur cyme , et ensemble caquettent; Ainsi dévoient babiller à leur tour Les deux amans dessous le vent d'amour.

Francus venu , la compagnie attainte, De honte et peur, se recula de crainte, Et se cachant sous le bocage ombreux , En leur devis les laissèrent tous deux. L'amant vit bien dez la première œillade Que l'amoureuse au cœur estoit malade, Que son esprit cherchoit à s'en-voler; Pource il la flate et commence à parler.

« Chasse la crainte et la rougeur qui monte Dessus ton front; tu ne dois avoir honte De parler seule à moy seul, estranger : Je ne vien pas, vierge, pour t'outrager.

204 La Franciade.

Mais pourt'aimer; et mon humble courage Ne semble point à ceux du premier âge, Fiers estrangers, Hercules et Jason,^ Qui ravissoient les filles de maison.

Telle insolence au cœur n'est point entrée D'un qui n'a lieu, ni terre, ni contrée, A qui le ciel sa clarté va niant.

Je suis, hélas! estranger, et priant ; Le grand Jupin à telles gens préside.

Et sous sa main les conserve et les guide ; Père commun, les défend contre tous.

Pource au besoin j'embrasse tes genous.

Imitant Dieu, sois, vierge, secourable A moy, fuitif, priant et misérable.

« Jadis Ariadne en ce pays icy , Prise d'amour, prit Thésée à mercy; Victorieux sans danger le renvoyé Par un filet qui conduisoit sa voye. Un gentil cœur aide tousjours autruy !

Pour tel bien-fait elle encore aujourd'hui Reluit au ciel, et ses yeux manifestes {a) Roulent de nuict par les voûtes célestes. Je ne requiers richesses ni thresors, Ny grand empire enflé de larges bors; Je veux sans plus que ton bel art me face Voir ces grans rois qui naistront de ma race, Et par sur tous un Charles de Valois, Qui l'univers envoira sous ses lois.

[Pour un tel roy toute peine m'est douce. Le vent m'est doux , la mer qui se courrouce Foudres, esclairs, ne m'offensent, pourveu Que de moy naisse un si puissant neveu. Montre le moy ; tu en as la puissance. Le bas enfer te rend obéissance,

a. Var. :

Est un bel astre, et ses feux manifestes

Page 1