Livre second
Là se voit mainte nef contre un rocher cassée, Et mainte grande armée à terre renversée; Là sied le déconfort oui se rompt les cheveux, La flambante fureur, le courroux outrageux, Le dueil, la passion, les sanglots et les larmes, Le desespoir qui tourne encontre soy les armes, La perte de procez, de parens et d'amis, Et mille pauvres Roys de leurs sceptres demis, (a)
Bref, tous les accidens de la terre et de l'onde, Et tout ce qui tourmente ou réjouist le monde, Accompagnent la Fée, et d'un spacieux tour, Ainsi qu'archers de corps la ceignent à l'entour.
Là couplez pesle-mesîe avecques les tristesses Tiennent rang les plaisirs, la joie et les liesses, Le crédit, les faveurs, qui pendent à filets Aux soliveaux dorez des malheureux palais; Des uns la soye est simple, et des autres retorce, Que ceste Royne aveugle avecques une force Coupe en moins d'un moment, et de hauts Empereurs Les fait en mesme jour devenir laboureurs, Abaissant leurs estats par les tourbes communes.
Là se roulent autant de sortes de fortunes Qu'on voit d'herbes es prez, ou d'estoiles aux deux, Ou de sablon aux bords d'un fleuve impétueux, (b) Or de tous les valets qu'elle avoit à la dextre, Appella le Malheur, valet le plus adextre Qui soit en sa maison, pour sçavoir finement Mettre à fin de sa Royne un prompt commandement.
« Marche, Malheur, dist-elle, et voilé d'une nue Entre dedans Paris, à fin qu'à ta venue
a. Var. :
La perte de procez, d'amis et de parens,
Et mille autres malheurs d'effets tous dijjèrens.
b. Var. :
Qu'on voit d'herbe en un pré de nulle fleurs vesta, Ou de sablon aux bords de l'Euripe tortu.
164 Les Poèmes.
Homme ne te cognoisse, et puis de part en part Force une escorce humaine et entre dans Ronsard. Va donc, et le rencontre au matin en sa couche, Entre dedans ses yeux, en son cœur, en sa bouche; Fay-le si mal-heureux, que tout ce qu'il fera, Songera, pensera, par tout où il ira, Ce ne soit que malheur. Va, je te le commande, Et pour tost m'obeïr desloge de ma bande. »
Ainsi disoit Fortune au Malheur, bien-heureux De faire comme luy quelqu'autre malheureux.
C'estoit au poinct du jour que l'Aube retournée Avoit du vieil Tithon la couche abandonnée, Et ja l'oiseau cresté avoit tout à l'entour Du logis de Daurat (*) annoncé le beau jour, Quand ce méchant Malheur entra dedans ma chambre. Entra dedans mon lict, et du lict je n'eu membre Où promptement n'entrast, plus viste qu'un esclair Que Jupiter envoyé en temps serein et clair.
Je m'habille en deux coups ; mais sortant de la porte Je heurtay contre l'huis du pied de telle sorte, Que je m'avisay bien que quelque grand méchel Qui ja me menaçoit me pendoit sur le chef; Par trois fois me trembla toute la jambe destre. Un livre me tomba hors de la main senestre, Bazané me devint tout le beau teint vermeil, Et n'esternuay point en voyant le soleil.
Depuis cette heure là, plein de soin et d'envie. Par cent mille travaux je retraine ma vie, Mon cœur, que le malheur par la doute esbranta. Me prometant cecy et maintenant cela.
Je vous importunay mille fois la sepmaine, J'importunay le Roy d'une prière vaine, Lequel m'a plus donné qu'espérer je n'osé; Mais tousjours le malheur au don s'est opposé ; Et plus l'avez prié, et plus Fortune a mise Sa misérable main sur la chose promise.