Livre second
Pour arriver au bord auquel Villegaignon Sous le pôle Antarctique a semé vostre nom ; Mais chetif que je suis, pour courir la marine Par vagues et par vents, la fortune maline Ne m'abandonneroit, et le mordant esmoy Dessus la poupe assis viendroit avecques moy. Docte Villegaignon, tu fais une grand' faute De vouloir rendre fine une gent si peu caute, Comme ton Amérique, où le peuple incognu Erre innocentement tout farouche et tout nu, D'habits tout aussi nu qu'il est nu de malice, Qui ne cognoist les noms de vertu ny de vice, De sénat ny de Roy ; qui vit à son plaisir, Porté de l'appétit de son premier désir, Et qui n'a dedans l'âme ainsi que nous emprainte La frayeur de la loy qui nous fait vivre en crainte ; Mais suivant sa nature et seul maistre de soy, Soy-mesmes est sa loy, son sénat et son Roy ; Qui de coutres trenchans la terre n'importune, Laquelle comme l'air à chacun est commune, Et comme l'eau d'un fleuve, est commun tout leur bien. Sans procez engendrer de ce mot tien et mien. Pour ce, laisse-les là ; ne romps plus (je te prie) Le tranquille repos de leur première vie; Laisse-les, je te pri', si pitié te remord, Ne les tourmente plus et t'enfuy de leur bord. Las! si tu leur apprens à limiter la terre, Pour agrandir leurs champs ils se feront la guerre, Les procez auront lieu, l'amitié defaudra, Et l'aspre ambition tourmenter les viendra, Comme elle fait icy nous autres pauvres hommes, Qui par trop de raison trop misérables sommes.
Ils vivent maintenant en leur âge doré. Or pour avoir rendu leur âge d'or ferré En les faisant trop fins, quand ils auront l'usage De cognoistre le mal, ils viendront au rivage Où ton camp est assis, et en te maudissant Iront avec le feu ta faute punissant.
i68 Les Poèmes.
Abominant le jour que ta voile première Blanchit sur le sablon de leur rive estrangere. Pource laisse-les là, et n'attache à leur col Le joug de servitude, ainçois le dur licol Qui les estrangleroit, sous l'audace cruelle D'un tyran, ou d'un juge, ou d'une loy nouvelle.
Vivez, heureuse gent, sans peine et sans souci, Vivez joyeusement; je voudrois vivre ainsi!
L'Iliade des maux qui ma raison travaille, Et ceux que le malheur en se jouant me baille En rompant mes desseins, ne m'auroit arresté, Et gaiilard je vivrois en toute liberté.
Mais de tous les malheurs le plus grand qui me presse, C'est la douleur que j'ay d'importuner sans cesse En vain vostre bonté qui tousjours me reçoit, Et maugré le malheur jamais ne me déçoit. [Icy donc, mon Prélat, icy je vous adjure, Par l'air que l'on respire, et par la clarté pure Du soleil tout voyant, et par cet élément De la mer qui la terre embrasse rondement, Et par la terre aussi, de tous l'antique mère, Et par le ciel bénin, de toutes choses père, Par vertu, par le teu qui tout eschauffe icy, Et par Montmorency, et par vous-mesme aussy, Que vous me pardonniez, s'il vous plaist, de l'audace D avoir importuné trop souvent vostre grâce. J Vous n'estes ignorant cjue l'esprit généreux De tout homme bien ne est tousjours désireux (a) D'acquérir de l'honneur, et ardent de se faire Apparoistre en crédit dessus le populaire.
a. Var. :
Mais l'extrême regret qui plus le cœur me presse, C'est qu'il faut qu'à tous coups, tous les jours et sans cesse Je vous sois importun. Or, comme généreux, Vous sçavez que l'esprit de l'homme est désireux