‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 3)Chapitre 132 sur 223 · Livre second · texte numérisé non relu

Livre second

Aux contemplations de leurs sciences belles, Te faisant enfanter choses toutes nouvelles, Sans imiter que toy, et la gentille erreur Qui t'allume l'esprit d'une docte fureur, Ne faisant cas de ceux qui en mesme langage Ensuivent les premiers par faute de courage, Et faute de n'oser aller boire de l'eau Sur le mont d'Helicon par un sentier nouveau.

Or avant que vouloir te declairer au monde, Tu as daigné tenter d'exprimer la faconde Des Grecs en nostre langue, et as pour ton patron Choisi le doux archet du vieil Anacreon, Qui monstre comme il faut d'une parolle douce Plaindre nos passions, lors que Venus nous pousse Sa flèche dans le cœur; comme il faut souspirer, Comme il faut espérer et se désespérer ; Comme il faut adjuster la lyre chanteresse, Et ie père Bacchus à Cypris la Déesse ; Comme il faut s'esgayer ce-pendant qu'Atropos Nous permet les plaisirs d'un amoureux repos; Comme il faut que l'on danse, et comme il faut qu'on saute, Non pas d'un vers enflé plein d'arrogance haute, Obscur, masqué, brouille d'un tas d'inventions Qui font peur aux lisans, mais par descriptions Douces, et doucement coulantes d'un doux style, Propres au naturel de Venus la gentile Et de son fils Amour, qui ne prend à plaisir Qu'on luy aille un sujet estrangement choisir, Que luy-mesme n'entend, bien que Dieu, et qu'il sçaiche Toutes les passions que peut causer sa flèche.

Mais loue qui voudra les replis recourbez Des torrens de Pindare en profond embourbez, Obscurs, rudes, fascheux, et ses chansons cognues Que je ne sçay comment par songes et par nues. Anacreon me plaist, le doux Anacreon!

Encores voulust Dieu que la douce Sapphon, Qui si bien réveilloit la lyre Lesbienne, En France accompagnast la Muse Teïenne!

204 Les Poèmes.

Mon Belleau, si cela par souhait avoit lieu, Je ne voudrois pas estre au ciel un demi-Dieu, Pour lire dessous l'ombre un si mignard ouvrage, Qui comme nous souspire un amoureux dommage, Une plaisante peine, une belle langueur Qu'Amour pour son plaisir nous grave dans le cœur. Encore je voudrois que le doux Simonide, (Pourveu qu'il ne pleurast) Alcman, et Bacchylide, Alcée et Stesichore, et ces neuf chantres grecs Fussent ressuscitez ; nous les lirions exprés Pour choisir leurs beaux vers pleins de douces paroles; Et les graves seroient pour les maistres d'escoles, A fin d'espouvanter les simples escoliers Au bruit de leurs gros vers furieux et guerriers. Mais Dieu ne le veut pas, qui couvre sous la terre Tant de livres perdus, naufrages de la guerre, Tant d'arts laborieux et tant de gestes beaux Qui sont ores sans nom, les hostes des tombeaux ; Puis il nous faut doubter si le sort a puissance (0 cruauté du ciel) sur l'humaine science! (a)

Mais quoy? du demeurant qu'il nous en est resté Le plus doux (à mon gré) t'est icy présenté, Mon Choiseul, mon demy, par ton Belleau, qui ores Te le donne et le voue, et le consacre encores; Et ce faisant, Choiseul, je te puis asseurer Qu'il te donne beaucoup ; car cecy peut durer Ferme contre le temps, et la richesse humaine Ondoyante s'enfuit comme le temps l'emmeine, Errant puis çà puis là, sans arrest ny séjour; Et ce présent mettra ton beau renom au jour Sans jamais s'effacer, pour revivre par gloire Autant qu'Anacreon a vescu par mémoire.

a. Var. (Édit. posth.) :

Puis nous faut-il douter que tout çà bas ne meurt Puis que de tant d'esprits le labeur ne demeure!

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