‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 3)Chapitre 137 sur 223 · Livre second · texte numérisé non relu

Livre second

Et pourquoy en son nom estes-vous baptisez? Pourquoy des mescreans estes-vous divisez? Pourquoy jusqu'à la mort haïssez-vous leur race, S'ils ont, sans coups ruer, occupé vostre place? S'ils ont, sans coups ruer, en Europe passé? Par armes l'ont gaignée, et vous en ont chassé? Pourquoy par feu, par fer, et par guerre cruelle N'avez-vous fait mourir ceste gent infidelle? Et pourquoy désormais, comme les vrais soldars De Christ, ne portez-vous pour Christ les estendars?

Quand vous serez batus et bien rompu la teste Vingt ou trente ans durant, encores la conqueste De nos Rois ne sera si grande que la main; Et auront fait mourir cent mille hommes en vain Autour d'un froid village ou d'une pauvre ville, Ou d'un petit chasteau pour le rendre servile. Si vous voulez gaigner plus d'honneur et de bien, Laissez-moy vos combats qui ne servent de rien, (a) Et pour vous enrichir par les faicts de la guerre, Chassez les Sarrasins hors de la saincte terre, Où la moindre cité que d'assaut on prendra, D'un butin abondant tres-riches vous rendra.

Là sont les grands palais et les grandes rivières Qui d'un sablon doré roullent braves et fieres; Là coule le Jourdain, Gange, Eufrate, et le Nil; Là sans le cultiver le pars est fertil ; Là le Caire et Damas, Memphis et Cesarée, Tyr, Sidon, Antioche, et la ville honorée Du grand nom d'Alexandre , eslevent jusqu'aux cieux De leurs superbes murs les fronts audacieux, Où de tous les costez, soit de la mer Egée, Soit des flots Adrians, une flote chargée Maintenant de lingots, maintenant de joyaux, Maintenant de parfums, maintenant de métaux,

a. Var. (Édit. posth.) :

Laisscz-imy vos combats cmpoulc: d'un hum rien,

212 Les Poèmes.

Avecques un grand bruit dedans le havre viennent, Ou prés de la muraille à la rade se tiennent. Ce sont là les butins que vous, soldats chrestiens, Devriez ravir du sceptre et des mains des payens, Sans vous tuer ainsi en Espagne et en France, O honte! à l'appétit d'une froide vengeance.

Quelle fureur vous tient de vous entre-tuer, Et devant vostre temps aux enfers vous ruer A grands coups de canons, de piques et de lance? La mort vient assez tost, helas! sans qu'on l'avance; Et de cent millions qui vivent en ce temps, Un à peine vient-il au terme de cent ans.

Ah ! malheureuse terre, à grand tort en te nomme Et la douce nourrice et la mère de l'homme ; Par toy seule nous vient ce malheureux souci De s'entre-guerroyer et se tuer ainsi !

On dit que quelquefois te sentant trop chargée D'hommes qui te fouloient, pour estre soulagée Du fardeau qui pressoit ton eschine si fort, Tu prias Jupiter de te donner confort; Et lors il envoya la meschante Discorde Exciter les Thebains d'une guerre tres-orde, Vilaine, incestueuse, où l'infidelle main Des deux frères versa leur propre sang germain. Après elle alluma la querelle Troyenne, Où la force d'Europe et la force Asienne D'un combat de dix ans, sans se donner repos, De toy, terre marastre, ont deschargé le dos. Mille combats après venus par violance Ont si bien esclaircy des peuples l'abondance, Que tu ne sçaurois plus, ô grossier animal, Te plaindre que le dos te face plus de mal.

Ah! mal-heureux humains, ne sçauriez-vouscognaistre Que la nature, helas! ne vous a point fait naistre Pour quereller ainsi, vous qui naissez tous nus Sans force et desarmez? Les animaux connus Par les grandes forests, dragons, lions, tigresses, Sont armez ou de griffe, ou d'escailles espesses,

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