Livre second
Et sortant hors du ventre au profond d'un rocher, Desja naissent guerriers et se paissent de chair ; Les veines de leur col noircissent de cholere, Ja font mine de guerre, et ensuivent leur mère. Mais vous humains, ausquels d'un seul petit cousteau, Ou d'une esguille fresle on perceroit la peau, Les muscles et les nerfs (contre vostre nature Qui ne cherche que paix 1, allez à l'avanture Au milieu des canons oubliant vos maisons, Enflez de trop d'orgueil et de trop de raisons.
Que maudit soit celuy qui deschira la terre, Et dedans ses boyaux le fer y alla querre, Que la nature avoit d'un art si curieux Au profond de son ventre eslongné de nos yeux! De là se fit l'espée et la dague meurtrière, L'homicide canon et la lance guerrière, Et le dur coutelas en lune recourbé.
Maudit soit Promethé', par qui fut dérobé Le feu celestiel, et qui forgea la lame Qui si tost hors du corps nous fait enfuir l'ame; Tu devois, Jupiter, luy foudroyer le chef, Et resserrer au ciel ta flame derechef, Et cacher plus avant dessous la terre basse Le fer qui maintenant se façonne en cuirasse, Maintenant en armet, et tu devois encor Jusqu'au fond des enfers cacher les mines d'or; Car le fer et l'acier nuire aux hommes ne peuvent, Si pour leur compagnon l'autre métal ne treuvent. Que maudit soit celuy qui premier le trouva, Qui premier le fondit, et premier l'approuva; Il eust plus fait pour nous s'il eust remis au monde Une chimère, une hydre, en cent testes féconde, Un pithon tout enflé de venin dangereux, Que d'avoir descouvert ce métal mal-heureux. [Qu'heureuse fut la gent qui vivoit sous Saturne, Quand l'aise et le repos et la paix taciturne, Bien loin de la trompette et bien loin des soldars, Loin du fer et de l'or, erroit de toutes parts
214 Les Poemes-
Par les bois asseurée, et du fruit de la terre
En commun se paissoit sans fraude ny sans guerre.
Helas! que n'ay-je esté vivant de ce temps-là,
Non du temps que la foy légère s'envola
Du monde vicieux, ne laissant en sa place
Que la guerre et la mort, la fraude et la fallace!
Las! je ne verrois point tant de glaives tranchans,
Tant de monceaux de morts qui engraissent les champs,
Tant de chevaux occis, déchargez de leur somme,
Empescher tout le cours de Moselle ou de Somme,
Ny tant de morions, ny de plastrons ferrez
Tenir les rouges flots de la Meuse enserrez.]
Par la guerre crueile on renverse les villes,
On déprave les loix divines et civilles,
On brûle les autels et les temples de Dieu ;
L'équité ne fleurit, la justice n'a lieu,
Les maisons de leurs biens demeurent dépouillées.
Les vieillards sont occis, les filles violées ;
Le pauvre laboureur du sien est devestu,
Et d'un vice exécrable on fait une vertu.
N'aimeriez-vous pas mieux, ô soldats magnanimes! Pour ne commettre point l'horreur de tant de crimes, Bien vivre en vos maisons sans armes, et avoir Femme très-belle et chaste entre vos bras, et voir Vos enfans se jouer autour de la tétine, Vous pendiller au col d'une main enfantine, Vous frisoter la barbe, ou tordre les cheveux, Vous.appeller papa, vous faire mille jeux; Que ùe vivre en un camp, que coucher sur la dure L'esté à la chaleur, l'hiver à la froidure? Et prés de ses parens mourir bien ancien, Que d'avoir pour sepulchre un estomac d'un chien? Pource, nobles soldats, et vous, nobles gendarmes. Et de bouche et de cœur detestez-moy les armes ; Au croc vos morions pour jamais soient liez, A l'entour l'araignée, en filant de ses piez, Y ourdisse ses rets, et en vos creuses targes Les ouvrières du miel y déposent leurs charges;