‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 3)Chapitre 143 sur 223 · Livre second · texte numérisé non relu

Livre second

Tel fleurit aujourd'huy qui demain flestrira, Tel flestrit aujourd'huy qui demain fleurira. La Fortune gouverne, et en tournant sa roue Rit de nostre conseil et de nos faits se joue.

Rien n'y sert la raison, ny la force de cœur, Noblesse ny parens, richesse ny faveur, Ny mesme la vertu, ny la philosophie Qui s'arme en son sçavoir ; la Fortune défie Les humaines raisons, et sans avoir lié Sa force à nos conseils, les escarbouille au pié ; Force qui n'a jamais nostre plainte escoutée, Qui domte tout le monde, et n'est jamais domtée. Quoi ! ne vois-tu, Prélat que le mesme destin Qui nous fit mal-heureux aux murs de Sainct Quentin, Luy-mesme notre dueil change en réjouissance, Redonnant aujourd'huy ton oncle en nostre France? (a) La France estoit malade en l'absence de luy, Souspiroit son malheur, se tourmentoit d'ennuy, Frappoit son estomac, de pleurs estoit couverte, S'arrachoit les cheveux, et lamentoit sa perte.

Comme un petit enfant que sa nourrice avoit Allaité longuement, pleure s'il ne la voit, De ses petites mains au berceau se tourmente, En souspirant l'appelle, et tousjours se lamente D'une voix enfantine, et ne veut s'éjouir Jusqu'à tant qu'il la voye ou qu'il la puisse ouïr; Mais si tost qu'il la voit, en luy riant s'appaise, Luy embrasse le col, et doucement la baise ;

a. Var. (Du Bouchet) :

En redonnant ton oncle et ton frère à la France?

1662, in-fol.). Il est ainsi intitulé : Le retour du connestable de Montmorency et de l'admirai de Coligny, prisonniers de guerre en Flandres l'an 1558, tiré de l'original de la main de Ronsard. Il a été imprimé pour la première fois à la suite de la pièce précédente.

Ronsard. — VI. 15

226 Les Poèmes.

Elle en ses bras l'eschauffe, et depuis le matin Soigneuse jusqu'au soir le pend à son tetin. Ainsi toute la France, à l'heureuse venue De ton oncle captif, joyeuse est devenue, Revoyant de retour celuy qui tant de fois L'avoit si bien servie en bien servant nos Rois.

Elle s'est réjouie, ainsi qu'on voit la terre En avril s'égayer, quand le printemps desserre Les huis de la nature, et quand l'hyver neigeux A mis à part sa gresle et ses vents orageux. Adonques par les prez les fleurs s'espanouissent, Et avecques le ciel les terres s'éjouissent : Ainsi toute la France et ses estats aussi Se sont tous réjouis voyant ton oncle ici. Le pauvre laboureur qui conduit sa charrue, Celuy qui d'avirons la marine remue, Le prestre, l'advocat, et le noble qui tient (a) L'espée à son costé, d'aise ne se contient, Ains le montre par signe, et sautant de liesse Foule la guerre aux pieds, le soin et la tristesse ; Tant ton oncle est de tous estimé dignement Qui n'a jamais le peuple offensé nullement; (b) Que la seule vertu sans reproche et sans vice, Que l'esprit vigilant et le loyal service Qu'il a lait à deux Roys, de chevalier privé l?ont au plus haut degré de la France élevé.

Sus donc, France! sus donc, que gaillarde on tevoye Parmi les carrefours dresser les feux de joye ; Qu'on respande du vin, et que le peuple émeu

a. Var. (Du Bouchet) :

Le rustre, l'advocat, et le noble gui tient

b. Var. (1578) :

Tant il est de la France à bon droit estin Non de confiscations ny de biens affamé;

D'allégresse, en dansant tout à l'entour du feu, De chapelets de fleurs se couronne la teste ; Et qu'à jamais le jour de son retour soit feste !

Sus donc, embrasse-moy ce seigneur désiré, Que hors de la prison tu eusses retiré Aux despens de ton sang et de ta propre vie, Et que le peuple avoit de racheter envie, Si le Prince vainqueur eust de grâce permis Qu'une riche rançon en liberté l'eust mis.

Rembrasse derechef ce vieillard honorable, Ton avisé Nestor, ton sage Connestable , Lequel à son retour ne te r'ameine pas Querelle ny discord, ny guerre, ny combas ; Mais la paix bien-heureuse à son retour arrive Ceinte tout à l'entour des branches de l'olive. [Regarde, je te pry, peuple François, combien Son malheur bienheureux nous rapporte de bien ! C'est un secret de Dieu, lequel sage propose ; Puis le conseil humain exécute la chose.

Voy donc quelle inconstance abonde dans nos faits ! Un malheur a trouvé le bonheur de la paix. Ce que les Roys défunts à fin n'avoient sceu mettre, Ny François, ny Henry ne s'osèrent promettre, Un malheur nous l'a faict. 0 malheur bienheureux! Pour nous mettre en repos tu es venu des cieux. Qui eust jamais pensé qu'un malheur misérable Eust engendré de soy un bonheur désirable, Eust trouvé le repos d'un peuple infortuné?

L'ordre de la nature est maintenant tourné ; Les chesnes désormais se chargeront de roses, Les buissons porteront des fleurettes descloses ; L'âge d'or reviendra en son premier honneur, Puis qu'on voit le malheur engendrer le bonheur.

Quel olivier sacré, en signe de conqueste, Oseroit bien ramper sur sa divine teste?] Quel palme, quel laurier oseroit couronner Ce grand Montmorency, qui vient pour nous donner La paix, ayant defFait le monstre de la guerre r

228 Les Poèmes.

Les belliqueurs Romains qui vainquirent la terre, Ne sçauroient s'égaler à sa belle vertu ; Le sage Scipion, bien qu'il ait combatu Le vaillant Hannibal, et receu de Carthage Pour les siens et pour luy le surnom en partage ; Ny le premier César qui mit dessous sa main Par trop d'ambition tout l'empire Romain, [Ny ces braves guerriers dont les vives histoires Maugré le cours des ans éternisent les gloires, Ne sont pareils à luy, bien qu'il ait une fois Eprouvé la fortune au danger des François.]

Ce n'est pas de merveille, en suivant mainte année Les guerres, si l'on trouve une heure infortunée, De perdre une bataille et d'estre prisonnier, Cela souvent arrive à maint grand chevalier; Mais tirer du profit de sa propre défaite, Et faire d'une guerre une amitié parfaite, Accorder deux grands Roys, et leur fléchir le cœur, Et faire le vaincu pareil à son vainqueur, Et d'un Duc ennemy (') tirer une alliance, Et joindre estroittement l'Espagne avec la France D'un noeud qui pour jamais en amour s'entretient, Au seul Montmorency cest honneur appartient, Qui plus a fait pour nous, que s'il avoit par armes Déconfit tout un camp de cent mille gendarmes, D'autant que la vie est meilleure que la mort, Et que la douce paix vaut mieux que le discord.

Cependant, mon Prélat, de la fortune amere Pren maintenant le fruit, en revoyant ton frère Et ton oncle en faveur à l'entour de leur Roy, Qui plaignoit leur mal-heur aussi bien comme toy ; Et appren désormais pour chose très certaine Qu'il ne faut s'asseurer de nulle chose humaine.

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