‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 3)Chapitre 157 sur 223 · Livre second · texte numérisé non relu

Livre second

Abaissant et haussant tous ceux qu'elle vouloit, Et folle, et variable, et pleine de malice Mesprisoit la vertu, et cherissoit le vice.

Au bruit de telle gent, qui murmuroit plus haut Qu'un grand torrent d'hyver, je m'éveille en sursaut, Et voyant prés mon lict une dame si belle, Je m'enquiers de son nom, et devise avec elle :

« Déesse, approche-toy, conte-moy ta vertu, D'où es-tu? d'où viens-tu ? et où te loges-tu? A voir tant seulement ta fiere contenance, D'un pauvre laboureur tu n'as pris ta naissance ; Tes mains, ton front, ta face, et tes yeux ne sont pas Semblables aux mortels qui naissent icy bas. »

Ainsi je luy demande, et ainsi la Déesse Me respond à son tour : « Ronsard, je suis Promesse, Dont le pouvoir hautain, superbe et spacieux Commande sur la mer, en la terre et aux cieux ; La troupe que tu vois me suit à la parole, Et pour un petit mot qui de ma bouche vole, Je suis crainte et servie, et si puis esbranler Le cœur des plus constans, m'ayans oùy parler; J'habite ces palais et ces maisons royalles, Je loge en ces chasteaux et en ces grandes salles Qui ont les soliveaux argentez et dorez, Superbes en piliers de marbre elabourez ; Les Roys, les Empereurs, les Seigneurs et les Princes Ne peuvent rien sans moy ; je garde leurs provinces, Je flate leur sujets, et puissante, je fais La guerre quand je veux, les trêves et la paix; Je destruy les citez, je perds les republiques, Je corromps la justice et les loix politiques, Je fay ce que je veux, tout tremble dessous moy, Et ma seule parole est plus forte qu'un Roy.

1) Le soldat pour moy seule abandonne sa vie ; Celle du marinier des ondes est ravie, Flotante à mon service; et tout homme sçavant, Pour penser m'acquerir, met la plume en avant. Le barbu philosophe en son cœur me désire,

250 Les Poèmes.

Le théologien en ma faveur respire, Le poëte est à moy, à moy l'historien, L'architecte et le peintre, et le musicien ; L'advocat en mon nom preste sa conscience, Le brave courtisan se destruit de despense, Le sot protenotaire icy vient pour m'avoir, Mesmes les cardinaux sont joyeux de me voir; Le président, amy de la loy plus severe, Le grave conseiller m'estime et me révère.

» J'ay tousjours au costé pendu quelque importun, Je ne chasse personne, et retiens un chacun, Non pas également; car les uns je colloque Aux suprêmes honneurs, des autres je me moque; Je les tiens en suspens, puis quand ils sont grisons, Malades s'en revont mourir en leurs maisons, (a) Les autres finement je deçoy d'une ruse, Les autres doucement je pipe d'une excuse ; Je flatte en commandant, et tellement je sçay Mesler bien à propos le faux avec le vray, Que paissant un chacun d'une vaine espérance, Chacun est asseuré sans avoir asseurance.

» Or si tu veux me suivre, et venir de ma part, Je n'useray vers toy de fraude ny de fard, Je te tiendray parole, et auras en peu d'heure, Comme ceux que tu vois, la fortune meilleure. Tu es trop escollier, laisse tout et me suy, Et deviens habile homme à l'exemple d'autruy; Je suis, je n'en mens point, .bien aise quand je trompe Ces braves courtisans enflez de trop de pompe, Qui tousjours importuns à mes aureilles sont; Mais honteuse je porte une vergongne au front, Quand il me faut tromper, par trop d'ingratitude, Ou les hommes de guerre, ou les hommes d'estude; Les uns gardent le sceptre, et les autres des Rois

a. Var. :

Mourir je les r envoyé auprès de leurs tisons.

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