Livre second
Eternisent l'honneur par une docte vois.
Je crains plus les derniers, d'autant que blanche ou noire
Ils font, comme il leur plaist, des hommes la mémoire.
J'ay tousjours bon vouloir, mais tousjours je ne puis
Contenter un chacun, tant quelquesfois je suis
D'affaires accablée; et alors, comme sage,
Je me sers au besoin d'un gracieux langage
Pour retenir les cœurs des sujets ; autrement
Je perdrois mon crédit en un petit moment.
» La parolle, Ronsard, est la seule magie; L'ame par la parolle est conduite et régie; Elle émeut le courage, émeut les passions, Emeut les volontez et les affections ; Par elle l'amoureux peut fléchir sa maistresse, Par elle l'usurier adoucit sa rudesse Prestant sans interest, et le courroux des Dieux S'appaise par l'effort d'un parler gracieux ; Je m'en aide souvent comme d'un artifice Qui contraint toute France à me faire service. Et c'est le seul moyen qui mon nom fait vainqueur, Car tousjours la parole est maistresse du cœur.
» Dieu mesme qui tout peut, ne sçauroit jamais faire Que sa volonté puisse à tous hommes complaire; L'un désire la pluye, et l'autre le beau temps, Et jamais icy bas on ne les voit contens ; Mais une heure à la fin accomplit toutes choses. Tousjours une saison ne produit pas les roses, Et de tous les humains le sort n'est pas égal, Il faut l'un après l'autre endurer bien et mal ; Et l'homme qui se deult d'une telle avanture, Pèche contre les loix du ciel et de nature. »
Ainsi disoit Promesse, et je luy respondi : « O visage effronté, impudent et hardi! Après m'avoir trompé quinze ans, sans recompense De tant de beaux labeurs dont j'honore la France, Me veux-tu retromper? va-t'en! je te promets, Par mon sainct Apollon, de ne t'aimer jamais! Ce n'est pas d'aujourd'huy que ton fard je découvre,
2^2 Les Poèmes.
Je t'ay mille fois veue en ces salles du Louvre,
Et tu m'as mille fois par ton langage beau
Pipé à Saint Germain et à Fontaine-bleau,
Et en ces grand's maisons superbes et royales
Où jamais on ne voit les promesses loyales;
Pource va-t'en d'icy, car je te hay plus fort
(Et certes à bon droit) que je ne hay la mort.
Tu as, comme une ingrate, impudente et rusée,
De tes appas trompeurs ma jeunesse abusée,
Tu m'as nourri d'espoirs, tu m'as fait asseurer,
Tu m'as fait espérer pour me désespérer
De toy, cruelle, ingrate, et digne de martyre,
Qui me donnes la baye, et ne t'en fais que rire.
Tu ne gardes jamais ny parole ny foy,
Ce n'est que piperie et mensonge que toy,
Que fard, que vanité; et pour les cœurs attraire,
Tu penses d'une sorte, et parles au contraire.
Tu as à ton service un tas de courtisans,
De moqueurs, de flateurs, de menteurs, de plaisans,
Tes valets éhontez, qui sont faits à ta guise.
L'un en faisant le fin toutes choses déguise,
L'autre fait l'entendu, et l'autre le rusé;
Ainsi l'homme de bien est tousjours abusé.
Malheureux est celuy qui te suit, pour se faire
Le jouet de ta fraude, et fable du vulgaire !
T'en s'en faut que je veuille à tes loix me ranger,
Que je ne voudrois pas tant seulement loger
Un quart d'heure chez toy. Sors d'icy, piperesse,
Tu portes à grand tort Testât d'une Déesse ! »
Ainsi tout furieux la Nymphe je tançois, Quand elle me respond que j'estois un François, Inconstant et léger, et vray'ment un poète, Qui a le cerveau creux et la teste mal faite.
« Il faut, ce me disoit, corrompre ton destin, Changer ton naturel, te lever au matin, Te coucher à mi-nuict, et apprendre à te taire, Et qui plus est, Ronsard, à n'estre volontaire. »< Il iaut les grands seigneurs courtizer et chercher.