LES NUES
OU NOUVELLES DE P. DE RONSARD, Vendomois. (*)
f 1 uand le soleil, ce grand flambeau qui orne
X^De son regard le front du Capricorne, Retient plus court le frein de ses chevaux, Et paresseux n'allonge ses travaux, Monstrant au monde une face lointaine, Palle, deffaite, inconstante, incertaine,
1 . Ceste pièce et la suivante n'ont pas esté imprimées Jurant la vie de l'Autheur.
Ronsard. — VI. 17
258 Les Poèmes.
Qui ne veut plus de rayons se peigner, Mais fait semblant de vouloir desdaigner, Par un amour froidement endormie, La belle Flore et la terre s'amie.
Adonc l'hyver, que la jeune saison Du beau printemps enchaisnoit en prison, Vient deslier les superbes courages Des vents armez de gresles et d'orages, Qui tout soudain, comme frères mutins, Frappent les monts, desracinent les pins, Et d'un grand bruit à la rive voisine Flot dessus flot renversent la marine Blanche d'escume, et aux pieds des rochers Froissent, helas! la maison des nochers, Faisant bransler sur les vagues profondes Les corps noyez pour le jouet des ondes, Jettez après dessus le sable nu, Hostes puants du rivage incognu.
L'air ce-pendant, qui s'imprime des nues, Forme en son sein des chimères cornues, Et comme il plaist aux grands vents de souffler, On voit la nue estrangement s'enfler, Représentant en cent divers images Cent vains pourtraits de differens visages, Qui du soleil effacent le beau front, Et sur la terre effroyables se font; Car dedans l'air telles feintes tracées Des cœurs humains estonnent les pensées ; L'une en sautant et courant en avant, Vuide, sans poids, sert d'une balle au vent; L'autre chargée est constante en sa place, L'une est de rien, l'autre est pleine de glace. L'autre de neige, et l'autre ayant le teint Noir, azuré, blanc et rouge, s'espreint Comme une esponge aux sommets des montagnes; L'autre s'avalle aux plus basses campagnes, Et se rompant en sifflemens trenchans, Verse la pluye et arrose les champs.