A CHARLES DE PISSELEU
Evesque de Condon. (')
Avant que l'homme soit en ce bas inonde né, Pour souffrir mille maux il est prédestiné : L'un meurt dedans son lict, l'autre meurt en la guerre, L'autre meurt sus la mer, l'autre meurt sus la terre ; Et quoy que l'on se cache es païs estrangers, On ne fuit pour cela la mort, ny les dangers; Car mort, peine, souci, maladie et dommage Sont ordonnez du ciel aux hommes en partage. Si Dieu nous avoit faits exempts de tout mal-heur. Comme anges, non sujets à peine et à douleur, On ne cognoistroit point la vertu de prudence,
i. Retranché dans l'édition de 1584.
La magnanimité, la force et la constance, Que cognoistre on ne peut en la prospérité Quand Fortune nous rit; mais en l'adversité, Lors que la maladie, ou lors que la tristesse, Ou îors qu'en la prison le lien nous oppresse.
Certes, mon Pisseleu, il n'est pas de besoin Que l'homme soit tousjours délivré de tout soin ; Mais il faut quelquefois qu'à son tour il endure Après un doux plaisir une tristesse dure, S'il veut bien longuement son estre conserver ; Car qui voudroit tousjours en un poinct se trouver, Il ne pourroit durer. Telles loix fit Nature Dés le commencement à toute créature.
On ne voit pas tousjours en mesme estât les cieux ; Quelquefois ils sont beaux, quelquefois pluvieux. Après le renouveau vient l'esté, puis l'autonne, L'hyver l'autonne suit, puis le printemps redonne. Si donc tout est sujet à se muer souvent, L'homme qui n'est sinon que fumée et que vent, Comme le fils du temps, ne doit trouver estrange Si quelquefois d'estat comme son père il change ; Et nous voyons cela, pour mieux nous asseurer Que rien ferme ne peut en ce monde durer.
Quand il nous survient donc une fortune amere, Il la faut prendre ainsi que s'elle estoit prospère, Et ne murmurer point, mais patiens souffrir Tout ce qu'il plaist à Dieu pour présent nous offrir; Comme tu fais, Prélat, que longue maladie, Que playe mal-pansée aux despens de ta vie N'a le cœur esbranlé ny le courage, esgal A souffrir autant bien une joye qu'un mal.
Aussi te souvenant de ceste horrible beste Qui portoit en ses dents la foudre et la tempeste, Laquelle eust bien esté d'Hercule la terreur, Et des bois Marsians Fespouvantable horreur ; Tu prens cœur d'avoir eu la cuisse outrepersée (Puis qu'il falloit ainsi que tu l'eusses blessée) D'un si brave sanglier et non d'un daim craintif,
}io Le Recueil
Ou de quelque chévreul devant les chiens fuitif. Puis quand tu vois aussi qu'une telle fortune Avecq tant de héros si vaillans t'est commune, Tu la prens plus à gré; car c'est allégement D'avoir des compagnons en un mesme tourment.
L'Abantiade Idmon, grand augure et prophète, Du sainct vouloir des Dieux aux hommes l'interprète, Qui lisoit le futur es cœurs des animaux, Qui entendoit la langue et le vol des oiseaux, Vit d'un coup de sanglier sa vie terminée, Et rien ne luy servit la chose devinée; Bien qu'il eust eschappé les rocs Cyanéans Et les cestes plombez des forts Bebrycians, Quand ^Esonide alloit avec sa troupe esleue Conquérir la toison de fin or crespelue Qui pendoit prés du Phase, au haut d'un chesne espars Dans un bocage vert, joignant le champ de Mars.
Ancée cognut bien quel homicide foudre Porte cest animal, quand il rougist la poudre De Calyde en son sang, voulant contre le gré De Diane tuer le grand pourceau sacré Qu'elle avoit envoyé, despite, contre Œnée, Lequel ayant cueilly tous les fruits de l'année, Avoit payé la disme à tous les immortels, Ayant mis à mespris Diane et ses autels.
Ulysse qui passa les hommes en faconde, Qui fut le plus accort et le plus fin du monde, Qui de nuict desroba le sainct Pailadion, Et desguisé cognut tous les forts d'Ilion, Fut blessé d'un sanglier de telle cicatrice Qu'il en fut recognu par sa vieille nourrice Après vingt ans passez, un jour en luy lavant Les pieds, lors qu'il estoit profondement rêvant Comme il se vangeroit de l'amoureuse trope Qui chez luy muguetoit sa femme Pénélope.
Courage donc, Prélat, et mets premièrement Ton espérance en Dieu, et le prie humblement (Car c'est le Dieu bénin, lequel jamais n'oublie
des Poèmes. 3 ! 1
Soit tost ou tard, celuy qui de bon cœur le prie 1 De t'envoyer santé; au reste pren bon cœur, Et ne laisse fouler ton courage au labeur; Et par un bon espoir ta fortune soulages, Ayant pour compagnons de si grands personnages.
DISCOURS