‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 3)Chapitre 190 sur 223 · A REMY BELLEAU · texte numérisé non relu

A REMY BELLEAU

Puis que de moy tu as en don Et ma Grenouille et mon Freslon, Don bien petit, mais qui ne cède Aux biens qu'un monarque possède, Je te ferois tort, mon Remy, Si un autre avoit ce Fourmy.

Mais, bons Dieux! que dira la France, Qui tousjours m'a veu dés enfance Sonner les Princes et les Rois, Et maintenant que je devrois Enfler d'avantage ma veine, Me voit quasi perdre l'haleine, M'amusant à je ne sçay quoy Indigne de toy et de moy?

Or si à Virgi-le on veut croire, On n'acquiert pas petite gloire A traitter bien un œuvre bas; Aussi tousjours il ne faut pas Que le bon menestrier accorde Tousjours un chant sus une corde, Et qui voudra bien plaire, il faut Ne chanter pas tousjours le haut.

des Poèmes. 323

Là doriques, ma petite lyre, Sonne, et laisse à la France dire Cela que dire elle voudra; L'homme grave qui ne prendra Plaisir en si basse folie, Aille fueilleter la Délie.

Mais il est temps, mon cher Remy, De louanger nostre Fourmy, Que l'ingénieuse nature Aime sur toute créature, D'autant qu'il est caut à juger Le futur, et grand mesnager Du bien qu'il recelle en reserve, A fin que l'hyver il luy serve, Ayant un prudent souvenir Que l'hyver doit bien tost venir, Et qu'on meurt de faim en vieillesse S'on ne travaille en la jeunesse.

Mon Dieu ! quand un ost de Fourmis Aux champs de bon matin s'est mis, Qu'il fait bon voir par la campagne Marcher ceste troupe compagne Au labeur ententivement!

L'un apporte un grain de froment, Et l'autre cache dans sa gorge Un grain de seigle, ou un grain d'orge; L'autre qui voit son faix trop gros, Ne le porte dessus le dos, Mais d'une finesse ouvrière Le traine du pied de derrière, Dessus le devant s'efforçant, Ainsi qu'un crocheteur puissant Qui se courbe l'eschine large Sous la pesanteur de sa charge; Puis d'un long ordre s'en-revont Par une sente estroite, et font Tremeiller la campagne toute Des noires ondes de leur route,

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Allant porter à la maison Le vivre de leur garnison, Qu'ils ont avec soigneuse peine L'esté conquis parmy la plaine.

L'un est commis pour recevoir Les plus chargez, l'autre pour voir Les paresseux qui rien n'amassent; Leurs republiques se compassent Par loix, par Princes et par Rois.

Apprenez d'eux, peuple François, D'estre mesnagers, et d attendre L'heure qu'on doit le sien despendre, Et d'amasser d'art studieux Des biens à quand vous serez vieux.

C'est pour cela que les poètes Asseurent, Fourmis, que vous estes Les ancestres des Myrmidons Qui furent mesnagers très-bons, Et de ceux de l'isle d'Egine, Nous monstrans par telle origine Que les Myrmidons anciens Et les peuples Egineens Estoient soigneux de leur affaire, Prevoyans l'heure nécessaire, Et qu'ils gardoient avarement Les biens acquis peureusement, (a)

L'Inde n'est point si précieuse Pour sa perle délicieuse, Que pour l'or que vous y trouvez.

Lés cornes qu'au chef vous avez Sont des merveilles de l'Asie.

Nulle plaisante poésie, Ou soit aes Grecs ingénieux,

Et qu'ils gardoient avecq grand soin Les biens acquis pour leur besoin.

des Poèmes. 525

Ou des Latins laborieux,

Sans vous ne fut jamais parfaite,

Ny ne pourroit; car le poëte

N'embellist ses vers seulement

D'un orage, ou d'un tremblement,

D'une mer aux vents courroucée,

Ou de quelque foudre eslancée ;

Mais il embellit ses raisons

De dix mille comparaisons

Qu'il prend de vous, et des ouvrages

Que vous faites en vos mesnages.

Nature à tous les animaux N'a pas fait des presens esgaux ; Car aux uns des pieds elle donne, Aux autres des ailes ordonne ; Mais à vous seuls donne des piez, Et des ailerons despliez Pour voler par le ciel grand erre, Et pour marcher dessus la terre.

Que diray plus? vous avisez Les vents que vous prophétisez Plus d'un jour devant leur venue.

La nature vous est cognue, Et toutes les saisons des cieux ; Bref, vous estes de petits Dieux.

Or gentils Fourmis, je vous prie, Si un jour Belleau tient s'amie A l'ombre de quelque fouteau, Sous qui sera vostre troupeau, Ne piquez point la chair douillette De sa gentille mignonnette.

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