‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 3)Chapitre 191 sur 223 · AU SEIGNEUR SIMON NICOLAS · texte numérisé non relu

AU SEIGNEUR SIMON NICOLAS

Tout est perdu, Nicolas, tout s'empire, Ce n'est plus rien que du François empire, Le vice règne et la vertu s'enfuit; Les grands seigneurs ont pris nouveau desduit, Farceurs, boutons, courtisans pleins de ruses Sont maintenant en la place des Muses, Joueurs, larrons, fayneans, discoureurs, Muguets, devins, querelleurs et jureurs.

Rien n'apparoist de la saison dernière; Quand le soleil a baissé sa lumière La nuict survient, qui de son noir attour Profondement enveloppe le jour.

Que je regrette ( ô Dieux ! | que je regrette Un si bon temps où la Muse brunette Avoit en cour tant de lustre et de prix! Où l'ignorance, où des foibles esprits, Sans nul mérite et sans aucune gloire, N'avoient le bien des filles de Mémoire : Des nouveaux nays, des folastres mentons, Esclos d'un jour, des petits avortons Enflez d'honneurs, de pensions, de tiltres, D'orgueil, de dons, de crosses et de mitres, Laissans derrière à bouche ouverte ceux Qui ont Thalie et Phcebus avec eux,

i . Cette pièce ne semble point avoir été publiée du vivant Je Ronsard.

Nourris des Rois au sein des neuf Pucelles, Pour les combler de grâces immortelles!

A peine, helas! à peine a-t'on chassé La barbarie, où les gens du passé Se délectoient (ô perverse influance!) Qu'elle revient importuner la France Plus que jamais : ha ! les cieux ennemis Auroient-ils bien ce desastre permis?

Ouy, Nicolas, c'est un décret céleste; Nostre malice aux grands Dieux manifeste Les y contraint, ouy, nos malignitez Baillent naissance à telles mal-heurtez.

Ce n'est plus rien que fard, qu'hypocrisie, Que brigandage et rien qu'apostasie, Qu'erreur, que fraude en ce temps obscurcy ; Le Turc vit mieux que l'on ne fait icy.

Je me repens d'avoir tant eu de peine Que d'amener Phœbus et sa neufvaine En ce pays; il me fasche d'avoir Premièrement sur les rives du Loir Conduit leurs pas en ma jeunesse tendre. Quand le bel œil de ma belle Cassandre Me sceut apprendre à chercher comme i! faut En beau subject un style brave et haut.

Bien que l'envie, en tous lieux animée, Se mutinast contre ma renommée De toutes pars, et que mille rimeurs Fussent aux champs en despit des neuf Sœurs, Je passay outre, amenant de la Grèce Leur troupeau sainct, dont la voix charmeresse Par mon labeur en la faveur des Rois, Donna le prix au langage François.

Tu le sçais bien, tu veis mon premier âge, Tu me cogneus, deslors que j'estois page A ce grand Roy qui devoit, sans l'effort D'un accident, darder son nom du bord Où le soleil éveille sa paupière, Jusqu'où il tombe en Fonde marinière.

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Que m'a servi de me travailler tant, D'un bras vainqueur l'ignorance domtant, Si par aveu elle se rend plus forte ; Si les plus grands ores luy font escorte, Passionnez d'un langage fardé, Que les neuf Sœurs n'ont jamais regardé, D'un vers trainant, d'une prose rimée, De qui leur ame est si tres-affamée, Que si Virgile esclairoit à leurs yeux, Il leur seroit je m'asseure ennuyeux?

Desja ma teste est de neige couverte, Ma force est lente et ma veine déserte, Pour terrasser encores derechef Ce monstre infâme espouvantable au chef. Puis mon bon Prince a faict joug à la Parque; Charles, ce grand, ce généreux monarque, De qui le front, peuplé de lauriers vers, Daignoit pancher aux accords de mes vers; La Mort l'a pris en sa première course, Et quant et quant elle a tari la source Où je puisois ceste douce liqueur Qui m'eschauffoit les esprits et le cœur. Le temps qui est de toutes choses maistre, Peut-estre un jour icy bas fera naistre Quelque ame vive, à fin de s'opposer Contre l'erreur qui nous veut abuser; Car Dieu, qui est tout prévoyant et sage, Ne permettra que ce desavantage Dure long-temps, et que son traict poinctu Triomphe ainsi du faict de la vertu.

Tousjours la mer à son bord ne tempeste, Le vent tousjours ne déplume la teste Des chesnes vieux, ny tousjours bonds sur bonds Les feux du ciel n'espouvantent les monts.

Qui que tu sois, à qui la Piéride Fera ce bien, pren ma voix pour ton guide, Escoute-moy, s'il te plaist de ramer Asseurément en si profonde mer.

Promeine-toy dans les plaines Attiques, Fay nouveaux mots, r'appelle les antiques, Voy les Romains, et destiné du ciel, Desrobe, ainsi que les mouches à miel, Leurs belles fleurs par les Charités peintes. Lors sans viser aux jalouses attaintes Des mal-vueillans, formes-en les douceurs Que Melpomene inspire dans les cœurs!

J'ay fait ainsi : toutesfois ce vulgaire, A qui jamais je n'ay peu satisfaire, Ny n'ay voulu, me fascha tellement De son japper en mon advenement, Quand je hantay les eaux de Castalie, Que nostre langue en est moins embellie; Car elle est manque, et faut de l'action Pour la conduire à sa perfection.

Cherche un renom qui les âge surmonte, Un bruit qui dure, une gloire qui monte Jusqu'aux nepveux, et tente à cet effect, Si tu veux estre un poëte parfaict, Mille subjects de mille et mille modes, Chants pastoraux, hymnes, poèmes, odes ; Fuyant sur tout ces vulgaires façons, Ces vers sans art, ces nouvelles chansons, Qui n'auront bruit à la suite des âges, Qu'entre les mains des filles et des pages.

Que le beau nom des Princes et des Rois Soit ton subject, et le Porte-Carquois ; Par ce chemin loin des tourbes menues, A branle d'aile on vole outre les nues, Se couronnant à la postérité, Des rameaux saincts de l'immortalité.

Mais, Nicolas, Bellonne est à nos portes, Ja desja Mars et ses fieres cohortes Sonnent la guerre; hé! bons Dieux, qui pourroit, Quand un Homère il parangonneroit, Qui pourroit faire escîairer la science Parmy les maux qui regardent la France?

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Le Roy (dit-on) n'aura jamais d'enfans, Son héritier dés ses plus jeunes ans Aymé la guerre, il est haut de courage, Prompt et actif, il est caut, il est sage; Bref c'est un foudre, un astre des combats ; Et toutesfois ne le voudra-t'on pas En survivance ('); ah! que de fiers gendarmes, Ah! que de feux! que d'horribles alarmes! Que de pitié! que de sang! que de morts! Que d'estrangers ancreront à nos ports!

Tout est perdu, la France est à son terme, Si le bon Dieu, comme le feu saint Herme, Ne fait descendre en l'esprit d'un tel Roy Son Esprit Sainct pour le ranger à soy.

Or s'il advient, ceste saison dorée, Qui fut jadis par le monde honorée, Refleurira, tous vices périront, Sans coup ferir les erreurs s'en-iront Des reformez qui vivent en franchise; En son honneur la primitive Eglise Se remettra comme premièrement, Et pour combler un tel événement, Dans nos citez comme dans leurs campagnes, De jour, de nuict les neuf Muses compagnes, Filles du ciel, iront comme devant Sous la faveur d'un salutaire vent, Faisant marcher de province en province Le nom sacré d'un si valeureux Prince A l'environ de ce grand univers, Car le mérite esclaire par les vers.

Je l'ay cogneu dés sa première enfance, Comme ayant pris mon estre et ma naissance

i. Cette pièce fut écrite sous Henry III et c'est du Roy

de Navarre que parle ici Ronsard. Les accents du poète,

qui ne manquent ni de grandeur ni de fermeté, s'élèvent

jusqu'à la prophétie. Il entrevoit d'avance le règne de celui

Qui fut de ses sujets le vainqueur et le père.

des Poèmes. 331

Dans le pays qui fleschit à sa loy ; (*) Rien n'est meilleur, rien plus doux que ce Roy, Rien plus humain, rien n'est de plus affable, Ce n'est qu'amour, il n'est rien de semblable; (O Nicolas) nous serions trop pleins d'heur De vivre un jour vassaux de sa Grandeur.

Donne, grand Dieu, que ce bon-heur arrive, Si ton vouloir, durant ses jours, nous prive De ce grand Roy qui nous baille ses Ioix, Et s'il te plaist que le nom de Valois Cède aux Bourbons, sortis de mesme race, Car tout succombe et toute chose passe.

Donne, Seigneur, qu'en toutes les saisons Le bon-heur vole autour de leurs maisons, L'amour, la paix, et la foy qui nous guide Là haut au ciel où le vray bien réside.

Fay que tout vice esloigne leurs citez; Escartes-en les salles voluptez, Les trahisons, les meurtres, les querelles; Escartes-en ces damnables séquelles De brelandiers, de farceurs, de plaisans, Qui sont tousjours avec les courtisans, Et qu'en leur place, au comble de sa gloire, Le docte chœur des filles de Mémoire, Comme devant, y fleurisse tousjours, Tant que Phcebus allumera les jours En Orient, et que toute infortune, Tout noir meschef, toute influence brune Escarte loing son estoc et son dard De Nicolas et du chef de Ronsard.

1 . Henry IV porta dans son enfance le titre de Duc de Vendôme.

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