A MAURICE DE LA PORTE
En ce-pendant que le pesteux autonne Tes citoyens l'un sur l'autre moissonne, Et que Charon a les bras tout lassez D'avoir déjà tant de mânes passez ; Icy fuyant ta ville périlleuse, Je suis venu prés de Marne l'Isleuse, Non guère loin d'où le cours de ses eaux D'un bras fourchu baigne les pieds de Meaux ; Meaux, dont Bacchus soigneux a pris la garde, Et d'un bon œil ses colines regarde, Riches de vin, qui n'est point surmonté Du vin d'Aï en friande bonté.
Non seulement Bacchus les favorise, Mais sa compagne et le pasteur d'Amphryse,
1. Dans l'édition de 1560, cette pièce est intitulée Epistre à Ambroise de La Porte.
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L'une y faisant les espics blondoyer, L'autre à foyson les herbes verdoyer.
Dés le matin que l'aube safranée A du beau jour la clairté ramenée, Et dés midy jusqu'aux rayons couchans, Tout esgaré je m'enfuy par les champs, A humer l'air, à voir les belles prées, A contempler les colines pamprées, A voir de loin la charge des pommiers Presque rompus de leurs fruits autonniers, A repousser sur l'herbe verdelette A tour de bras l'esteuf d'une palette, A voir couler sur Marne les bateaux, A me cacher dans le jonc des isleaux.
Ores je suy quelque lièvre à la trace, Or' la perdris je couvre à la tirace, Or' d'une ligne apastant l'hameçon, Loin haut de l'eau j'enlève le poisson; Or' dans les trous d'une isle tortueuse Je vay cherchant l'escrevice cancreuse, Or' je me baigne, ou couché sur les bors, Sans y penser à l'envers je m'endors.
Puis reveillé, ma guitterre je touche, Et m'adossant contre une vieille souche, Je dy les vers que Tityre chantoit Quand prés d'Auguste encores il n'estoit, Et qu'il pleuroit au Mantoùan rivage, Déjà barbu, son désert héritage.
Ainsi jadis Alexandre le blond, Le beau Paris, appuyé sur un tronc, Harpoit, alors qu'il vit parmy les nues Venir à luy les trois Déesses nues.
Devant les trois, Mercure le premier Partissoit l'air de son pied talonnier, Ayant es mains la pomme d'or saisie, Le commun mal d'Europe et de l'Asie.
Mais d'autant plus que, poète, j'aime mieux Le bon Bacchus que tous les autres Dieux ;
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Sur tous plaisirs la vendange m'agrée, A voir tomber ceste manne pourprée Qu'à pieds deschaux un gascheur fait couler Dedans la cuve à force de fouler.
Sur les coutaux marche d'ordre une troupe; L'un les raisins d'une serpette coupe, L'autre les porte en sa hotte au pressouer, L'un tout autour du pivot fait rouër La viz qui geint, l'autre le marc asserre En un monceau, et d'aiz pressez le serre; L'un met à l'anche un panier attaché, L'autre reçoit le pépin escaché ; L'un tient le muy, l'autre le vin entonne, Un bruit se fait, le pressouer en resonne.
Voilà, La Porte, en quel plaisir je suis Or' que ta ville espouvanté je fuis ; Or' que l'autonne espanche son usure, Et que la Livre (*) à juste poids mesure La nuict égale avec les jours égaux, Et que les jours ne sont ne froids ne chauds.
Quelque plaisir toutefois qui me tienne, Faire ne puis qu'il ne me ressouvienne De ton Paris, et que tousjours escrit Ce grand Paris ne soit en mon esprit.
Je te promets qu'aussi tost que la bise Hors des forests aura la fueille mise, Faisant des prez la verte robe choir, Que d'un pied prompt je courray pour revoir Mes compagnons et mes livres, que j'aime Pius mille fois que toy ny que moy-mesme.
i. Libra : la Balance, signe du Zodiaque, époque de l'équinoxe d'automne.
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