‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 3)Chapitre 199 sur 223 · LE FRESLON · texte numérisé non relu

LE FRESLON

A REMY BELLEAU, Poète.

Ç) ui ne te chanteroit, freslon, >^De qui le piquant aiguillon Releva l'asne de Silène, Quand les Indois parmi la plaine Au milieu des sanglans combas Le firent tresbucher à bas?

Bien peu servoit au vieillard d'estre De Bacchus gouverneur et prestre ; Captif ils l'eussent fait mourir, Sans toy qui le vins secourir.

Déjà la troupe des Menades, Des Mimallons et des Thyades Tournoit le dos, et de Bacchus Ja déjà les soldats vaincus Jettoient leurs lances enthyrsées Et leurs armeures hérissées De peaux de lynces, et leur roy Déjà fuyoit en desarroy, Quand Jupiter eut souvenance Qu'il estoit né de sa semence.

Pour aider à son fils peureux, Il fit sortir d'un chesne creux De freslons une fiere bande, Et, les irritant, leur commande De piquer la bouche et les yeux Des nuds Indois victorieux.

3$2 Gayetez

A peine eut dit, qu'une grand'nue De poignans freslons est venue Se desborder toute à la fois Dessus la face des Indois, Qui plus fort qu'un gresleux orage De coups martela leur visage.

Là sur tous un freslon estoit Qui brave par l'air se portoit Sur quatre grand's ailes dorées; En maintes lames colorées Son dos luisoit par la moitié; Luy courageux, ayant pitié De voir au milieu de la guerre Silène et son asne par terre, Piqua cet asne dans le flanc Quatre ou cinq coups jusques au sang.

L'asne, qui soudain se reveille, Dessous le vieillard fit merveille De si bien mordre à coups de dens, Ruant des pieds, que le dedans Des plus espesses embuscades Ouvrit en deux de ses ruades, Tellement que luy seul tourna En fuite l'Indois, et donna A Bacchus, qui fuyoit, la gloire Et le butin de la victoire.

Lors Bacchus, en lieu du bienfait Que les freslons luy avoient fait, Leur ordonna pour recompense D'avoir à tout jamais puissance Sur les vignes, et de manger Les raisins prests à vendanger, Et boire du moust dans la tonne En bourdonnant, lors que l'autonne Amasse des coutaux voisins Dedans le pressouer les raisins, Et que le vin nouveau s'escoule Du pied du gâcheur qui le foule.

Or vivez, bien-heureux freslons ; Tousjours de moy vos aiguillons Et de Belleau soient loin, à l'heure Que ia vendange sera meure ; Et rien ne murmurez sinon Par l'air que de Belleau le nom, Nom qui seroit beaucoup plus digne D'estre dit par la voix d'un cygne.

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