GAYETÉ III
Une jeune pucelette, Pucelette grasselette, Qu'esperdument j'aime mieux Que mon cœur ny que mes yeux, A la moitié de ma vie Esperdument asservie De son grasset en-bon-point; Mais fasché je ne suis point D'estre serf pour l'amour d'elle, Pour l'en-bon-point de la belle Qu'esperdument j'aime mieux Que mon cœur ny que mes yeux.
Las! une autre pucelette, Pucelette maigrelette, Qu'esperdument j'aime mieux Que mon cœur ny que mes yeux, Esperdument a ravie L'autre moitié de ma vie De son maigret en-bon-point ; Mais fasché je ne suis point D'estre serf pour l'amour d'elle, Pour la maigreur de la belle
Ronsard. — VI. 23
Qu'esperdument j'aime mieux Que mon cœur ny que mes yeux.
Autant me plaist la grassette Comme me plaist la maigrette, Et l'une à son tour autant Que l'autre me rend contant.
Je puisse mourir, grassette, Je puisse mourir, maigrette, Si je ne vous aime mieux Toutes deux que mes deux yeux, Ny qu'une jeune pucelle N'aime un nid de tourterelle, Ou son petit chien mignon, Du passereau compagnon, Petit chien qui point ne laisse De faire importune presse Au passereau, qui tousjours A pour fidèle secours Le tendre sein de la belle, Quand le chien plume son aile, Ou de travers regardant, Après l'oiseau va grondant.
Et si je ments, grasselette, Et si je ments, maigrelette, Si je ments, Amour archer Dans mon cœur puisse cacher Ses flèches d'or barbelées.
Et dans vous les plombelees, Si je ne vous aime mieux Toutes deux que mes deux yeux.
Bien est-il vray, grasselette, Bien est-il vray, maigrelette, Que l'appast trop doucereux Des hameçons amoureux Dont vous me sçavez attraire, Est l'un à l'autre contraire.
L'une, d'un sein grasselet Et d'un bel œil brunelet
et Epigrammes. 355
Dans ses beautez tient ma vie
Esperdument asservie
Mais par dessus tout m'espoint Un grasselet en-bon-point, Une cuisse rebondie, Une poitrine arrondie En deux montelets bossus, Où l'on dormiroit dessus Comme entre cent fleurs decloses, Ou dessus un lit de roses.
Puis avecques tout cela Encor d'avantage elle a Je ne sçay quelle feintise, Ne sçay quelle mignotise, Qui fait que je l'aime mieux Que mon cœur ny que mes yeux.
L'autre maigre pucelette A voir n'est pas si bellette :
Elle a les yeux verdelets Et les tetins maigrelets; Son flanc, sa cuisse, sa hanche N'ont la charneure si blanche Comme a l'autre, et si ondez Ne sont ses cheveux blondez
Mais en lieu de beautez telles, Elle en a d'autres plus belles :
Un chant qui ravit mon cœur, Et qui dedans moy vainqueur Toutes mes veines attise; Une douce mignotise, Un doux languir de ses yeux, Un doux souspir gracieux, Quand sa douce main manie La douceur d'une harmonie.
Nulle mieux qu'elle au danser Ne sçait ses pas devancer Ou retarder par mesure; Nulle mieux ne me conjure
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Par les traits de Cupidon, Par son arc, par son brandon, Si j'en aime une autre qu'elle ; Et nulle mieux ne m'emmielle La bouche, quand son baiser Vient mes lèvres arroser, Bégayant d'un doux langage.
Que diray-je d'avantage?....
C'est pourquoy je l'aime mieux Que mon cœur ny que mes yeux.
Jamais une ne me fasche Pour ne la servir à tasche; Car quand je suis mi-lassé Du premier plaisir passé, Dés le jour je laisse celle Qui m'a fasché dessus elle, Et m'en vais prendre un petit Avec l'autre d'appétit, Afin qu'après la dernière Je retourne à la première, Pour n'estre recreu d'amours.
Aussi n'est-il bon tousjours De gouster une viande ; Car tant soit-elle friande, Sans quelquefois l'eschanger On se fasche d'en manger.
Mais d'où vient cela, grassette, Mais d'où vient cela, maigrette, Que depuis deux ou trois mois Je n'embrassay qu'une fois (Encor ce fut à l'emblée, Et d'une joye troublée) Vostre estomac grasselet Et vostre sein maigrelet?
A'-vous peur d'estre nommées Pucelles mal renommées?....
Las! mignardes, je sçay bien Qui vous empesche, et combien
et Epigrammes. 357
Le seigneur de ce village Vous souille de son langage, Mesdisant de vostre nom Qui plus que le sien est bon.
Ah ! à grand tort, grasselette, Ah! à grand tort, maigrelette, Ah ! à grand tort cest ennuy Me procède de celuy Qui me deust servir de père, De sœur, de frère et de mère.
Mais luy, voyant que je suis Vostre cœur, et que je puis D'avantage entre les dames, Farcit vostre nom de blâmes, D'un mesdire trop amer, Pour vous engarder d'aimer Celuy qui gaillard vous aime Toutes deux plus que soy-mesme, Celuy qui vous aime mieux Toutes deux que ses deux yeux.
Bien, bien, laissez-le mesdire!
Deust-il tout vif crever d'ire Et forcené se manger, Il ne sçauroit estranger L'amitié que je vous porte, Tant elle est constante et forte.
Ny le temps ny son effort, Ny violence de mort, Ny les mutines injures, Ny les mesdisans parjures, Ny les outrageux brocars De vos voisins babillars.
Ny la trop soigneuse garde D'une cousine bavarde, Ny le soupçon des passans, Ny les maris menaçans, Ny les audaces des frères, Ny les preschemens des mères.
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Ny les oncles sourcilleux, Ny les dangers périlleux, Qui l'amour peuvent deffaire, N'auront puissance de faire Que tousjours^e n'aime mieux Que mon cœur ny que mes yeux L'une et l'autre pucelette, Grasselette et maigrelette.