‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 3)Chapitre 203 sur 223 · Daurat · texte numérisé non relu

Daurat

En lieu de telles merveilles,

Deux bouteilles Je prendray sur mes rongnons, Et ce hanap à double anse

Dont la panse Fait broncher mes compaignons. (a)

Voyez Urvoy qui enserre

De lierre Un flacon gros de vin blanc, Lequel, porté sur l'espaule

D'une gaule, Luy pendille jusqu'au flanc!

Je voy derrière Pacate

Qui se haste De l'espuiser jusqu'au fond ; Mais Urvoy, qui s'en courrouce,

Luy repousse Le flacon contre le front.

A voir de celuy la mine

Qui chemine Seul parlant à basse voix, Et à voir aussy la moue

De sa joue, C'est le comte d'Alcinoys.

Je le voy comme il galope

Par la trope Un grand asne sans licol ; Je le voy comme il le flatte

Et luy gratte Les oreilles et le col.

Ainsy les pasteurs de Troye Par la voye

q. Var. (1560) :

Sert d'oracle aux compaignons.

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Guidoient Silène monté, Portant les lois de sa feste,

Et sa teste Qui luy panchoit d'un costé.

Abel (a) le suit à la trace,

Qui ramasse Ses flacons tombez à bas, Et les fleurs que son oreille

Qui sommeille Laisse choir à chaque pas.

Ores cet Abel le touche,

Or' la bouche Il luy ouvre, ores dedans Met ses doigts, puis les retire,

Et pour rire Ils se rechignent des dentz.

[Io, voicy Hurteloyre

Dont la gloire Monte au ciel d'un rcide vol, Et Latan qui l'accompaigne,

Mais qui daigne Contrefaire un jour le fol.

Des Mireurs seul nous regarde

Et prend garde, D'un œil expérimenté, Que tel desbaux ne nous trompe

Et ne rompe L'accord de nostre santé.

Voicy Lignery qui pousse

De son poulce Les nerfs du luth immortel, Et Capel qui ne peut plaire

Au vulgaire, Ny le vulgaire à Capel.]

a. Var. (1578): Jamyn... (1584): Vigneau.

Io, Io, trope chère,

Quelle chère Ce jour ameine pour nous!

Partons doncq or' que l'Aurore

Est encore Dans les bras de son espoux.

Ores doncque que l'Aurore

Est encore Dans les bras de son espoux, Partons ains qu'elle flamboyé,

Et qu'on voye Son grand flambeau dessus nous.

S'il nous voit parmy la plaine,

A grand' peine Les champs plaisans nous seront, Tant l'ardente canicule

Luy rebrusle Les rais espars de son front.

Laissons au logis les femmes ;

Par ces flammes La Cyprienne eviton :

Ensemble la Paphienne

Et la chienne Nous envoiroient chez Pluton. (a)

Mais animons ces bouteilles,

Ces corbeilles Achernons de jambons gras, De pastez, de pains d'espices,

De saucisses, De boudins, de cervelaz.

a. Var. (1 584) :

Le chaud, le vin, Cytherèe,

Font l'entrée Du grand portail de Pluton.

564 Gayetez

Chaqu'un pregne son espée

Equippée Pour se revenger le doz, De peur qu'une rlere audace

Ne nous face Les coulpables de Minos.

Gardons, amis, qu'on ne tombe Dans la tombe,

Séjour aveugle et reclus.

Depuis qu'une fois la vie Est ravie,

Les sœurs ne la filent plus.

Io, comme ces saulayes

Et ces hayes Sentent l'humide fraischeur, Et ces herbes et ces plaines

Toutes plaines De rousoyante blancheur !

Que ces rives escumeuses

Sont fumeuses, Au premier traict de Phœbus!

Et ces fontanieres prées

Diaprées De mille tapis herbus !

Io, que je voy de roses

Ja descloses Dans l'Orient flamboyant; A voir des nues diverses

Les traverses, Voicy le jour ondoyant.

Voicy l'aube safranée

Qui ja née Couvre IcP œillets et de fleurs Le ciel qui le jour desserre,

Et la terre De rosées et de pleurs.

Debout doncq, aube sacrée,

Et recrée De ton beau front ce troupeau, Qui, pour toy, pend à la gaule

De ce saule, D'un coq aime-jour la peau.

Tire, Nymphe vagabonde,

Hors de l'onde Un soleil qui ne soit pas Perruque d'un feu qui jette

Sa sagette Trop ardentement à bas.

Ainsy Cephale amyable,

Pitoyable Soit tousjours à ton désir ; Ainsy puisses-tu sans cesse,

Ma déesse, Nue entre ses bras gésir.

Quoy ! flamboyante courriere,

Ma prière Tu metz doncques à mespris?

Aymer puisses-tu sans cesse,

Tromperesse, De Tithon les cheveux gris.

Vous qui avez la chair tendre,

Il faut prendre, Pour garder vostre teint mol, Un mouchoir picqué d'ouvrage,

Que la rage Du chaud n'arde vostre col ;

Armer de feuilles vos testes

En cent crestes, Et de peur d'empeschement Avaller bas la bottine

Marroquine Pour marcher plus frechement.

$66 Gayetez

Evohé, père, il me semble

Que tout tremble D'un branlement non pareil, Et que je voy, d'un œil trouble,

Le ciel double Doubler un autre soleil.

Evohé, donteur des Indes,

Que tu guindés Mon cœur bien haut, Eldean !

Tu luy dis quel sacrifice

Est propice A ton antre Lenean.

Advienne qu'orné de vigne

Je trépigne Tousjours, vaillant Evohé!

Et que je danse sans cesse,

Par ta presse, Au son du cor enroué, (a)

Tes couleuvres innocentes

Sont glissantes Sus mon chef plein de leurs neudz.

Et ton thyrse, lance forte,

Gay je porte Par tes thiases vineux.

Parmy la barbare Thrace,

A la trace Je suy tes pas desrobez, Le long des secrets rivages

Tout sauvages De lierres recourbez.

a. Var. (1584) :

Tousjours dessous toy, Evan, Qu'à ta /este trietere Ton mystère

Je porte dedans ton van.

Je voy Silène qui entre

Dans un antre, J'oy les bois esmerveillez, Je le voy sur l'herbe fraische

Comme il presche Les satyres oreillez.

Evohé, Denys, tempère,

Thebain père, Tempère un peu mon erreur, Tempère un peu ma pensée

Insensée Du plaisir de ta fureur.

Ce n'est pas moy qui te taxe,

Roy de Naxe, D'esjarter le Thracien, Ny d'avoir au chef la mitre,

Ny le titre Du triompheur Indien.

Mais bien c'est moy qui te loue

Et t'advoue Pour un Dieu, d'avoir planté L'heureuse vigne féconde

Dont le monde Est si doulcement tenté;

Qui comme une aspre guerrière

En arrière Chasse les hommes bien loing, Non l'amour doulcement vaine,

Mais la peine, Mais le travail et le soing.

Je voy cent bestes nouvelles

Pleines d'ailes Sur nos testes revoler Et la main espouvantee

De Penthée Qui en vain les suit par l'air.

368 Gayetez

Evan, que ta doulceur folle

Me raffolle De vineux estourbillons!

Je ne voy point d'autres bestes

Sur nos testes Qu'un scadron de papillons.

Leurs ailes de couleurs maintes Sont dépeintes,

Leur front en cornes se fend,

Et leur bouche bien petite Contr'imite

Le muffle d'un éléphant.

Sus, amis, par ceste rive Que l'on suyve

L'ombre des ailez troupeaux,

Qu'estourdis on les aterre Contre terre

A petits coups de chapeaux.

Lequel aura la victoire

Et la gloire D'avoir conquis le plus beau, Qui, tout doré, sert de guide,

Par le vide, A cest escadron nouveau?

Lequel pendra de la beste

La conqueste Pour trophée de bonheur?

Celuy vrayment sera digne

Qu'un bel hynne Daurat chante à son honneur.

Io, comme il prend la fuite!

Nostre suite Ne le sçauroit offenser, Si le plus guay de la trope

Ne galope Pour plus tost le devancer.

Ha! je l'avoy sans sa voye

Qui ondoyé D'un voler bien peu certain, Et sans l'erreur de son onde

Vagabonde Qui se moquoit de ma main.

Et sans une vigne entorse

Qui la force A soustraite de mes pas, Et m'a fait prendre bedaine

Sur la plaine, Adenté tout plat à bas.

Teleph' sentit en la sorte

La main forte Du Grec qui le combattit, Quand, au milieu de la guerre,

Contre terre Un cep tortu l'abattit.

Io! regardez derrière

La poudrière Que Berger escarte au vent, Tant il court à toute haleine,

Mettant peine De l'affronter par devant.

Mais, mais, voyez, voyez comme

Il l'assomme, Mort sur la rive estandu, Et comme l'aile et la teste

De la beste Dans un saule il a pendu.

Ja la despouille captive

Ceste rive Honore et ces saules verds, Et ja leur escorce verte

Est couverte Du long cerne de tels vers :

Ronsard. — VI. 24

Gayetez

« Je Berger, plein de vitesse,

Par humblesse Aux dieux chevrepieds j'appens Cette despouille conquise,

Par moy prise En l'âge de cinquante ans. »

Père, que ta verve doulce

Me repousse En un doulx affolement ; *Plus fort que devant, ta rage

Le courage Me chatouille doulcement.

De ces chesnes goutte à goutte

Bas desgoute, Ce me semble, le miel roux, Et ces beaux ruisseaux qui roulent

Tout pleins coulent De nectar et de vin doulx.

Amis, qu'à teste penchée

Estanchée Soit nostre soif là dedans ; Il fault que leur vin appaise

Ceste braise Qui cuit nos gousiers ardans.

Boyvons leurs ondes sucrées

Consacrées Au dieu qui nous poingt le cœur ; Sondons leurs vagues profondes

Toutes blondes D'une vineuse liqueur.

Que chaqu'un de nous y entre

Jusqu'au ventre, Jusqu'au dos, jusques au front; Que chaqu'un sonde et resonde

La doulce onde Qui bat le plus creux du fond !

Voyez Urvoy qui s'eslance

Sur la pance Tout vestu dans le ruisseau, Et voyez comme il barbouille,

En grenouille, Dessoubs les vagues de l'eau !

Suyvons le sainct tract humide

De ce guide; Eslançons-nous comme luy, Et lavons dans ceste rive,

En l'eau vive, Pour tout jamais nostre ennuy.

Que l'homme est heureux de vivre,

S'il veut suivre Ta folie, ô Cuisse-né, Qui tes temples environnes,

Pour couronnes, D'un verd pampre raisiné !

Sans toy je ne voudrois estre

Dieu ne maistre Des Indiens, ne sans toy De Thebes Ogygienne,

Terre tienne, Je ne voudrois estre roy.

Sans toy, dis-je, race belle

De Semele, Sans toy, dis-je, Nyséan, Sans toy, qui nos soings effaces

De tes tasses, Père, Evien, Lyéan!

Mais laissons, troupe gaillarde,

L'eau mignarde; Hastons plus menu le pas.

Ceste chaleur aspre et grande

Nous commande De ne nous arrester pas.

372 Gayetez

Sus! conduisez d'une aubade

La brigade, O vous, chantres honorez, Qui tenez en ce bas estre

Vostre naistre D'Apollon aux crins dorez !

Mon Dieu, que ceste musique

Angélique Fiche mes esprits béans En ces menestriers qui sonnent

Et entonnent Les saints cornets Idéans!

Que ces flustes qui doux chantent

Me contentent De leurs accords discordans!

Certes, la musique doulce

Seule poulse De nos cœurs les soins mordans.

Io, je voy la vallée

Avallée Entre deux tertres bossus, Et le double arc qui emmure

Le murmure De deux ruisselets moussus.

, C'est toy, Hercueil, qui encores

Portes ores D'Hercule l'antique nom, Qui consacra la mémoire

De ta gloire Aux labeurs de son renom.

Je salue tes Dryades,

Tes Nayades, Et leurs beaux antres cogneus, Et de tes Satyres pères

Les repaires, Et tes Faunes front-cornus.

et Epigrammes. 373

Chaqu'un ait la main armée

De ramée ; Chaqu'un d'une gaye voix Assourdisse les campaignes,

Les montaignes, Les eaux, les prez et les bois.

Ja la cuisine allumée

Sa fumée Fait tressauter jusqu'aux cieux, Et ja les tables dressées

Sont pressées De repas délicieux.

Cela vrayment nous invite

D'aller vite, Pour apaiser un petit La furie véhémente

Qui tourmente Nostre aboyant appétit.

Dessus nous pleuve une nue

D'eau menue, Pleine de lys et de fleurs ; Qu'un lict de roses on face,

Par la place.

Bigarré de cent couleurs.

Qu'on prodigue, qu'on répande

La viande, D'une libérale main, Et les pasts dont l'ancienne

Memphienne Festoya le mol Romain.

Doulce rosée divine,

Angevine, Bacchus sauve ta liqueur!

L'amitié que je te porte

Est tant forte Que je l'ay tousjours au cœur.

$74 Gayetez

Je veux que la tasse pleine

Se promeine Tout autour de poing en poing, Et veux qu'au fond d'elle on plonge

Ce qui ronge Nos cerveaux d'un traistre soing.

Ores, amis, qu'on n'oublie

De l'amie Le nom qui vos cœurs lia ; Qu'on vuide autant ceste coupe,

Chère troupe, Que de lettres il y a.

Neuf fois, au nom de Cassandre,

Je vais prendre Neuf fois du vin du flacon, Afin de neuf fois le boire

En mémoire Des neuf lettres de son nom.

Io, qu'on boive et qu'on chante.

Qu'on enchante La dent des soucis félons :

La vieillesse larronnesse

Ja nous presse Le derrière des talons.

Io! garçon, verse encore,

Que j'honore D'un sacrifice joyeux Ceste belle onde verrée,

Consacrée Au plus gay de tous les dieux.

Que l'on charge la fontaine

Toute pleine De gros flacons surnoùans; Qu'en l'honneur de luy maint verre

My-plein erre Sus les vagues se rouans.

et Epigrammes. 375

Evan, ta force divine

Ne domine Les hommes tant seulement ; Elle estraint de toutes bestes

Toutes testes D'un effort également.

Voyez-vous ceste grenouille

Qui gazouille Yvre sur le bord de l'eau, Tant l'odeur d'une bouteille

( Grand merveille ! ) Luy enchante le cerveau?

Comme elle, du vin surprise,

Est assise Sur nos flacons entrouverts!

Comme sur l'un et sur l'autre

Elle veautre Son corps flottant à l'envers !

Mais tandis que ceste beste

Nous arreste, Io, compaings, n'oyez-vous De Dorât la voix sacrée

Qui recrée Tout le ciel d'un chant si doulx?

Io, io, qu'on s'avance!

Il commence Encore à former ses chants, Célébrant en voix romaine

La fontaine Et tous les dieux de ces champs.

Prestons doncq à ses merveilles

Nos aureilies :

L'entusiasme limousin Ne luy permet de rien dire

Sur sa lyre Qui ne soit divin, divin.

376 Gayetez

Io, io, quel doulx style

Se distile Parmy ses nombres divers!

Nul miel tant ne me recrée

Que m'agrée Le doux nectar de ses vers.

Quand je l'entends, il me semble

Que l'on m'emble Mon esprit d'un rapt soudain, Et que loing du peuple j'erre

Soûls la terre Avec l'ame du Thebain,

Avecques l'ame d'Horace :

Telle grâce Se distile de son miel Et de sa voix limousine,

Vrayment digne D'estre Serene du ciel.

Ha! Vesper, brunette estoile,

Qui d'un voile Partout embrunis les cieux, Las ! en ma faveur encore

Ne décore Sa grand' voûte de tes yeulx.

Tarde un peu, noire courriere,

Ta lumière Pour ouyr plus longuement La doulceur de sa parole

Qui m'affole D'un si gay chatouillement.

Quoy! des astres la compaigne, (a)

a. Var. :

Quoy! des astres la bergère

Trop légère Tu reviens faire ton tour?

et Epigrammes. 377

Tu dédaigne Mon prier, et sans séjour Devant l'heure tu flamboyes

Et envoyés Soûls les ondes nostre jour?

Va, va, jalouse, chemine ;

Tu n'es aigne, Ny tes estoiles, d'ouyr Une chanson si parfaicte,

Qui n'est faicte Que pour les dieux esjouir.

Doncques, puisque la nuict sombre,

Pleine d'ombre, Vient les montaignes saisir, Retournons, troupe gentille,

Dans la ville Demy-soulez de plaisir.

Jamais l'homme, tant qu'il meure,

Ne demeure Fortuné parfaictement ; Toujours avec la lyesse

La tristesse Se mesle secrettement. (M S2-)

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