Daurat
En lieu de telles merveilles,
Deux bouteilles Je prendray sur mes rongnons, Et ce hanap à double anse
Dont la panse Fait broncher mes compaignons. (a)
Voyez Urvoy qui enserre
De lierre Un flacon gros de vin blanc, Lequel, porté sur l'espaule
D'une gaule, Luy pendille jusqu'au flanc!
Je voy derrière Pacate
Qui se haste De l'espuiser jusqu'au fond ; Mais Urvoy, qui s'en courrouce,
Luy repousse Le flacon contre le front.
A voir de celuy la mine
Qui chemine Seul parlant à basse voix, Et à voir aussy la moue
De sa joue, C'est le comte d'Alcinoys.
Je le voy comme il galope
Par la trope Un grand asne sans licol ; Je le voy comme il le flatte
Et luy gratte Les oreilles et le col.
Ainsy les pasteurs de Troye Par la voye
q. Var. (1560) :
Sert d'oracle aux compaignons.
362 Gayetez
Guidoient Silène monté, Portant les lois de sa feste,
Et sa teste Qui luy panchoit d'un costé.
Abel (a) le suit à la trace,
Qui ramasse Ses flacons tombez à bas, Et les fleurs que son oreille
Qui sommeille Laisse choir à chaque pas.
Ores cet Abel le touche,
Or' la bouche Il luy ouvre, ores dedans Met ses doigts, puis les retire,
Et pour rire Ils se rechignent des dentz.
[Io, voicy Hurteloyre
Dont la gloire Monte au ciel d'un rcide vol, Et Latan qui l'accompaigne,
Mais qui daigne Contrefaire un jour le fol.
Des Mireurs seul nous regarde
Et prend garde, D'un œil expérimenté, Que tel desbaux ne nous trompe
Et ne rompe L'accord de nostre santé.
Voicy Lignery qui pousse
De son poulce Les nerfs du luth immortel, Et Capel qui ne peut plaire
Au vulgaire, Ny le vulgaire à Capel.]
a. Var. (1578): Jamyn... (1584): Vigneau.
Io, Io, trope chère,
Quelle chère Ce jour ameine pour nous!
Partons doncq or' que l'Aurore
Est encore Dans les bras de son espoux.
Ores doncque que l'Aurore
Est encore Dans les bras de son espoux, Partons ains qu'elle flamboyé,
Et qu'on voye Son grand flambeau dessus nous.
S'il nous voit parmy la plaine,
A grand' peine Les champs plaisans nous seront, Tant l'ardente canicule
Luy rebrusle Les rais espars de son front.
Laissons au logis les femmes ;
Par ces flammes La Cyprienne eviton :
Ensemble la Paphienne
Et la chienne Nous envoiroient chez Pluton. (a)
Mais animons ces bouteilles,
Ces corbeilles Achernons de jambons gras, De pastez, de pains d'espices,
De saucisses, De boudins, de cervelaz.
a. Var. (1 584) :
Le chaud, le vin, Cytherèe,
Font l'entrée Du grand portail de Pluton.
564 Gayetez
Chaqu'un pregne son espée
Equippée Pour se revenger le doz, De peur qu'une rlere audace
Ne nous face Les coulpables de Minos.
Gardons, amis, qu'on ne tombe Dans la tombe,
Séjour aveugle et reclus.
Depuis qu'une fois la vie Est ravie,
Les sœurs ne la filent plus.
Io, comme ces saulayes
Et ces hayes Sentent l'humide fraischeur, Et ces herbes et ces plaines
Toutes plaines De rousoyante blancheur !
Que ces rives escumeuses
Sont fumeuses, Au premier traict de Phœbus!
Et ces fontanieres prées
Diaprées De mille tapis herbus !
Io, que je voy de roses
Ja descloses Dans l'Orient flamboyant; A voir des nues diverses
Les traverses, Voicy le jour ondoyant.
Voicy l'aube safranée
Qui ja née Couvre IcP œillets et de fleurs Le ciel qui le jour desserre,
Et la terre De rosées et de pleurs.
Debout doncq, aube sacrée,
Et recrée De ton beau front ce troupeau, Qui, pour toy, pend à la gaule
De ce saule, D'un coq aime-jour la peau.
Tire, Nymphe vagabonde,
Hors de l'onde Un soleil qui ne soit pas Perruque d'un feu qui jette
Sa sagette Trop ardentement à bas.
Ainsy Cephale amyable,
Pitoyable Soit tousjours à ton désir ; Ainsy puisses-tu sans cesse,
Ma déesse, Nue entre ses bras gésir.
Quoy ! flamboyante courriere,
Ma prière Tu metz doncques à mespris?
Aymer puisses-tu sans cesse,
Tromperesse, De Tithon les cheveux gris.
Vous qui avez la chair tendre,
Il faut prendre, Pour garder vostre teint mol, Un mouchoir picqué d'ouvrage,
Que la rage Du chaud n'arde vostre col ;
Armer de feuilles vos testes
En cent crestes, Et de peur d'empeschement Avaller bas la bottine
Marroquine Pour marcher plus frechement.
$66 Gayetez
Evohé, père, il me semble
Que tout tremble D'un branlement non pareil, Et que je voy, d'un œil trouble,
Le ciel double Doubler un autre soleil.
Evohé, donteur des Indes,
Que tu guindés Mon cœur bien haut, Eldean !
Tu luy dis quel sacrifice
Est propice A ton antre Lenean.
Advienne qu'orné de vigne
Je trépigne Tousjours, vaillant Evohé!
Et que je danse sans cesse,
Par ta presse, Au son du cor enroué, (a)
Tes couleuvres innocentes
Sont glissantes Sus mon chef plein de leurs neudz.
Et ton thyrse, lance forte,
Gay je porte Par tes thiases vineux.
Parmy la barbare Thrace,
A la trace Je suy tes pas desrobez, Le long des secrets rivages
Tout sauvages De lierres recourbez.
a. Var. (1584) :
Tousjours dessous toy, Evan, Qu'à ta /este trietere Ton mystère
Je porte dedans ton van.
Je voy Silène qui entre
Dans un antre, J'oy les bois esmerveillez, Je le voy sur l'herbe fraische
Comme il presche Les satyres oreillez.
Evohé, Denys, tempère,
Thebain père, Tempère un peu mon erreur, Tempère un peu ma pensée
Insensée Du plaisir de ta fureur.
Ce n'est pas moy qui te taxe,
Roy de Naxe, D'esjarter le Thracien, Ny d'avoir au chef la mitre,
Ny le titre Du triompheur Indien.
Mais bien c'est moy qui te loue
Et t'advoue Pour un Dieu, d'avoir planté L'heureuse vigne féconde
Dont le monde Est si doulcement tenté;
Qui comme une aspre guerrière
En arrière Chasse les hommes bien loing, Non l'amour doulcement vaine,
Mais la peine, Mais le travail et le soing.
Je voy cent bestes nouvelles
Pleines d'ailes Sur nos testes revoler Et la main espouvantee
De Penthée Qui en vain les suit par l'air.
368 Gayetez
Evan, que ta doulceur folle
Me raffolle De vineux estourbillons!
Je ne voy point d'autres bestes
Sur nos testes Qu'un scadron de papillons.
Leurs ailes de couleurs maintes Sont dépeintes,
Leur front en cornes se fend,
Et leur bouche bien petite Contr'imite
Le muffle d'un éléphant.
Sus, amis, par ceste rive Que l'on suyve
L'ombre des ailez troupeaux,
Qu'estourdis on les aterre Contre terre
A petits coups de chapeaux.
Lequel aura la victoire
Et la gloire D'avoir conquis le plus beau, Qui, tout doré, sert de guide,
Par le vide, A cest escadron nouveau?
Lequel pendra de la beste
La conqueste Pour trophée de bonheur?
Celuy vrayment sera digne
Qu'un bel hynne Daurat chante à son honneur.
Io, comme il prend la fuite!
Nostre suite Ne le sçauroit offenser, Si le plus guay de la trope
Ne galope Pour plus tost le devancer.
Ha! je l'avoy sans sa voye
Qui ondoyé D'un voler bien peu certain, Et sans l'erreur de son onde
Vagabonde Qui se moquoit de ma main.
Et sans une vigne entorse
Qui la force A soustraite de mes pas, Et m'a fait prendre bedaine
Sur la plaine, Adenté tout plat à bas.
Teleph' sentit en la sorte
La main forte Du Grec qui le combattit, Quand, au milieu de la guerre,
Contre terre Un cep tortu l'abattit.
Io! regardez derrière
La poudrière Que Berger escarte au vent, Tant il court à toute haleine,
Mettant peine De l'affronter par devant.
Mais, mais, voyez, voyez comme
Il l'assomme, Mort sur la rive estandu, Et comme l'aile et la teste
De la beste Dans un saule il a pendu.
Ja la despouille captive
Ceste rive Honore et ces saules verds, Et ja leur escorce verte
Est couverte Du long cerne de tels vers :
Ronsard. — VI. 24
Gayetez
« Je Berger, plein de vitesse,
Par humblesse Aux dieux chevrepieds j'appens Cette despouille conquise,
Par moy prise En l'âge de cinquante ans. »
Père, que ta verve doulce
Me repousse En un doulx affolement ; *Plus fort que devant, ta rage
Le courage Me chatouille doulcement.
De ces chesnes goutte à goutte
Bas desgoute, Ce me semble, le miel roux, Et ces beaux ruisseaux qui roulent
Tout pleins coulent De nectar et de vin doulx.
Amis, qu'à teste penchée
Estanchée Soit nostre soif là dedans ; Il fault que leur vin appaise
Ceste braise Qui cuit nos gousiers ardans.
Boyvons leurs ondes sucrées
Consacrées Au dieu qui nous poingt le cœur ; Sondons leurs vagues profondes
Toutes blondes D'une vineuse liqueur.
Que chaqu'un de nous y entre
Jusqu'au ventre, Jusqu'au dos, jusques au front; Que chaqu'un sonde et resonde
La doulce onde Qui bat le plus creux du fond !
Voyez Urvoy qui s'eslance
Sur la pance Tout vestu dans le ruisseau, Et voyez comme il barbouille,
En grenouille, Dessoubs les vagues de l'eau !
Suyvons le sainct tract humide
De ce guide; Eslançons-nous comme luy, Et lavons dans ceste rive,
En l'eau vive, Pour tout jamais nostre ennuy.
Que l'homme est heureux de vivre,
S'il veut suivre Ta folie, ô Cuisse-né, Qui tes temples environnes,
Pour couronnes, D'un verd pampre raisiné !
Sans toy je ne voudrois estre
Dieu ne maistre Des Indiens, ne sans toy De Thebes Ogygienne,
Terre tienne, Je ne voudrois estre roy.
Sans toy, dis-je, race belle
De Semele, Sans toy, dis-je, Nyséan, Sans toy, qui nos soings effaces
De tes tasses, Père, Evien, Lyéan!
Mais laissons, troupe gaillarde,
L'eau mignarde; Hastons plus menu le pas.
Ceste chaleur aspre et grande
Nous commande De ne nous arrester pas.
372 Gayetez
Sus! conduisez d'une aubade
La brigade, O vous, chantres honorez, Qui tenez en ce bas estre
Vostre naistre D'Apollon aux crins dorez !
Mon Dieu, que ceste musique
Angélique Fiche mes esprits béans En ces menestriers qui sonnent
Et entonnent Les saints cornets Idéans!
Que ces flustes qui doux chantent
Me contentent De leurs accords discordans!
Certes, la musique doulce
Seule poulse De nos cœurs les soins mordans.
Io, je voy la vallée
Avallée Entre deux tertres bossus, Et le double arc qui emmure
Le murmure De deux ruisselets moussus.
, C'est toy, Hercueil, qui encores
Portes ores D'Hercule l'antique nom, Qui consacra la mémoire
De ta gloire Aux labeurs de son renom.
Je salue tes Dryades,
Tes Nayades, Et leurs beaux antres cogneus, Et de tes Satyres pères
Les repaires, Et tes Faunes front-cornus.
et Epigrammes. 373
Chaqu'un ait la main armée
De ramée ; Chaqu'un d'une gaye voix Assourdisse les campaignes,
Les montaignes, Les eaux, les prez et les bois.
Ja la cuisine allumée
Sa fumée Fait tressauter jusqu'aux cieux, Et ja les tables dressées
Sont pressées De repas délicieux.
Cela vrayment nous invite
D'aller vite, Pour apaiser un petit La furie véhémente
Qui tourmente Nostre aboyant appétit.
Dessus nous pleuve une nue
D'eau menue, Pleine de lys et de fleurs ; Qu'un lict de roses on face,
Par la place.
Bigarré de cent couleurs.
Qu'on prodigue, qu'on répande
La viande, D'une libérale main, Et les pasts dont l'ancienne
Memphienne Festoya le mol Romain.
Doulce rosée divine,
Angevine, Bacchus sauve ta liqueur!
L'amitié que je te porte
Est tant forte Que je l'ay tousjours au cœur.
$74 Gayetez
Je veux que la tasse pleine
Se promeine Tout autour de poing en poing, Et veux qu'au fond d'elle on plonge
Ce qui ronge Nos cerveaux d'un traistre soing.
Ores, amis, qu'on n'oublie
De l'amie Le nom qui vos cœurs lia ; Qu'on vuide autant ceste coupe,
Chère troupe, Que de lettres il y a.
Neuf fois, au nom de Cassandre,
Je vais prendre Neuf fois du vin du flacon, Afin de neuf fois le boire
En mémoire Des neuf lettres de son nom.
Io, qu'on boive et qu'on chante.
Qu'on enchante La dent des soucis félons :
La vieillesse larronnesse
Ja nous presse Le derrière des talons.
Io! garçon, verse encore,
Que j'honore D'un sacrifice joyeux Ceste belle onde verrée,
Consacrée Au plus gay de tous les dieux.
Que l'on charge la fontaine
Toute pleine De gros flacons surnoùans; Qu'en l'honneur de luy maint verre
My-plein erre Sus les vagues se rouans.
et Epigrammes. 375
Evan, ta force divine
Ne domine Les hommes tant seulement ; Elle estraint de toutes bestes
Toutes testes D'un effort également.
Voyez-vous ceste grenouille
Qui gazouille Yvre sur le bord de l'eau, Tant l'odeur d'une bouteille
( Grand merveille ! ) Luy enchante le cerveau?
Comme elle, du vin surprise,
Est assise Sur nos flacons entrouverts!
Comme sur l'un et sur l'autre
Elle veautre Son corps flottant à l'envers !
Mais tandis que ceste beste
Nous arreste, Io, compaings, n'oyez-vous De Dorât la voix sacrée
Qui recrée Tout le ciel d'un chant si doulx?
Io, io, qu'on s'avance!
Il commence Encore à former ses chants, Célébrant en voix romaine
La fontaine Et tous les dieux de ces champs.
Prestons doncq à ses merveilles
Nos aureilies :
L'entusiasme limousin Ne luy permet de rien dire
Sur sa lyre Qui ne soit divin, divin.
376 Gayetez
Io, io, quel doulx style
Se distile Parmy ses nombres divers!
Nul miel tant ne me recrée
Que m'agrée Le doux nectar de ses vers.
Quand je l'entends, il me semble
Que l'on m'emble Mon esprit d'un rapt soudain, Et que loing du peuple j'erre
Soûls la terre Avec l'ame du Thebain,
Avecques l'ame d'Horace :
Telle grâce Se distile de son miel Et de sa voix limousine,
Vrayment digne D'estre Serene du ciel.
Ha! Vesper, brunette estoile,
Qui d'un voile Partout embrunis les cieux, Las ! en ma faveur encore
Ne décore Sa grand' voûte de tes yeulx.
Tarde un peu, noire courriere,
Ta lumière Pour ouyr plus longuement La doulceur de sa parole
Qui m'affole D'un si gay chatouillement.
Quoy! des astres la compaigne, (a)
a. Var. :
Quoy! des astres la bergère
Trop légère Tu reviens faire ton tour?
et Epigrammes. 377
Tu dédaigne Mon prier, et sans séjour Devant l'heure tu flamboyes
Et envoyés Soûls les ondes nostre jour?
Va, va, jalouse, chemine ;
Tu n'es aigne, Ny tes estoiles, d'ouyr Une chanson si parfaicte,
Qui n'est faicte Que pour les dieux esjouir.
Doncques, puisque la nuict sombre,
Pleine d'ombre, Vient les montaignes saisir, Retournons, troupe gentille,
Dans la ville Demy-soulez de plaisir.
Jamais l'homme, tant qu'il meure,
Ne demeure Fortuné parfaictement ; Toujours avec la lyesse
La tristesse Se mesle secrettement. (M S2-)