Ville d'Artois
Ronsard. — VI. 3
34 Les Poèmes.
» Non, je n'ignore pas qu'une belle victoire D'âge en âge coulant n'éternise la gloire Des vaillans combatans, soient jeunes ou soient vieux, Et que d'hommes mortels ne les fasse des Dieux, (a) Mais certes, Enyon, la guerrière Déesse, (*) Cent fois plus que les vieux estime une jeunesse Qui brusle de combatre, et qui ne fait encor A l'entour du menton que jaunir d'un poil d'or. Ceste jeunesse-là mordant ses lèvres d'ire, Et grinçant de fureur, à soy-mesmes inspire Une âme valeureuse, et s'ente dans le cœur Je ne sçay quel effort qui desdaigne la peur. Ceste jeunesse-là tousjours brave s'essaye De se voir entr'-ouvrir l'estomac d'une playe, Combatant la première, et mieux voudroit se voir Mourir de mille morts qu'au dos la recevoir. Ah! quelle honte c'est quand parmy la poudrière On veoit quelque jeune homme occis par le derrière, (b) Ayant le dos béant d'ulcères apparens; Celuy vray'ment honnit ses fils et ses parens, Longue fable du peuple, et la cruelle Parque Passe son nom et luy dans une mesme barque; Mais celuy qui premier s'opposant à l'effort Des vaillans ennemis meurt d'une belle mort, Tenant encor au poing sa picque vengeresse; A l'heure qu'on l'enterre, une dolente presse
a. Var. :
Et de terre enlevez ne les envoyé aux deux.
b. Var. :
C'est vergongne de voir couche sur la poussière Un jeune homme fuyant navré par le derrière,
i. C'est une des trois Furies d'enfer. Mais Ronsard la prend icy pour la Déesse de la Guerre.