Livre premier
Lequel est digne d'estre admiré d'avantage, Ou la brutalité du chien qui est si sage, Ou la dextérité du chasseur inventif, Qui façonne le chien si sage et si craintif? Vous diriez à le voir et qu'il est raisonnable, Et qu'il a jugement, tant il est admirable En son mestier appris, et accort à flairer Les perdris, et les faire en crainte demeurer.
En quatre coups de nez il évente une plaine, Et guidé de son flair à petits pas se traine Le front droit au gibier, puis la jambe élevant Et roidissant la queue, et s'allongeant devant Se tient ferme planté, tant qu'il voye la place Et le gibier motte (*) couvert de la tirace.
Mais par-sus tous les chiens à telle chasse appris, Ton chien donné, Brinon, doit emporter le pris, Et croy qu'il soit sorti de la race fatale De ceux que donna Pan sur le mont de Menale A la jeune Artemis, pour ne chasser en vain Au mont Parrhasien les cerfs aux pies d'airain. Il surmonte en beauté, en force et en vistesse Le lévrier de Cephal, qui par divine addresse Surmonta toute beste, et qui ne peut en fin, En marbre transformé, surmonter son destin. Qui le surmonteroit, quand l'homme raisonnable Est luy-mesme donté du destin indomptable?
Apollon de ses vers seroit trop libéral A celuy qui diroit des chiens en gênerai La force et la vertu, et combien de louanges Ils ont jadis receu par les terres estranges. On les souloit ranger au combat les premiers Comme hardis de cœur, et fidèles guerriers; Et faisoient bien souvent sans nulle autre poursuite Tourner les ennemis à leur maison en fuite.
Nul ne sçauroit conter quelle fidélité Ils ont envers leur maistre à la nécessité.
j. Tapy contre une motte.
$2 Les Poèmes.
Aussi les demi-Dieux, comme Hercule et Thésée, Allans en quelque emprise ou longue ou mal-aisée, S'accompagnoientdechiens, qui mieux aimoient mourir, Qu'au besoin leurs seigneurs, hardis, ne secourir.
Ulysse après vingt ans incognu de sa trope, De son fils Telemach et de sa Pénélope, Fut cogneu de son chien. Les chiens ont quelquefois (Le croye qui voudra) parlé d'humaine vois; Et les Egyptiens admirans leur nature, Ont adoré leurs Dieux sous chiennine figure.
Que diray plus, Brinon? certes on ne voit riens Qui ne se tienne fier d'avoir chez luy des chiens; Le ciel en est garny, la mer en est garnie, L'enfer en est fourni, la terre en est fournie. Les hommes villageois ne dormiroient de nuit Asseurez sans leurs chiens, et le pasteur qui suit Les lieux vuides de gens, seroit tousjours en crainte Que le loup de ses bœufs n'eust la maschoire teinte. Les dames sans tenir es mains un petit chien N'auroient en devisant ny grâce ny maintien, Et sans luy n'eussions veu la soye cramoisie.
On dit qu'Hercule un jour en allant voir s'amie (Dont Tyre estoit le nom) menoit pour compagnon Derrière ses talons un grand lévrier mignon. En passant par un mont le chien au nez habile Sentit une porphyre errante en sa coquille, Ayant le corps tiré de la mesme façon Qu'on voit sur le printemps errer un limaçon, Qui porte sa maison et monstre toute nuë Son eschine en glissant sur l'herbette menue; Lors le chien affamé la porphyre mâcha, Et de son sang vermeil le muffle s'en tacha.
A peine Hercule fut dans la maison de Tyre Qu'elle avisa le chien, et tout soudain désire D avoir en nouveau don un vestement pareil Au sang, duquel le chien avoit le nez vermeil, Ou que jamais au lict n'embrasseroit Alcide.
Alcide obéissant soudain retourne bride,
Et retraçant ses pas prés la mer vit son chien Qui se repeut encor au sang porphyrien, Et plus qu'auparavant en avoit la dent peinte; Lors il print de la laine, et après l'avoir teinte En ce beau sang vermeil, du drap en façonna, Puis à sa chère amie en présent le donna.