Livre premier. si
Quant à Pallas qui sort de la cervelle, C est de l'esprit l'œuvre toute nouvelle Que le penser luy a fait concevoir; Les Muses sont l'estude et le sçavoir.
Or mon cerveau qui le labeur desdaigne, Estoit en friche et devenu brehaigne, Stérile et vain, ou soit qu'il fust lassé De trop d'enfans conceus au temps passé, Soit qu'il cherchast le repos solitaire; Il m'asseuroit de jamais plus ne faire Rime, ny vers, ny prose, ny escrit, Voulant sans soin vivre comme un esprit (a)
Mais aussi tost qu'aux bords de la Garonne Je te cognu, d'une nature bonne, Courtois, honneste, hospital, libéral, Toutes vertus ayant en gênerai ; Soudain au cœur il me prit une envie De te chanter, à fin qu'après ta vie Le peuple sceust que tes Grâces ont eu Un chantre tel, ami de ta vertu.
Pour ne souffrir que tant de vertus tiennes Cheussent là bas aux rives Stygiennes Sans nul honneur, et qu'une mesme nuit Pressast ta vie et ton nom et ton bruit.
Rien, mon Belot, n'y sert la grand' despense. Les despensiers em-boufis de boubance Veulent gaigner par un art somptueux Ou par banquets, par vins tumultueux, La gloire humaine, et abusez se trompent, Et par le trop eux-mesmes se corrompent, [Sans acquérir un chantre de renom, Qui sans banquet peut célébrer leur nom Par amitié, non, Belot, pour leur table, Pour vin exquis, ni pour mets délectable.]
a. Var. :
Donnant repos à mon fantasque esprit.
Car aujourd'huy chacun sçait sagement Que vaut le chou, et vivre sobrement ; Ainsi que toy qui des chantres la grâce Gaignes amy, non par la soupe grasse, Mais par l'honneur que courtois tu leur fais; Pource à l'envy sont chantres de tes fais.
Par quel escrit faut-il que je commence Pour envoyer des Muses la semence, J'entens mes vers, par toute Europe, afin Que ton renom survive après ta fin?
Ta face semble et tes yeux solitaires A ces vaisseaux de nos apoticaires, Qui par dessus rudement sont pourtraits D'hommes et Dieux à plaisirs contrefaits, D'une Junon en l'air des vents soufflée, D'une Pallas qui voit sa joue enflée, Se courrouçant contre son chalumeau.
Que par despit elle jette dans l'eau, {a) D'un Marsyas despouillé de ses veines; Et toutefois leurs Caissettes sont pleines D'ambre, civette et de musq' odorant, Manne, rubarbe, aloés secourant L'estomach foible, et neantmoins il semble, Voyant à l'œil ces images ensemble, Que le dedans soit semblable au dehors.
Tel fut Socrate, et toutefois alors En front severe, en œil melancholique, Estoit l'honneur de la chose publique, Qui rien dehors, mais au dedans portoit La saincte humeur dont Platon s'allaittoit, Alcibiade, et mille dont la vie Se corrigea par la philosophie, Que du haut ciel aux villes il logea,
a. Var. :
Et d'un Bacchus assis sur un tonneau.
Reprint !e peuple et les mœurs corrigea, Et le sçavoir qu'on preschoit aux escoles, Du cours du ciel, de l'assiette des pôles, De nous prédire et le mal et le bien, Et d'embrasser le monde en un lien.
Il eschangea ces discours inutiles Au règlement des citez et des villes, Et, sage, fit la contemplation Et l'œuvre vain tomber en action.
Pource à grand tort les vieux du premier âge Ont feint Minos s'asseoir au banquetage De Jupiter, ou bien son familier, Qui par neuf ans d'un propos coustumier Parloit à luy, ou fust sur la montaigne Du haut Olympe, ou sur Ide qui baigne De cent ruisseaux les larges champs Cretois, Comme l'autre Ide arrouse les Phrygeois. Ah ! ils dévoient non pas un Minos prendre Pour précepteur, mais un Socrate attendre Pour bien régir les villes par la loy ; Et toutefois il estoit comme toy De front austère et de triste visage, Au reste gay, docte, prudent et sage.
Celuy qui voit ton front un peu pensif, Pense l'esprit comme le corps massif, Et ton dedans il juge par la montre Oui morne et lente et pensive se montre Suivant ton. estre, ou ton astre fatal ; Mais il se trompe et te juge tres-mal.
[Car quand tu veux refreschir la mémoire Des plus sçavants, ou soit par une histoire Des vieux Romains ou des premiers Grégeois, Ou par les faits propres à nos François ; Ou quand tu veux parler des Republiques, Du manîment des Estats politiques, Comme un grand Roy, soit en guerre ou en paix, Doibt gouverner soy-mesme ou ses subjects. Ou quand tu veux parler de la justice
Et de la loy pédagogue du vice,
Ou quand tu veux monter jusques aux cieux
Et discourir des astres et des Dieux,
Ou à propos de quelque autre science ;
Lors de ta voix distille l'éloquence,
Un vray Socrate, et ton docte parler
Fait le doux miel de tes lèvres couler,
Monstrant au ciel la vertu qui t'enflame,
Ayant caché au plus profond de l'ame
Je ne sçay quoy de rare et pretieux
Qui n'apparoist du premier coup aux yeux.
Car dans ton vase abondant tu recelés Dix mille odeurs estranges et nouvelles, Si qu'en parlant tu donnes assez foy Combien ton âme est généreuse en toy, Par la vertu de ta langue, qui pousse Un hameçon aux cœurs, tant elle est douce.
Encor que Rome, au temps de Mcecenas, De Pollio, vist son siècle tout las Et tout sanglant de discordes civiles, De factions, d'embrasements de villes, Et toutes foys le bonheur la suivoit D'autant qu'alors un Mcecene vivoit, Un Pollio, un Messale, un Auguste Prince guerrier ensemble et Prince juste, Qui balança d'un équitable poids Icy la loy et de là le harnois, Et le grand Nil fist couler soubs l'empire, Qui par sept huis dedans la mer se vire; Nil dont la source aux hommes n'apparoist Et qui sans pluye en abondance croist Aux plus chauds mois et d'une eau limonneuse Rend à foison l'yEgypte bienheureuse.
Ainsy ce siècle à bon droit sera dit Heureux d'autant que mon Belot y vit, Dont la maison aux Muses est ouverte, Et dont la place à la foule est couverte Des pas de ceux qui reviennent ou vont