Livre premier
Comme freslons, et d'une ardeur secrette Font soudain l'homme et poëte et prophète.
Par eux je voy que poëte je suis Plein de fureur ; car faire je ne puis Un trait de vers, soit qu'un Prince commande, Soit qu'une dame ou l'ami m'en demande, Et à tous coups la verve ne me prend; Je bée en vain, et mon esprit attend Tantost six mois, tantost un an sans faire Vers qui me puisse ou plaire ou satisfaire.
J'atten venir (certes je n'en ments point) Ceste fureur qui la Sibylle espoint; Mais aussi tost que par long intervalle Dedans mon cœur du ciel elle devalle, Colère, ardant, furieux, agité, Je tremble tout sous la Divinité.
Et comme on voit ces torrens qui descendent Du haut des monts, et flot sur flot se rendent À gros bouillons en la vallée, et font Fendant la terre une corne à leur front; Et c'est pourquoy les peintres qui les feignent Fleuves-taureaux, au front cornu les peignent Fumeux, bruyans, escumeux et venteux, Et de leur mufle ouvrant au devant d'eux Un chemin d'eau sans que rien les empesche, Pour s'emboucher ou dans la rive fresche D'un prochain fleuve, ou au bord reculé Du vieil Neptune au rivage salé.
Ainsi je cours à course desbridée, Quand la fureur en moy s'est desbordée. Impétueux sans raison ny conseil.
Elle me dure ou le tour d'un soleil, Quelquefois deux, quelquefois trois, puis morte EÏÏe languit en moy de telle sorte Qu'une herbe fait, languissant pour un temps ; Puis dessus terre apparoist au printemps, Par son déclin prenant force et croissance. Et de sa mort une jeune naissance.
$6 Les Poèmes.
Quand la fureur me laisse, tout soudain Plume et papier me tombent de la main, Sans y penser et comme une commère, Après avoir d'une trenchée amere Jette son part, fuit de son lit; ainsi Je fuy la chambre, oubliant le souci De ceste ardeur qui me tenoit en serre, Et lors du ciel je devalle en la terre, Ah ! et en lieu de vivre entre les Dieux, Je deviens homme à moy-mesme odieux.
Mais quand du tout ceste ardeur se retire. Je ne sçaurois ny penser ny redire Les vers escrits et ne m'en souvient plus.
Je ne suis rien qu'un corps mort et perclus, De qui l'âme est autre part envolée, Laissant son hoste aussi froid que gelée, Et m'esbahis de ceux ausquels il est Prompt de verser des vers quand il leur plaist.
Le grand Platon en ses œuvres nous chante Que nostre esprit, comme le corps, enfante L'un des enfans qui surmontent la mort, L'autre des fils qui doivent voir le port Où le nocher tient sa gondolle ouverte A tous venans, riche de nostre perte.
Ainsi tous deux conçoivent; mais il faut Que le sang soit jeune, gaillard et chaud ; Car si le sang une vigueur ne baille A leurs enfans, ils ne font rien qui vaille. Lors que Pallas sortoit hors du cerveau De Jupiter, Vulcan prit un couteau Dont il ouvrit à Jupiter la teste.
Adonc sortit Pallas à la grand' creste, Au chef armé, ayant d'un grand pavois Les bras chargez, et le corps d'un harnois; Les Muses Sœurs furent les sages-femmes.
Quant à Vulcan, c'est l'ardeur de nos âmes Qui nous eschauffe, et ouvre vivement De l'esprit gros le meur enfantement;