‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 3)Chapitre 67 sur 223 · Livre premier · texte numérisé non relu

Livre premier

Cent fois troublé d'une fureur extrême J'ay mon poignard tourné contre moy-mesme, Pour deslier par le bien de la mort L'esprit transi sans espoir de confort; Mais quand la honte avoit refreint ma destre, A tout le moins, disoy-je, il me faut estre Hoste des bois, et m'arrester icy Sans que le peuple entende mon soucy.

Ja n'est besoin que le monde rougisse De ma vergongne, il faut que je languisse En ces déserts, et traine ma langueur Bien loin du peuple autour de mon malheur.

Ainsi disois, mais les haleines molles Des vents en l'air emportoient mes parolles ; Car tout soudain l'importun souvenir Forçant mes pas, me faisoit revenir Devant les yeux de ma belle guerrière Inexorable et sourde à ma prière, Qui de mes pleurs sa rigueur abreuvoit, Et de mes cris non plus ne s'esmouvoit Que fait la mer, quand palle du naufrage Le nocher crie au milieu de l'orage.

J'avois souffert quinze mois sa rigueur, La larme à l'œil, sur le front la langueur, La flame au cœur, le souspir en la bouche, Sans amollir ceste beste farouche;

Quand pour trouver à mon mal guarison, D'un vieil sorcier je cherchay la maison, Sorcier barbu, à l'œil espouvantable, Au gros sourcil, au front inaccostable, Ride, crasseux, arrogant, éhonté; Seul je l'aborde et mon mal luy conté.

Il me respond : « Ta teste est estourdie D'une bien chaude et forte maladie ; Et toutefois tu pourras bien guarir Si prompt tu veux toy-mesme secourir, Non par l'effort d'un magique murmure, Par vers charmez, par estrange escriture,

ioo Les Poèmes.

Ny par billets à ton col attachez,

Ny par secrets des Démons recherchez.

» Tant seulement pour un mois dissimule Maugré ton cœur la flame qui te brûle ; Change de face, et fein d'estre guary ; Ne marche plus comme triste et marry, A front baissé souspirant par la voye; Ny messagers ny lettres plus n'envoyé, Nourrissement et appast de ton feu ; Cache ton mal, temporises un peu, Et tu voirras ains que le mois se passe, Que par le temps toute fureur s'efface. »

Après avoir mon mal dissimulé, Elle estima mon feu s'en estre allé, Et que mon âme, autre part envolée, En son endroit de chaude estoit gelée, Et que mon cœur par feinte diverty Avoit ailleurs trouvé nouveau party; Par desespoir s'escria mal-heureuse, Rompt ses cheveux, devint toute amoureuse. Et sans user de plus longue rigueur, Me saute au col et m'appella son cœur.

Si tu m'en crois, guary-toy de la sorte; Ou si tu n'as la constance assez forte, Je te diray pour ton dernier secours Le vray moyen de perdre tes amours.

On dit, amy, qu'en la forest d'Ardeine Dessous un chesne ondoyé une fontaine, Dont Angélique à longue haleine beut; Si que depuis, dédaigneuse, ne peust Aimer Regnaud, et dedans sa mouelle Sentit couler une glace nouvelle, Tant seulement par la vertu d'une eau, Qui de son cœur esteignit le flambeau.

Va te plonger par neuf fois en ceste onde, Bois-en neuf fois, et neuf fois à la ronde Des rives tourne, avant que le soleil Face apparoistre aux Indes son réveil.

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